Le ministre estonien des Affaires étrangères juge prématurées des pourparlers avec la Russie sur la fin de l’invasion de l’Ukraine.
L'Union européenne doit-elle engager un dialogue direct avec la Russie pour mettre fin à la guerre en Ukraine ? Alors que cette question continue de diviser les États membres, l'Estonie avertit qu'une telle démarche diplomatique reviendrait à se poser en "médiateur neutre", sommé d'accorder à Moscou un allègement des sanctions et de satisfaire ses exigences maximalistes.
Jusqu'à présent, les discussions ont été menées par les États-Unis. Washington a depuis coupé toute aide financière et militaire à l'Ukraine et assoupli les sanctions sur le pétrole russe.
"Nous savons que la Russie s'emploie désespérément à entraîner l'Europe dans des pourparlers, parce que Poutine a besoin de gagner du temps. Et sa stratégie consiste à placer l'Europe dans une position neutre de médiateur", a déclaré mardi matin à Bruxelles le ministre estonien des Affaires étrangères, Margus Tsahkna.
"Nous ne sommes pas des médiateurs, en réalité. Nous soutenons l'Ukraine, et il ne s'agit pas seulement de certains territoires ukrainiens, il est aussi question de l'architecture de sécurité européenne", ajoute-t-il.
"Plutôt que d'aller parler à Poutine, qui ne veut rien négocier et ne fait que poser de nouvelles exigences, nous devrions nous concentrer sur un renforcement de la pression sur la Russie. Ce n'est donc pas le moment de se précipiter pour engager quelque pourparlers que ce soit."
Le ministre estonien a également dénoncé le refus de Poutine de s'engager sur un cessez-le-feu, une demande de longue date des Européens, et la poursuite au contraire des bombardements massifs de l'Ukraine par la Russie.
Ce week-end, la Russie a lancé une attaque massive de drones et de missiles contre des villes ukrainiennes, détruisant des immeubles d'habitation, des supermarchés et des infrastructures énergétiques. Cette frappe meurtrière comprenait un missile balistique hypersonique Oreshnik, capable de transporter une charge nucléaire.
"Nous devons faire preuve de patience stratégique pour accroître la pression sur la Russie afin que Poutine accepte enfin de vraies négociations", a-t-il déclaré.
Positions divergentes
Cet avertissement estonien intervient alors que les États membres évaluent les pour et les contre d'une rupture de l'isolement diplomatique imposé au Kremlin en 2022 et de l'ouverture de pourparlers directs avec la Russie.
Alors que la Maison-Blanche est pleinement concentrée sur le Moyen-Orient, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a demandé aux pays de l'UE de parler "d'une seule voix" et de désigner un interlocuteur chargé de représenter les intérêts des 27 face à Moscou.
Les dirigeants français, italien, autrichien et belge ont ouvertement approuvé cette idée. À l'inverse, ceux d'Allemagne, de Pologne, des pays baltes et nordiques ont exprimé des réserves et préfèrent se concentrer sur les pressions exercées sur l'économie russe.
Des spéculations ont fait émerger plusieurs grands noms comme émissaires potentiels, parmi lesquels le président finlandais Alexander Stubb, celui du Conseil européen António Costa, l'ex-chef du gouvernement italien Mario Draghi et l'ancienne chancelière allemande Angela Merkel.
"Il n'y a à l'heure actuelle aucun intérêt à discuter de qui représentera l'Europe, car cela risque probablement de la diviser davantage", a estimé Tsahkna.
Sa collègue roumaine, Oana Țoiu, s'est montrée tout aussi sceptique. "Ce que nous devons faire maintenant, avant même d'évoquer des noms, c'est rendre notre action cohérente en renforçant la pression via les sanctions et en coordonnant ces sanctions avec les États-Unis chaque fois que cela est possible", estime la ministre.
La Commission européenne, qui a changé de cap plus tôt cette année et entrouvert la porte à des discussions directes, a également prévenu que les circonstances ne s'y prêtaient pas encore.
"Nous ne voyons absolument aucun signe de la part du président Poutine indiquant qu'il souhaite réellement la paix", a déclaré aux journalistes Paula Pinho, porte-parole en chef de la Commission.
"Les discussions sur d'éventuels envoyés seraient les bienvenues lorsque le moment sera venu et que nous constaterons une réelle – vraiment réelle – volonté de paix du côté russe", a ajouté Pinho.
Le débat sur des pourparlers directs se poursuivra mercredi et jeudi entre les ministres des Affaires étrangères lors d'une réunion informelle à Chypre. Cette rencontre sera présidée par la haute représentante Kaja Kallas, qui a répété à plusieurs reprises que le dialogue avec la Russie sera inutile tant que Poutine restera campé sur sa position inflexible.
Poutine exige que l'Ukraine renonce à l'ensemble de la région du Donbass et que les alliés occidentaux reconnaissent les territoires occupés comme légalement russes, deux lignes rouges pour Kyiv.