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Risques, pièges et humiliations : l’émissaire de l’UE pour Moscou, un poste infernal

Zelensky demande aux Européens de nommer un envoyé spécial
Zelensky demande aux Européens de nommer un envoyé spécial Tous droits réservés  Alexandros MICHAILIDIS/Alexandros MICHAILIDIS
Tous droits réservés Alexandros MICHAILIDIS/Alexandros MICHAILIDIS
Par Jorge Liboreiro
Publié le
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Celui qui sera nommé envoyé européen chargé des pourparlers directs avec la Russie pourrait bien le regretter, car cette mission comporte de nombreux risques qui pourraient se retourner contre lui.

L’Union européenne accepte de plus en plus l’idée de parler directement avec la Russie pour mettre fin à l’invasion à grande échelle de l’Ukraine.

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La remise en question interne s’est intensifiée après que le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, exaspéré par la focalisation quasi-exclusive de la Maison-Blanche sur le Moyen-Orient, a publiquement exhorté les Européens à nommer un envoyé spécial chargé des négociations de paix.

« Il est important qu’elle ait une voix forte et une présence dans ce processus, et il vaut la peine de déterminer qui représentera spécifiquement l’Europe », a déclaré Zelensky dimanche après s’être entretenu avec António Costa, le président du Conseil européen.

Mais celui qui obtiendra le poste pourrait bien regretter un jour d’avoir posé sa candidature.

Mettre fin à l’isolement diplomatique imposé en février 2022 comporte des risques considérables pour les Européens qui, d’un côté, veulent disposer de leur propre siège à la table des négociations pour façonner l’architecture de sécurité du continent, mais qui, de l’autre, redoutent de tomber dans le piège du Kremlin et de se ridiculiser.

Le fait que le président russe Vladimir Poutine, l’interlocuteur le plus probable au bout du fil, reste obsédé par l’idée d’obtenir la reddition de l’ensemble du Donbass – une hypothèse inacceptable pour l’Ukraine – et la reconnaissance internationale des territoires occupés illégalement complique encore davantage l’équation.

Le déluge quasi-quotidien de drones et de missiles que Moscou dirige contre les civils ukrainiens, et les destructions massives qu’ils laissent derrière eux, nourrissent davantage ces inquiétudes.

Certains États membres, comme l’Allemagne, les Pays-Bas, les pays nordiques et baltes, préfèrent attendre leur heure et resserrer encore l’étau sur l’économie russe, qui montre des signes croissants de fragilité après quatre ans sous des sanctions toujours plus étendues.

À leurs yeux, cet étranglement économique finira par affaiblir la position de négociation de la Russie et créera une fenêtre pour un compromis qui n’est pas encore sur la table. Faute de quoi, l’envoyé spécial risque de revenir bredouille et humilié.

« Voyez-vous la moindre volonté du côté russe de s’engager dans des négociations sérieuses ? Moi non, et mon gouvernement non plus », a déclaré un haut diplomate. « Si les Russes sont prêts à s’engager sérieusement – et c’est un grand si –, alors, évidemment, l’UE jouera son rôle. »

Les ministres des Affaires étrangères de l’UE à Bruxelles.
Les ministres des Affaires étrangères de l’UE à Bruxelles. European Union, 2026.

Les Européens gardent aussi en tête l’expérience des pourparlers menés sous l’égide des États-Unis, qui n’ont débouché sur aucun progrès concret au-delà des échanges de prisonniers, et ils répugnent à voir leur envoyé pris dans le même cycle stérile. Ils se sont souvent indignés de la facilité avec laquelle la délégation américaine, conduite par Steve Witfokoff, a repris à son compte les éléments de langage russes et de l’intense pression exercée sur Zelensky pour qu’il cède des territoires toujours sous contrôle ukrainien.

Les accords de Minsk, conclus sous l’égide de l’Allemagne et de la France pour mettre fin à la guerre du Donbass, sont perçus comme un autre scénario à éviter à tout prix.

C’est pourquoi responsables et diplomates à Bruxelles insistent pour que le bloc arrime sa position de négociation à un ensemble de principes, de règles et de lignes rouges convenus, afin d’éviter un émiettement des voix et de renforcer, plutôt que de fragiliser, les intérêts de l’Ukraine.

« Nous ne pouvons pas céder dès le départ », a déclaré un autre diplomate. « La façon dont cette guerre se terminera aura des implications pour l’ensemble de l’Europe. »

La haute représentante, Kaja Kallas, qui avait auparavant mis en garde contre le risque pour le bloc de se « humilier » en recherchant des pourparlers directs, travaille avec les ministres des Affaires étrangères pour tenter de rapprocher des positions très divergentes entre États membres et élaborer une liste de concessions et de conditions que les Européens attendent de la Russie.

Bien que ce projet de liste soit jugé très ambitieux et peu réaliste, il pourrait servir de base à un cadre plus large que les 27 dirigeants seraient amenés à approuver lors de leur prochain sommet, les 18 et 19 juin. Ce cadre guiderait ensuite le travail de l’envoyé.

« Avant de parler aux Russes, nous devrions d’abord nous mettre d’accord entre nous sur ce dont nous voulons parler avec eux », a déclaré la cheffe de la diplomatie européenne.

Un format « viable »

Comme si la fracture entre capitales européennes et le maximalisme de Moscou ne suffisaient pas, l’envoyé devra aussi livrer une bataille difficile pour se faire accepter à Washington.

Depuis que le président Donald Trump a pris de court les alliés en lançant unilatéralement des négociations avec Poutine, les Européens ont été largement tenus à l’écart du processus. L’an dernier, ils ont découvert, par des articles de presse, un plan en 28 points rédigé par des responsables américains et russes, qui abordait des questions, comme les sanctions et les avoirs, qui relevaient de la compétence européenne (source en anglais).

À ce jour, rien ne garantit que les Américains reconnaîtront la légitimité d’un envoyé spécial de l’UE et l’intégreront aux délibérations hautement confidentielles.

Zelensky lui-même a reconnu la difficulté, en expliquant aux dirigeants qu’ils devaient trouver un « format diplomatique viable » qui tienne compte des « positions » américaines. Son ministre des Affaires étrangères, Andriy Sybiha, a ensuite déclaré que l’UE ne devait pas mener « des pourparlers de paix alternatifs », mais jouer un rôle « complémentaire » dans le processus existant.

Les États-Unis occupent une position unique entre les deux parties en guerre : ils disposent de la première économie mondiale, d’une armée puissante et d’un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU. Fait crucial, les États-Unis, sous Trump, ont coupé toute aide financière et militaire à l’Ukraine et assoupli les sanctions sur le pétrole russe, renforçant l’image d’un médiateur à égale distance des deux camps.

L’UE, à l’inverse, a redoublé de soutien : elle vient d’approuver un prêt de 90 milliards d’euros à l’Ukraine et son 20e paquet de sanctions contre la Russie.

Vladimir Poutine et Steve Witkoff.
Vladimir Poutine et Steve Witkoff. Gavriil Grigorov/Sputnik

Moscou s’est emparé de ces faits pour balayer toute ouverture européenne. Dès lors, un camouflet venant à la fois du côté russe et du côté américain ne peut être exclu.

« Il est évident que les Européens ne veulent pas, et ne peuvent pas, devenir des médiateurs. En outre, ils sont désormais de facto des participants directs à la guerre aux côtés de Kyiv », a déclaré la semaine dernière le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov.

À la place, Moscou a nargué les Européens en proposant Gerhard Schröder, l’ancien chancelier allemand, comme envoyé pour des pourparlers directs. Schröder a entretenu des relations chaleureuses avec Poutine lorsqu’il était en fonction et a ensuite fait du lobbying pour des entreprises russes, ce qui, comme l’a fait remarquer Kallas, signifierait « qu’il serait en réalité assis des deux côtés de la table ».

La proposition Schröder a été rapidement écartée, mais beaucoup à Bruxelles y ont vu un rappel brutal du mode opératoire du Kremlin et un avertissement contre des décisions hâtives.

Les Européens ont eux aussi alimenté la plaisanterie en avançant des noms comme Angela Merkel, l’ancienne chancelière allemande, qui a participé aux accords de Minsk, et Mario Draghi, l’ancien président du Conseil italien, dont le nom revient pour pratiquement tous les postes spéciaux au sein de l’UE.

Pour se protéger, l’UE a besoin de « clarté » et de « consensus » sur le message qu’elle souhaite voir porter par son envoyé, explique Jana Kobzova, chercheuse principale au Conseil européen pour les relations internationales (ECFR), qui estime que des pourparlers directs ne doivent pas avoir lieu « pour le principe de parler ».

« Le risque évident, c’est que le Kremlin manipule les Européens et, au lieu d’utiliser ces contacts potentiels pour un engagement constructif, s’en serve pour diviser l’Europe et créer davantage de fractures, en choisissant avec qui Moscou engage le dialogue et qui il ignore », a déclaré Kobzova à Euronews.

« Comment éviter ces pièges ? Très simple : ne donnez pas l’impression que l’Europe est désespérée de parler à la Russie. La direction russe doit elle aussi sentir que ces contacts sont nécessaires. »

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