Le dictateur bélarusse s'immisce sur la scène européenne en se vantant d'accueillir une "personne de confiance" d'Emmanuel Macron et en écartant la femme forte de Rome comme émissaire européenne pour la Russie.
Le "dernier dictateur de l'Europe" - un sobriquet d'Alexandre Loukachenko datant de bien avant que son "grand frère" au Kremlin a viré plein Kim Jong-un - fait encore des siennes.
Le président autoproclamé du Bélarus a déclaré qu'"à la demande" du président français Emmanuel Macron, lors d'un entretien le 24 mai, il avait accepté de recevoir son représentant, qui se rendra prochainement à Minsk.
Selon les propos de Loukachenko rapportés par l'agence gouvernementale Belta, il aurait commencé à réprimander Macron : de quoi peut-on parler avec le locataire de l'Élysée, puisqu'après sa visite à Erevan, il ne se rendait ni à Moscou ni à Minsk.
Macron se serait donc fendu d'une courbette : « Monsieur le Président, pourriez-vous donc recevoir mon conseiller et lui parler, afin qu'elle vienne m'expliquer tout cela ? », a rapporté Loukachenko les propos - pour le moment, introuvables nulle part ailleurs dans la médiasphère mondiale - du président français.
Le président autoproclamé du Bélarus a apparemment accepté cette proposition. « Je lui ai dit : “Pas de soucis, si tu as peur de te rendre à Minsk, envoie ta personne de confiance” », a conclu Loukachenko.
Les comptes-rendus ailleurs sur cette conversation, dimanche dernier, sont nettement moins roses. Le président français a exhorté son homologue bélarusse à ne pas laisser son pays être "entraîné" dans la guerre en Ukraine, rapporte TV5Monde Info.
Selon l’entourage du chef de l’État français, "il a aussi engagé Alexandre Loukachenko à faire les gestes nécessaires pour améliorer les relations entre le Bélarus et l’Europe."
Finalement, rappelle La Dépêche, sur le site internet du Quai d’Orsay, le gouvernement français écrit : "La France ne reconnaît pas la légitimité d’Alexandre Loukachenko. Par conséquent, notre ambassadeur a été contraint de quitter le territoire biélorusse le 17 octobre dernier."
Le précédent appel téléphonique du président Macron à Loukachenko remonte à 2022, quelques jours après le début de l’invasion russe en Ukraine. À l’époque, le président français lui demandait déjà d’assurer le retrait des troupes russes de son pays, "complice de facto de la Russie dans la guerre contre l’Ukraine."
Une femme face à Moscou ? C'est "niet" pour Loukachenko
Apparemment, lors de la même conversation, Loukachenko a écarté Giorgia Meloni comme interlocutrice européenne avec Moscou.
Le Bélarusse désigne au contraire le président français comme plus à même de prendre la tête de la diplomatie européenne.
Selon la même (la seule ?) agence bélarusse Belta, le président aurait invité Macron à assumer lui‑même le dialogue avec Moscou, fort de sa longue expérience politique. « Tu es un aksakal, un doyen », aurait déclaré Loukachenko au locataire de l’Élysée, en soulignant que les autres principaux dirigeants européens, du chancelier allemand Friedrich Merz au Premier ministre britannique Keir Starmer, sont politiquement plus jeunes.
Ce sont surtout ses propos visant indirectement la cheffe du gouvernement italien qui font débat. « En Italie, il y a une femme Première ministre. Tu veux mettre un tel poids sur les épaules d’une femme ? », aurait lancé Loukachenko, écartant de fait l’idée qu’une femme puisse jouer le rôle de principal interlocuteur européen auprès du Kremlin.
Ces déclarations interviennent alors qu’en Europe revient l’idée de nommer un envoyé spécial chargé de représenter l’Union lors de futurs pourparlers avec Moscou. Un scénario qui, précisément en raison de la référence de Loukachenko aux dirigeantes, a relancé les spéculations autour de personnalités de grande expérience internationale comme l’ancienne chancelière allemande Angela Merkel.
La question de l’envoyé spécial européen
Les propos du président bélarusse surviennent au moment où, en Europe, reprend de la vigueur l’hypothèse de désigner un envoyé spécial chargé de coordonner les relations avec la Russie et de défendre une position commune de l’Union lors de futures négociations sur la guerre en Ukraine.
Une proposition soutenue ces derniers mois aussi par Giorgia Meloni, qui a répété à plusieurs reprises la nécessité d’éviter des initiatives diplomatiques isolées et de confier le dialogue avec Moscou à une personnalité capable de parler au nom de l’ensemble de l’Union européenne. La cheffe du gouvernement italien s’est dite favorable à la nomination d’un envoyé spécial européen précisément pour conjurer le risque d’une approche fragmentée entre les différents États membres.
Emmanuel Macron a lui aussi défendu à plusieurs reprises la nécessité de rouvrir un canal de communication avec le Kremlin, à condition qu’il s’inscrive dans une stratégie partagée au niveau européen.
La piste Merkel
Le passage de Loukachenko sur la nécessité de confier le dialogue à une figure masculine a inévitablement alimenté les spéculations sur les noms en lice.
Ces dernières semaines, dans les milieux politiques et médiatiques européens, des rumeurs et hypothèses ont circulé évoquant l’ancienne chancelière allemande Angela Merkel parmi les personnalités susceptibles de jouer un rôle de médiation grâce à sa longue expérience des relations avec Vladimir Poutine. Parallèlement, d’autres noms sont apparus, dont celui de l’ancien Premier ministre italien Mario Draghi. À ce stade, toutefois, il n’existe encore aucune décision officielle de l’Union européenne ni candidature formalisée.
Paradoxalement, le simple nom de Merkel illustre à quel point le raisonnement de Loukachenko risque d’apparaître anachronique : l’ancienne chancelière allemande reste en effet l’une des figures européennes les plus expérimentées et les plus influentes sur le dossier russe, alors même que "le dirigeant" bélarusse a balayé l’idée de confier une telle responsabilité à une femme.
Un message politique à Macron
Au‑delà de la provocation sur le leadership féminin, le message de Loukachenko semble poursuivre un objectif clair : pousser Macron à jouer un rôle central dans la tentative de bâtir un canal direct entre l’Europe, Minsk et Moscou.
« Tu es la figure principale et la force motrice de l’Europe aujourd’hui », aurait affirmé le président bélarusse au chef de l’État français, l’invitant à se rendre à la fois à Moscou et à Minsk pour aborder la question « par le dialogue ».