Russie: le Kremlin renforce l'armée sans mobiliser ouvertement, en pressant employeurs et régions d'envoyer plus de conscrits, en payant des recruteurs, et, finalement, en recrutant des soldats nord-coréens.
Les responsables russes affirment qu'il n'est pour l'heure pas nécessaire d'annoncer une nouvelle vague de mobilisation pour la guerre contre l'Ukraine. Dans le même temps, observateurs et experts signalent des pressions systématiques sur le terrain pour mettre en œuvre les objectifs fédéraux de recrutement.
Les régions remplissent leur mission de sélection de militaires sous contrat, a déclaré lundi aux médias contrôlés par le Kremlin le membre de la commission de la Défense de la Douma, le général-lieutenant Viktor Sobolev. Selon lui, "tous les sujets de la Fédération de Russie ont un objectif précis en matière de sélection de militaires sous contrat". Il a ajouté que l'armée russe "a besoin d'opérations offensives avec des objectifs déterminés".
"Il ne faut pas du tout mettre ce sujet sur la table, afin de ne pas agiter inutilement la population", estime le député de la Douma et lieutenant-général de réserve Andreï Gourouliev. Il a qualifié ces informations de rumeurs visant à déstabiliser la situation intérieure du pays.
Janis Kluge, chercheur à l'Institut allemand des questions de sécurité internationale, étudie la mobilisation en Russie. Dans sa dernière analyse, il souligne : "Les données sur les dépenses régionales montrent que la Russie continue de recruter environ 1 000 engagés sous contrat par jour. D'après les budgets régionaux, 93 000 nouveaux contrats ont été signés au deuxième trimestre. Si, dans quelques semaines, les chiffres du budget fédéral confirment cette tendance, cela pourrait signifier que la nécessité d'une nouvelle vague de mobilisation est moins forte qu'elle ne le paraissait en début d'année".
Kluge relève que l'on dispose de très peu d'informations officielles sur la manière dont la Russie organise la conscription à l'intérieur du pays.
"La majeure partie de ce que nous savons repose sur des témoignages isolés, par exemple des déclarations de responsables régionaux mentionnant des objectifs qu'ils sont tenus d'atteindre. Bien que ces déclarations soient indirectes et souvent vagues, elles permettent déjà de supposer l'existence d'un système hiérarchique : le gouvernement fédéral fixe pour chaque région un quota d'appel, que les autorités régionales sont obligées de remplir", explique le chercheur. Les autorités locales se retrouvent ainsi sous la pression du pouvoir central.
La hiérarchie ne s'arrête pas au niveau régional
"Les autorités régionales fixent des objectifs pour leurs districts, qui, à leur tour, chargent les communes et même les entreprises de trouver des hommes prêts à signer des contrats militaires. Les détails contenus dans les rapports municipaux publiés ces dernières années permettent de comprendre comment et quand le système hiérarchique actuel d'appel a été initialement mis en place", note Janis Kluge.
L'économiste allemand souligne également que ces rapports révèlent de nombreuses précisions sur la manière dont les objectifs de recrutement sont atteints, notamment grâce à une pression systématique.
Les actions des autorités russes témoignent également d'une tentative d'organiser une mobilisation discrète pour renforcer les rangs de l'armée. Fin juillet, Vladimir Poutine a signé un nouveau décret en ce sens, portant cette fois sur l'augmentation des effectifs théoriques des forces armées russes grâce aux unités de construction militaire.
Les observateurs ont également relevé qu'en juillet le nombre d'offres d'emploi liées à l'enregistrement et à la conscription a brutalement augmenté en Russie : plus de 2 500 annonces de ce type sont apparues sur la plateforme de recherche d'emploi HeadHunter.
Selon le journal The Moscow Times, le nombre de régions russes qui versent des primes aux recruteurs de militaires sous contrat pour la guerre en Ukraine est passé cette année à 56.
Les chiffres des morts sont cachés
Il n'existe pas de registre public officiel recensant toutes les personnes tuées sur le front en Ukraine. Les autorités s'efforcent de dissimuler au public les chiffres précis des militaires morts au combat. Des médias russes indépendants indiquent (source en russe) que, dans les régions de Iaroslavl, Tomsk et Sverdlovsk, des personnes qui photographiaient les tombes de soldats tombés au front ont récemment été interpellées et que la surveillance dans les cimetières a été renforcée.
Le site "Mediazona", qui, avec le Service russe de la BBC", recense sur la base de sources ouvertes les Russes tués à la guerre, indique qu'il demandait auparavant à des bénévoles d'envoyer des photos de nouvelles tombes dans les cimetières russes.
Mais la rédaction déconseille désormais vivement de le faire, car plusieurs affaires pour trahison d'État sont déjà connues : les personnes arrêtées sont accusées d'avoir reçu des missions des services secrets ukrainiens. La rédaction estime en outre que ce type de sollicitations pourrait être envoyé par les forces de sécurité russes elles-mêmes, afin d'améliorer leurs statistiques de résolution des crimes.
"Mediazona" (source en russe) et le Service russe de la BBC ont calculé fin juillet que, depuis le début de l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par la Russie, la mort de 236 000 militaires russes a été confirmée. 56 % de tous les morts sont des personnes qui exerçaient des professions civiles et n'ont signé un contrat avec l'armée russe qu'après le début de la guerre. Le chiffre réel pourrait être bien plus élevé : en tenant compte des dossiers de succession, il dépasse déjà 352 000.
Les pertes de l'armée russe sont également répertoriées par les forces armées ukrainiennes : selon les dernières estimations de l'état-major ukrainien (source en ukrainien), les pertes, morts et blessés compris, s'élèvent à 1 460 400 personnes.
Par ailleurs, l'espérance de vie des nouvelles recrues russes sur le champ de bataille en Ukraine ne serait que de 20 à 35 minutes. Ces chiffres sont confirmés notamment par des données du renseignement américain. Le directeur de la CIA John Ratcliffe a déclaré en juin : "Nos informations de renseignement coïncident avec certains rapports provenant de sources ouvertes que vous avez peut-être vus en Ukraine".
La Corée du Nord envoie des militaires en Russie
Pour atteindre ses objectifs, le Kremlin reçoit aussi le soutien de régimes autoritaires qui lui sont proches. Il y a quelques jours, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a indiqué que la Corée du Nord se préparait de nouveau à envoyer des dizaines de milliers de ses militaires sur le front.
"Pour la première fois de son histoire, la Russie ne peut plus mener une guerre sans renforts en provenance de la Corée du Nord. Elle prépare actuellement le déploiement sur son territoire d'un contingent nord-coréen supplémentaire. Elle a en outre reçu de la Corée du Nord des missiles balistiques supplémentaires. Tout le monde dans le monde doit comprendre ce que cela signifie", a déclaré Zelensky.
Le renseignement ukrainien estime (source en ukrainien) qu'il n'y a pour l'instant aucun signe de préparation d'une mobilisation massive des réservistes en Russie. "Les achats de médicaments et d'équipement militaire restent à peu près au niveau de l'année dernière. Il est probable que le Kremlin ne prendra pas le risque d'annoncer une nouvelle vague de mobilisation avant les élections législatives. Il tentera plutôt de combler le manque de personnel au moyen d'incitations financières, de pressions sur les employeurs et d'une redistribution des effectifs entre les unités", peut-on lire dans le rapport.
Dans le même temps, l'économie russe manque de main-d'œuvre : de Corée du Nord vers la Russie, des groupes de femmes sont envoyés (source en russe) pour travailler dans des usines et des entrepôts russes. Des équipes de 40 femmes peuvent être recrutées uniquement en bloc par l'intermédiaire de sociétés d'externalisation.