Chypre : des experts jugent excessif de parler d'occupation pour les bases britanniques d'Akrotiri et Dhekelia, des enclaves coloniales aux effets mitigés.
Les territoires britanniques d’outre-mer d’Akrotiri et Dhekelia, situés sur l’île de Chypre, ont suscité un vif débat en ligne ces derniers jours, après qu’un message publié sur les réseaux sociaux par une responsable politique française a affirmé que le Royaume-Uni "occupait" Chypre.
La publication sur X de l’eurodéputée française Manon Aubry, membre du parti d’extrême gauche La France insoumise, avait été mise en ligne initialement en février, mais elle est réapparue après avoir été repartagée et citée par des utilisateurs des réseaux sociaux la semaine dernière.
La publication d’Aubry comprend une vidéo d’elle à Akrotiri (source en anglais) — officiellement appelée zone de base souveraine d’Akrotiri — dans laquelle elle affirme que sa présence à Chypre, ainsi que celle de Dhekelia, montre qu’une partie du pays est toujours "occupée par l’armée britannique".
Elle ajoute que les bases servent à fournir des renseignements sur la bande de Gaza à Israël et que, en tant que bases de l’OTAN, elles sont en dernier ressort placées sous le commandement du président américain Donald Trump.
"Stop au colonialisme !" écrit Aubry dans le texte de sa publication sur X.
En réaction, des internautes ont ajouté une note communautaire à la publication, expliquant qu’Akrotiri et Dhekelia sont régies par le traité de 1960 signé par Chypre (source en anglais) pour établir son indépendance vis-à-vis du Royaume-Uni.
Ils ont ajouté que la situation n’a rien à voir avec celle du nord du pays, que la grande majorité de la communauté internationale considère comme soumis à une occupation militaire turque, dans le cadre de ce que l’on appelle "le problème chypriote".
La Turquie a envahi Chypre en 1974, divisant durablement l’île, les forces turques contrôlant aujourd’hui encore le nord, soit environ 36 % de son territoire. La région autoproclamée "Chypre du Nord" n’est reconnue que par la Turquie.
The Cube, l’équipe de vérification des faits d’Euronews, a interrogé des spécialistes pour éclairer les nuances autour des bases britanniques à Chypre, examiner d’éventuels parallèles avec l’occupation turque et évaluer la portée des affirmations d’Aubry.
Un vestige colonial
En résumé, la question du statut de ces bases est complexe, selon les chercheurs.
Ils soulignent que, sur le plan juridique, il ne s’agit pas d’une "occupation" de Chypre, car les zones de bases sont reconnues par le droit international, y compris par Chypre elle-même.
"On peut se référer à la définition de l’occupation, qui implique la présence d’une force militaire sans le consentement du territoire", explique Peter Clegg, professeur de politique et de relations internationales, spécialiste des territoires britanniques d’outre-mer, à l’université du West of England.
"Dans ce cas, il y a consentement", poursuit-il. "Le gouvernement chypriote a accepté l’existence de ces bases."
Clegg rappelle que de nombreux aspects de la vie civile quotidienne dans ces zones de bases, comme l’éducation et la protection sociale, relèvent des autorités chypriotes, et que le gouvernement n’a jamais contesté la légalité du traité d’indépendance depuis sa rédaction.
Aux termes de l’accord, le Royaume-Uni s’engage à "ne pas développer les zones de bases souveraines à d’autres fins que militaires" et à "ne pas y créer ni administrer de 'colonies'".
Le texte prévoit également que les Chypriotes disposent d’un libre accès aux zones entourant les bases, que leurs droits y sont pleinement protégés et que les lois applicables aux Chypriotes qui y résident "seront, autant que possible, les mêmes que les lois de la République [de Chypre]".
L’importance du consentement est également soulignée par Costas M. Constantinou, professeur de relations internationales à l’université de Chypre, qui estime toutefois que la situation est loin d’être tranchée.
"Je ne parlerais pas d’occupation, mais plutôt d’une évolution ingénieuse du colonialisme", confie-t-il à The Cube. "La principale différence avec une occupation est que les Chypriotes y ont formellement consenti en signant en 1960 le traité d’établissement, qui créait également ces bases."
"Mais ils ont en réalité été contraints, car la décolonisation de l’île a été conditionnée à l’acceptation de ces 'bases souveraines'", ajoute-t-il. "Cela soulève aujourd’hui des questions sur la légalité de ces bases."
Neophytos Loizides, professeur d’analyse des conflits internationaux à l’université de Warwick, souligne que la population chypriote n’a pas été consultée lorsque Akrotiri et Dhekelia ont été conservées dans le cadre de l’accord d’indépendance, et que le Royaume-Uni, en tant que puissance coloniale, a utilisé son poids pour garder ces territoires.
"L’accord a été signé sous la contrainte", affirme-t-il. "Les dirigeants chypriotes n’avaient pas le même pouvoir que le Royaume-Uni, qui a donc pu imposer sa volonté."
Réagissant directement au vocabulaire employé par Manon Aubry, il estime qu’il est plus exact de qualifier ces bases de "vestige colonial" plutôt que d’"occupation", un terme qu’il juge "émotionnel".
"C’est différent de l’occupation qui a lieu dans le nord de Chypre", poursuit-il. "Un Chypriote dira rarement que les Britanniques sont des occupants, mais il ne dira pas forcément non plus qu’ils sont là de manière légitime."
Pour Constantinou, le mot clé est "ambivalence".
"Les Chypriotes grecs, et à plus forte raison le gouvernement chypriote, ne considèrent pas ces bases comme équivalentes à l’occupation turque au nord", explique-t-il. "Les Chypriotes qui vivent à l’intérieur de ces zones et y voient encore un vestige colonial ne le perçoivent pas forcément, ni toujours, de manière négative, car beaucoup en tirent des avantages économiques en y travaillant et certains estiment aussi que l’armée britannique assure une forme de sécurité face à l’armée turque, dans des lieux comme le village d’Achna Forest, situé dans la base de Dhekelia."
Quant aux affirmations d’Aubry selon lesquelles le Royaume-Uni utiliserait les bases chypriotes pour aider Israël, Clegg les juge inexactes.
"Il y a eu des vols de surveillance au-dessus de Gaza et autour de la zone, mais le Royaume-Uni a clairement indiqué — et il est probablement exact — que ces vols n’étaient pas armés et qu’ils servaient à tenter de localiser les otages après les attaques du 7 octobre", précise-t-il.
Il ajoute qu’il y a eu peu, voire pas, de partage d’informations avec Israël ou les États-Unis, mais que des vols d’aide humanitaire ont été effectués depuis ces bases vers Gaza.
"Il y a un débat à mener sur l’usage qui est fait de ces bases, mais je ne pense pas que tout ce qu’on leur reproche soit entièrement exact ni équitable", confie-t-il à The Cube. "La réalité se situe probablement entre les deux."
Le gouvernement britannique affirme que les vols de surveillance au-dessus de Gaza avaient pour seul objectif la localisation des otages, qu’il a conservé un contrôle strict sur les informations collectées et que seules les données directement liées à la localisation éventuelle d’otages ont été transmises à Israël.
Cependant, plusieurs médias d’investigation se demandent si ce partage de renseignements n’a pas aussi servi à de plus larges opérations militaires israéliennes. Ils reprochent au gouvernement son manque de transparence, puisqu’il refuse de préciser exactement quelles informations ont été communiquées, et évoquent une possible complicité dans la guerre menée par Israël.
Quel avenir pour les bases ?
Akrotiri et Dhekelia ont fait la une plus tôt cette année lorsqu’un drone a frappé la première en mars, dans le contexte de la guerre plus large opposant l’Iran à la fois à Israël et aux États-Unis. D’autres drones lancés dans les jours suivants ont été interceptés.
Ces frappes ont relancé le débat sur l’avenir des bases à Chypre, qui, contrairement au Royaume-Uni, n’est pas membre de l’OTAN. Des manifestants estiment que ce sont les Chypriotes ordinaires qui paieraient le prix en cas d’incident grave, tandis que le président Nikos Christodoulides a réclamé des discussions avec Londres sur l’avenir de ces bases militaires "coloniales".
Nicosie a toutefois choisi de ne pas remettre frontalement en cause la souveraineté britannique. La capitale privilégie une approche graduelle et technique, proposant la création de comités mixtes sur la manière de coopérer et en lançant un dialogue diplomatique de haut niveau.
"Du point de vue chypriote, la restitution du territoire serait la bienvenue, mais ils souhaitent aussi une relation plus fonctionnelle", explique Loizides. "Les bases britanniques ne peuvent pas mettre indéfiniment en danger la population chypriote de l’île."
"À l’avenir, il est possible que les Britanniques conservent ces bases, mais dans le cadre d’un dispositif de protection qui profiterait à Chypre, de sorte que leur statut colonial évolue vers un cadre de sécurité plus moderne", ajoute-t-il, en soulignant que les relations entre les deux parties se sont "considérablement améliorées" ces dernières décennies.
Toute évolution de ce type semble toutefois peu probable à court terme, selon Clegg, qui décrit les récentes déclarations venues de Chypre comme l’expression d’une "préoccupation réelle, mais davantage rhétorique que véritablement tournée vers un changement concret".
Le Royaume-Uni a brièvement envisagé, au moment de l’invasion turque dans les années 1970, de renoncer à ces bases, mais la pression exercée par les États-Unis a poussé Londres à maintenir le statu quo.
"Ces bases sont britanniques, il existe une coopération étroite avec Chypre, mais les États-Unis ont aussi un intérêt : c’est une relation triangulaire", résume Clegg. "C’est ce qui a toujours structuré leur mode de gestion."
Selon Loizides, un changement de statut pourrait intervenir dans le cadre d’un accord de paix plus large sur le problème chypriote, les bases britanniques pouvant alors entrer en ligne de compte dans un dispositif de sécurité régional.
"Si le problème chypriote était réglé, il y aurait une opportunité de renforcer les mécanismes de défense européens au Moyen-Orient et en Méditerranée orientale", estime Loizides. "Toute la région pourrait tirer parti des bases britanniques : elles pourraient fournir une sécurité à Chypre et à l’UE, ce qui offrirait aussi aux Britanniques les bases d’un bon accord."
L’avenir de ces bases a fait l’objet d’un examen juridique après l’avis consultatif rendu en 2019 par la Cour internationale de justice, qui a jugé que la séparation de l’archipel des Chagos de Maurice par le Royaume-Uni, lors du processus de décolonisation dans les années 1960, violait le droit à l’autodétermination et à l’intégrité territoriale.
Certains responsables chypriotes et experts juridiques estiment que la situation est comparable à la manière dont le Royaume-Uni a détaché Akrotiri et Dhekelia lors de la transition de Chypre vers l’indépendance. D’autres analystes jugent toutefois les cas distincts, car, tandis que la population autochtone de Chagos a été expulsée, les bases britanniques de Chypre ont été intégrées au traité de 1960, avec une reconnaissance formelle par la nouvelle république.
Londres a depuis accepté de transférer la souveraineté de l’archipel des Chagos à Maurice, mais la législation nécessaire est en suspens, après des résistances de Donald Trump.
Dans le cas chypriote, le Royaume-Uni a toutefois constamment réaffirmé son engagement et sa souveraineté sur Akrotiri et Dhekelia dans le cadre de l’accord de 1960. Al Carns, ancien ministre des forces armées, a déclaré au Telegraph en avril que leur statut juridique est "non négociable", rejetant toute idée de transfert de leur contrôle.
Le gouvernement chypriote n’avait pas répondu à nos demandes de commentaire au moment de la publication.