Canada, guerre hybride, vagues de chaleur, sécurité numérique, IA et Ceuta : l'essentiel du discours sur l'état de l'Union de la présidente de la Commission européenne devant les députés européens à Strasbourg.
"C'était le meilleur des temps, c'était le pire des temps."
C'est par cette citation emblématique de Charles Dickens qu'Ursula von der Leyen a ouvert, à Strasbourg, son discours d'une heure sur l'état de l’Union. Face aux défis "exceptionnels" et à "l’incroyable" transformation que traverse l’Europe, la présidente de la Commission européenne a présenté ses réponses et sa vision pour les années à venir.
"Dans ce monde, l’Europe a choisi de tracer sa propre voie. Et une Europe plus forte et indépendante est en train d’émerger", a-t-elle déclaré devant les députés européens.
"L’Europe est là pour les Européens. Et dans la froide fragilité du monde d’aujourd’hui, seule l’Europe peut offrir une véritable souveraineté aux Européens."
Voici les cinq principaux enseignements à retenir de ce discours.
Le Canada invité à devenir le premier "membre associé" de l'UE
C'est l'une des annonces les plus inattendues de la journée.
La présidente de la Commission européenne a proposé la création d'un statut sur mesure de "membre associé", destiné à rapprocher encore davantage le Canada de l'Union européenne.
"Nous partageons un même océan, un même ensemble de valeurs, une même façon de voir le monde. Et nous allons désormais construire ensemble notre avenir commun", a-t-elle déclaré au Premier ministre canadien Mark Carney, venu d’Ottawa à Strasbourg pour assister au discours en invité d'honneur.
Elle a salué l'avènement d'une "alliance pour l'avenir" destinée à approfondir la coopération entre l'Union européenne (UE) et le Canada dans des domaines comme la sécurité économique, l'industrie intelligente, les technologies de pointe, la défense, l'énergie, les minerais critiques et les batteries, ainsi que dans la région arctique.
Mais les détails de ce que signifierait concrètement ce statut inédit n'ont pas été précisés. On ignore encore comment il s'insérerait dans les structures actuelles des traités de l'UE. Une tentative précédente du chancelier allemand d'accorder une "adhésion associée" à l'Ukraine s'est vite évaporée après la réaction négative de plusieurs capitales.
Von der Leyen s'est contentée d'affirmer que ce nouveau statut porterait les relations UE-Canada "au niveau le plus élevé possible", ce qui a déclenché de vifs applaudissements dans l'hémicycle.
Avant le discours, un sondage réalisé par Abacus Data montrait que 49 % des Canadiens étaient favorables à une adhésion pleine et entière à l'UE, 30 % s'y opposaient et 21 % étaient indécis.
Ce sont des chiffres exceptionnels pour un pays situé de l'autre côté de l'Atlantique et ils reflètent les dégâts politiques causés par les tarifs punitifs du président américain Donald Trump et ses tentatives répétées d'annexer le Canada.
Face à "l'été de la vérité"
L'action climatique a fait son retour dans le discours, pour des raisons évidentes.
Von der Leyen a décrit l’été 2026 comme "l’été de la vérité", évoquant les incendies de forêt, le recul des glaciers, les pénuries d’eau, les pertes de récoltes et les vagues de chaleur extrême qui ont frappé le continent. Elle a cité 660 000 hectares brûlés, 12 millions de tonnes de récoltes perdues et plus de 35 000 décès supplémentaires liés aux canicules.
"La science est claire. L’Europe se réchauffe à un rythme deux fois supérieur à celui du reste du monde. Bien sûr, la transition est complexe. Et nous devrons nous adapter et apprendre en chemin", a-t-elle déclaré.
La réponse immédiate prendra la forme d’un plan européen contre les vagues de chaleur. Selon von der Leyen, il portera notamment sur les systèmes d’alerte précoce, la préparation des services de santé, l’adaptation des villes, les dispositifs de rafraîchissement et la protection des populations vulnérables.
La Commission doit également présenter le mois prochain un nouveau cadre de résilience climatique, très attendu. Celui-ci identifiera les 100 territoires les plus vulnérables de l’Union, évaluera les risques auxquels ils sont exposés et déterminera les responsabilités à mobiliser pour y faire face.
Von der Leyen a également pointé l'assurance comme une autre grande vulnérabilité.
Selon elle, à peine 25 % des pertes liées aux catastrophes en Europe sont aujourd’hui couvertes par des assurances privées, contraignant les gouvernements à jouer le rôle d’assureur en dernier recours. La Commission entend donc proposer une "Alliance pour l’assurance climatique" afin de combler cette importante lacune.
Elle a également promis une initiative européenne pour l'eau afin de réparer les fuites coûteuses et une flotte européenne de lutte contre les incendies pour répondre aux feux de forêt.
Montrer les muscles en matière de sécurité
Comme on pouvait s'y attendre, la défense a occupé une place centrale dans le discours, prononcé sur fond de série d'attaques hybrides, dont certaines attribuées à la Russie, qui ont ébranlé l'Europe.
"Nous ne devons nous faire aucune illusion sur ce qui se passe ici : les menaces hybrides qui visent l'Europe sont de moins en moins hybrides et de moins en moins des menaces", a déclaré von der Leyen.
"Cyberattaques et sabotages, incendies criminels et incursions de drones. Ils se multiplient chaque jour. Donc, à mesure que le niveau de menace augmente, la préparation de l'Europe doit augmenter elle aussi."
Elle a ensuite proposé un tout nouveau mécanisme calqué sur l'article 4 de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN), que les États membres pourraient déclencher en cas d'attaque hybride. Il lancerait des consultations politiques pour "coordonner" une réponse de l'UE et "dissuader toute nouvelle escalade".
Dans le cadre de l'OTAN, l'article 4 signifie que tout pays de l'alliance, qui compte 32 membres, peut réclamer une réunion d'urgence pour discuter d'une nouvelle menace. C'est le préalable à la défense collective prévue par l'article 5, qui stipule qu'une attaque contre l'un est une attaque contre tous.
Von der Leyen a aussi proposé la création d'un "Conseil européen de sécurité" réunissant les dirigeants de l'Ukraine, du Royaume-Uni, de la Norvège, du Canada et d'autres partenaires démocratiques.
"C'est encore plus urgent aujourd'hui, compte tenu de la nature et de l'ampleur des risques en jeu", a-t-elle indiqué.
La façon dont ce Conseil passera du stade d'idée à la réalité reste pour l'instant une grande inconnue.
Il existe déjà de nombreux groupes supranationaux chargés de la sécurité mondiale qui recouvrent le continent européen, comme l'OTAN, l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) ou la Coalition des volontaires, de sorte que le risque de doublons et de chevauchements est plus que considérable.
La sécurité numérique avant tout
La technologie était au cœur des préoccupations de von der Leyen.
En parlant de la protection des enfants en ligne, elle a annoncél"EU Kids Act" un texte qui interdit l'accès aux réseaux sociaux pour les utilisateurs de moins de 13 ans et le limite pour ceux de moins de 15 ans, achevant le projet personnel qu'elle avait lancé dans son discours de l'an dernier.
"Nous n'avons pas à accepter les fonctionnalités addictives. Nous n'avons pas à accepter que des enfants soient entraînés vers des contenus toujours plus extrêmes. Nous n'avons pas à accepter que des photos de jeunes filles soient utilisées pour générer par l'IA des images sexualisées", a-t-elle dit aux députés.
La présidente de la Commission a annoncé l'inversion de la charge de la preuve, ce qui signifie qu'il reviendra désormais aux plateformes technologiques de démontrer qu'elles ont réellement sécurisé leurs services. Le projet de loi obligera aussi les entreprises du numérique à rendre leurs services en ligne sûrs par défaut.
L'intelligence artificielle a eu droit à sa propre partie dans le discours, prononcé quelques jours après que plusieurs patrons de la tech ont appelé à ralentir le rythme de cette technologie en évolution rapide.
Von der Leyen a reconnu à la fois les bénéfices et les risques de la révolution de l'IA et a souligné la nécessité de suivre de près le développement des modèles les plus avancés et de veiller à ce que des "garde-fous" soient en place.
"Les dangers des modèles auto-améliorés deviennent de plus en plus évidents", a-t-elle déclaré en référence à l'incident Hugging Face qui a ébranlé le monde de la tech.
À cet égard, la Commission va organiser une discussion avec les principaux laboratoires d'IA sur la façon dont les autorités publiques peuvent soutenir les efforts de l'industrie pour "maîtriser la frontière" de cette technologie de rupture. L'exercice associera des partenaires partageant les mêmes vues, comme le Royaume-Uni et le Canada.
"Nous voulons faire équipe sur l'évaluation des modèles, leur vérification, l'alerte précoce, la sécurité de l'IA et bien d'autres sujets", a-t-elle ajouté.
Les leçons tirées de la crise de Ceuta
Le souvenir de la crise à la frontière de Ceuta, qui a profondément marqué l’Europe, était encore vif lorsque von der Leyen est montée sur scène à Strasbourg.
La présidente de la Commission en était consciente et a tenu à adresser un message de soutien à l’enclave espagnole, après l’arrivée massive de 82 000 migrants en situation irrégulière en provenance du Maroc à la fin du mois de juillet. Si la grande majorité d’entre eux ont été rapidement expulsés, certains se trouvent encore sur le territoire.
"La frontière de Ceuta est une frontière européenne. Parce que Ceuta, c’est l’Espagne. Ceuta, c’est l’Europe. Et l’Europe sera à vos côtés", a déclaré von der Leyen.
La présidente de la Commission a estimé que la lutte contre la migration irrégulière exigeait la "solidarité" des 27 États membres, les exhortant à appliquer "pleinement" le Pacte sur la migration et l’asile, une réforme composée de plusieurs textes adoptée sous le précédent mandat et contestée par plusieurs gouvernements.
Mais il faut aller plus loin, a-t-elle ajouté, comme l’a montré la crise de Ceuta.
Von der Leyen a proposé la mise en place d’un cadre d’urgence pour répondre aux arrivées massives à une frontière, notamment lorsque ces mouvements sont "orchestrés et utilisés comme armes". Le gouvernement espagnol refuse toutefois de mettre directement en cause le Maroc, malgré plusieurs rapports faisant état d’une implication directe ou indirecte du pays dans ces passages.
Ce cadre d'urgence "ne sera déclenché que sur la base d'un ensemble de critères strictement définis" et "permettra une flexibilité, elle aussi strictement définie et limitée dans le temps, par rapport aux procédures standards", a-t-elle expliqué. Cela pourrait ouvrir la voie à la suspension du droit d'asile, une mesure controversée que certaines capitales ont soutenue.
"Le message de l'Europe est clair : nous respecterons toujours nos valeurs et nos droits fondamentaux", a-t-elle déclaré. "Mais nous ne transigerons jamais sur la protection de nos frontières."