Alors qu'en 2014, Moscou lançait son offensive contre l'Ukraine en annexant la Crimée, l'Ukraine mène une campagne méthodique contre les infrastructures militaires russes dans la péninsule.
La première invasion de l’Ukraine par la Russie, lancée il y a douze ans, a commencé par l’annexion de la Crimée, une péninsule du sud de l’Ukraine, stratégique, qui s’avance dans la mer Noire.
Depuis, l’Ukraine répète que, pour Kyiv, la guerre ne sera pas considérée comme totalement terminée tant que la Crimée n’aura pas été libérée, rendue à la souveraineté ukrainienne et à sa population autochtone tatare de Crimée.
Pour Moscou, la Crimée est le trophée le plus précieux de son invasion et de sa guerre contre l’Ukraine, et c’est le territoire que la Russie abandonnera probablement en dernier, si elle y consent un jour.
Mais avec l’intensification et la montée en efficacité de sa campagne de frappes de drones, Kyiv cherche désormais à couper la Crimée du contrôle russe et à rendre la vie des forces d’occupation russes sur la péninsule aussi impossible que possible.
Depuis les premiers jours de l’invasion de grande ampleur lancée par la Russie en février 2022, l’Ukraine tire régulièrement des missiles et des drones pour tenter de desserrer l’emprise de Moscou sur le territoire.
L’armée ukrainienne a coulé plusieurs navires de guerre russes en mer Noire et dans leurs bases en Crimée, portant un coup sévère aux capacités navales de Moscou et l’obligeant à redéployer sa flotte à Novorossiïsk.
L’Ukraine vise aussi méthodiquement des dépôts de munitions, des aérodromes et l’atout le plus précieux de Vladimir Poutine, le pont de Kertch, seul lien entre la Crimée annexée et la Russie.
L’ouvrage a été frappé en octobre 2022 par une bombe dissimulée dans un camion, qui a tué cinq personnes, détruit deux sections du pont et entraîné des mois de réparations. D’autres attaques contre le pont ont suivi en 2023 et 2025.
Désormais, Kyiv vise la capacité de la Russie à soutenir ses forces en Crimée, rendant les opérations militaires et la présence de Moscou sur la péninsule progressivement intenables.
Une géographie stratégique complexe au cœur du conflit
La position géographique de la Crimée est à la fois stratégique et particulièrement complexe, à la jonction de l’Ukraine continentale, de la Russie et de l’ensemble de la région de la mer Noire.
Au nord, la Crimée est reliée au sud de l’Ukraine occupé par Moscou par un étroit couloir terrestre passant par l’isthme de Perekop et un réseau de routes et de lignes ferroviaires qui traversent les zones de la région de Kherson occupées depuis 2022.
Moscou utilise ces axes terrestres de communication pour acheminer troupes, munitions et carburant vers la péninsule.
C’est cette zone que Kyiv vise systématiquement pour perturber ces flux.
Jeudi, l’Ukraine a confirmé une frappe qui a détruit 50 véhicules de transport militaire transportant du carburant et des munitions sur le pont d’Armiansk, sous contrôle russe, qui relie la Crimée à l’Ukraine continentale.
Le commandement militaire ukrainien a indiqué que les forces de Kyiv avaient pu frapper cette concentration de véhicules au moins en partie grâce aux précédentes frappes ukrainiennes contre Marioupol et la route de Berdiansk, des villes sous occupation russe sur la côte de la mer d’Azov.
Le responsable installé par Moscou à la tête de la région occupée de Kherson, Vladimir Saldo, a confirmé d’autres frappes, déclarant que les forces ukrainiennes avaient touché plusieurs ponts reliant la région occupée de Kherson à la Crimée : un pont au-dessus du canal de Crimée du Nord près des localités occupées de Preobrazhenka et Myrne, le pont routier Perekop-Armiansk et le pont routier de Stavky.
Ces ponts enjambent le canal de Crimée du Nord et longent l’autoroute M‑17 Armiansk-Olechky.
Le groupe de réflexion américain Institute for the Study of War (ISW) confirme que les forces ukrainiennes intensifient leur campagne de frappes à moyenne portée contre les lignes de communication au sol russes (Ground Lines of Communication, GLOC) dans l’ensemble du sud de l’Ukraine occupé.
Selon l’ISW, Kyiv perturbe la capacité de la Russie à utiliser en toute sécurité les routes d’approvisionnement reliant le sud-ouest de la Russie à la Crimée occupée : "La poursuite des frappes ukrainiennes contre les GLOC russes aura probablement des effets en cascade sur le champ de bataille et pourrait compliquer les préparatifs russes en vue d’opérations offensives."
La crise du carburant s’aggrave
La Russie approvisionne ses forces en Crimée en essence, diesel et carburant aérien par trois grands canaux : des convois routiers et ferroviaires passant par le pont de Kertch depuis la Russie, des livraisons par voie maritime et des routes terrestres qui traversent les zones occupées du sud de l’Ukraine.
À mesure que l’Ukraine vise de plus en plus ces liaisons au moyen de drones et de frappes de précision, les forces de Kyiv ont provoqué la pire crise de carburant sur la péninsule de la mer Noire depuis son annexion illégale par la Russie en 2014.
Dans une rare reconnaissance publique, le Kremlin a admis l’ampleur du problème.
Les autorités d’occupation de Crimée, installées par Moscou, ont durci à plusieurs reprises, ces dernières semaines, les restrictions sur l’achat d’essence.
Le "gouverneur" d’occupation de Sébastopol, Mikhaïl Razvojaïev, a déclaré mercredi que l’administration d’occupation de Sébastopol n’avait pas été en mesure d’émettre une nouvelle série de codes QR pour l’achat de carburant, les camions-citernes n’ayant pas pu rejoindre Sébastopol mardi pour des "raisons non précisées".
Mikhaïl Razvojaïev a instauré le 6 juin une règle imposant aux clients d’utiliser un code QR prépayé, auquel les citoyens ne peuvent accéder que via l’application de messagerie Max, contrôlée par l’État russe, pour acheter de l’essence dans la Sébastopol occupée.
Les autorités d’occupation ont également réduit le plafond à 20 litres par semaine, contre 20 litres par jour auparavant, alors que les pénuries continuent de s’aggraver.
Kyiv veut isoler la Crimée de la Russie, affirme un commandant de drones
Le commandant des forces ukrainiennes des systèmes sans pilote, Robert Brovdi, a déclaré que l’objectif de l’Ukraine est d’isoler la Crimée occupée de la Russie en perturbant les principales voies d’approvisionnement militaires vers la péninsule.
Brovdi, connu sous le nom de guerre "Madyar", a indiqué que le trafic de fret militaire russe sur la route R‑280 "Novorossiya", qui relie la Russie à la Crimée occupée via Marioupol, Berdiansk et Melitopol, également occupées sur la côte de la mer d’Azov, avait chuté de 71 % au cours des deux dernières semaines en raison des frappes ukrainiennes.
"D’ici un mois, nous aurons un contrôle total sur cette route", a affirmé Robert Brovdi.
Il a expliqué que l’objectif plus large de l’Ukraine est de rendre de plus en plus difficile l’action des troupes russes et du personnel de l’industrie de défense en Crimée et dans les autres territoires ukrainiens occupés.
"Nous créerons des conditions qui rendront extrêmement difficile pour tout militaire ou toute personne travaillant dans l’industrie de défense de rester en Crimée, dans les territoires temporairement occupés, ou d’emprunter les voies d’accès qui y mènent", a déclaré Robert Brovdi. "Nous isolerons la Crimée dans un avenir proche", a t-il assuré.