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Le film de la semaine : Atlantique de Mati Diop, Grand Prix du Jury à Cannes

Le film de la semaine : Atlantique de Mati Diop, Grand Prix du Jury à Cannes
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Sortie le 2 octobre

C’est un premier film puissant, politique et onirique que nous offre la jeune réalisatrice Mati Diop. De double culture africaine et occidentale, elle raconte l’histoire d’une jeunesse qui doit lutter aussi bien contre la domination économique que la force des traditions.

C’est à une plongée en apnée dans le Sénégal d’aujourd’hui, entre modernité capitaliste et tradition séculaire, que nous emmène la jeune cinéaste qui a grandi en France. Comme un retour pour elle à ses racines, pour témoigner à rebours d’une jeunesse en lutte contre les démons d’une société castratrice. Ada est l’héroïne de ce film qui, à 17 ans, a bien sûr un amoureux, Souleiman, mais aussi un (futur) mari à qui elle est promise. Pour voir Souleiman, elle est obligée de se cacher pour quelques baisers volés. Il travaille comme ouvrier dans le bâtiment, mais l’entrepreneur en charge de la construction d’un complexe immobilier, ne paye plus ses ouvriers. Face à la misère et au manque d’argent, Souleiman décide de prendre la mer pour un avenir meilleur en Europe, sans prévenir Ada. Elle ne peut plus refuser le mariage, mais lors de la cérémonie, son lit de noces prend mystérieusement feu… Pour d’aucuns, et notamment la police qui enquête, cela ne fait aucun doute : Souleiman est revenu pour se venger…

En bien des points, Atlantique est un film enfiévré et possédé. Au-delà de l’histoire assez linéaire du film, Mati Diop insuffle une dimension fantastique qui nous emmène loin d'une narration classique et rationnelle pour aborder les rivages du fantastique. Car ce n’est pas seulement Souleiman qui revient, c’est son esprit, son fantôme même qui, symboliquement, va venir se venger de son sort et de son destin tout tracé. Son histoire est celle de milliers de jeunes africains qui, faute de travail, sont obligés de choisir l’exil et l’extrême danger de prendre la mer pour un horizon meilleur, au péril de leur vie. Ce film fait écho au magnifique opus de Moussa Touré qui, en 2012 déjà, racontait dans La Pirogue, le tragique destin d’hommes obligés de risquer leur vie pour fuir la misère.

La force du film tient dans cet équilibre entre histoire d’amour, suspense et drame, avec un récit qui commence comme une romance pour laisser petit à petit sa place à une enquête policière, avant de basculer dans le pur fantastique. Ce mélange des genres a pour vertu de superposer plusieurs réalités sans vouloir en imposer une. Et derrière l’histoire de Souleiman, c’est bien du drame de cette jeune femme, Ada, qui va se retrouver seul face à un système patriarcal où la femme doit d’abord obéir sans pouvoir faire parler ses désirs. Mais Atlantique n’est pas pour autant un pamphlet démonstratif, mais plutôt un film poétique où les frontières du réel apparaissent de plus en plus floues au cours du film. On pense au Nosferatu de Murnau et de la célèbre scène où le voyageur franchit les portes d’un château mystérieux : « "Quand il eut dépassé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre". C’est exactement ce qu’il arrive ici pour Souleiman : en partant en mer, son enveloppe corporelle disparaît pour devenir un fantôme, et seul Ada pourra sauver son âme en le vengeant.

Atlantique a justement reçu le Grand Prix du Jury au dernier Festival de Cannes, une sorte de Palme d’argent qui met en lumière une cinéaste d’avenir, qui a réussi à concilier une forme cinématographique occidentale à un récit qui puise son essence dans les croyances et le mysticisme africain. Une œuvre hybride sensible en forme de conte initiatique, qui nous lave le regard sur le drame de l’émigration, avec la puissance d’une vague venue de l’Atlantique.

Frédéric Ponsard