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Pas de "journée mondiale sans téléphone portable" pour les migrants

Un migrant originaire du Pakistan parle au téléphone dans le parc en face de la mairie de Sarajevo, en Bosnie, le jeudi 17 mai 2018.
Un migrant originaire du Pakistan parle au téléphone dans le parc en face de la mairie de Sarajevo, en Bosnie, le jeudi 17 mai 2018.   -  
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(Archive - AP Photo/Amel Emric)
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La journée mondiale sans téléphone portable est l'occasion pour certains de remettre en question l'utilisation qu'ils font de leur smartphone voire imaginer une "cure de désintoxication" numérique. Mais il reste pour beaucoup un outil indispensable au quotidien. Pour les migrants, réfugiés ou demandeurs d'asiles, c'est à la fois un outil pour leur trajet et pour naviguer dans leur nouvel environnement.

Daouda, demandeur d'asile à Lyon, explique à Euronews : "Je l'utilise aussi pour trouver des endroits" tels que la préfecture ou des lieux d'accueil, comme Forum Réfugiés. "C'est important, car je ne connais pas la ville". C'est dans un magasin de téléphonie mobile qu'on lui a conseillé une puce Lycamobile, un opérateur parmi ceux très utilisés par les migrants et présents dans les commerces lyonnais à destination des immigrés.

"Le smartphone, c'est plus facile que de demander ma direction aux gens; certains refusent de répondre ou d'autres m'envoient au mauvais endroit. Avec le GPS, tu es tranquille". Daouda dit aussi ne pas être en contact avec sa famille dans son pays d'origine mais il utilise IMO, une application voix sur IP qui permet de passer des appels audio ou vidéo, pour rester en contact avec sa femme.

Coline Goosens est chargée de projet à l'Alpil, une association accompagnant "des personnes en grande difficulté de logement ou d’hébergement". Elle explique qu'une "grande partie du public que nous accueillons n'utilise plus d'ordinateur, pour différentes raisons : ils n'ont pas les moyens, sont hébergés chez des tiers, en squat ou en habitat précaire". Le smartphone devient alors l'outil privilégiés pour les démarches administratives, être en lien avec les bailleurs sociaux, leur avocat, les associations qui les accompagnent ou leur travailleur social. Il sert aussi à scanner des documents pour les différents dossiers.

Les usages du téléphone portable par Daouda et certaines personnes accompagnées par l'Alpil sont en partie représentatifs de ceux identifiés par les travaux scientifiques sur le sujet. Parmi eux, Katja Kaufman, spécialiste du mobile et de son utilisation et actuellement en post-doctorat à l'université d'Innsbruck en Autriche, s'est penchée elle sur l'utilisation des téléphones mobiles par des réfugiés syriens à Vienne, la capitale autrichienne.

Des usages distincts et cruciaux

Dans une étude publiée en 2018, elle explique qu'en tant que réfugiés, ils doivent à la fois "naviguer et de s'imposer dans un environnement étranger tout en étant constamment engagé dans une multitude de conversations numériques transnationales avec leur famille, leurs amis et leurs communautés d'origine".

Lors d'entretiens avec des réfugiés, elle leur a demandé de nommer les cinq applis les plus importantes pour eux. Celles les plus souvent citées ? "Facebook, WhatsApp, l'application viennoise pour les transports publics, Google Maps et Google Translate". Le Dr Kaufman note par ailleurs que "parmi les quelque 90 applications et fonctions différentes mentionnées, aucune n'avait été spécifiquement conçue pour les immigrants ou réfugiés" malgré l'importante couverture médiatique de ces dernières à l'époque.

Les applis les plus utilisées ? Facebook, WhatsApp, l'application viennoise pour les transports publics, Google Maps et Google Translate

L'étude classifie leurs utilisations en quatre catégories :

  • Pour s'orienter géographiquement : le GPS du smartphone "s'est révélé extrêmement utile dans la situation difficile combinant le manque de connaissances locales et l'absence de maîtrise de la langue". Quitte à, selon l'étude, moins interagir
  • Pour apprendre la langue et pour les traductions quotidiennes, via des services de traductions ou des dictionnaires en ligne et des tutoriels vidéos.
  • Pour accéder aux informations et aux services d'assistances, que ce soit pour suivre l'actualité ou trouver des informations nécessaires pour naviguer dans leur nouvel environnement.
  • Pour "faire famille" et garder un contact avec ses proches en Syrie, à tel point que "le fait d'être en ligne sur des applications de messagerie comme WhatsApp est considéré par la famille comme synonyme d'un bien-être physique". Par conséquent, la plupart des personnes interrogées dans l'étude ont déclaré ne jamais se déconnecter.

Pas que des bons côtés

Si les smartphones sont de plus en plus présents dans la vie des migrants et réfugiés, et ce, bien qu'il ne soit pas accessible à tous, c'est aussi par nécessité administrative. Réaliser des démarches sans numéro de téléphone, ni adresse mail, est pratiquement impossible, explique Mme Goosens. Effet pervers : "il devient compliqué de faire avec eux les démarches sur un autre support, notre ordinateur notamment, car tout les identifiants et mots de passe sont enregistrés dans leur téléphone". Ou alors, "il n'est pas rare qu'ils se fassent voler leur téléphone qui est leur seul outil pour les démarches et qui contient toutes leurs informations personnelles".

Ces usages, souvent cruciaux, parfois vitaux, ne sont pas sans conséquences. Les réfugiés interviewés par le Dr Kaufman à Vienne ont développé, selon l'étude, "non seulement un fort attachement émotionnel à leurs smartphones, mais également une dépendance technique et matérielle". Pratiquement tous ont un chargeur de portable avec eux à tout moment. Mouhamad, l'un des Syriens questionnés explique : "je ne pouvais pas imaginer la vie ici sans smartphone ... Il n'y a rien [comme] alternative". Pour Laila, une autre participante, sans smartphone, "je me sentirais perdue".

(AP Photo/Olmo Calvo)
Un migrant vérifie son téléphone portable alors que d'autres dorment sur le pont du bateau d'aide Open Arms, de l'ONG espagnole Proactiva Open Arms, le 1er juillet 2018.(AP Photo/Olmo Calvo)

Dans une étude de 2019 menée par le Dr Isabel Awad, professeure associée à l'Université Erasmus de Rotterdam, et Jonathan Tossell, des réfugiés syriens évoquent les limites du concept du "réfugié connecté," pour s'intégrer, trouver un travail, etc. De plus, le contact constant avec leur pays d'origine peut créer un sentiment d'impuissance quant à la situation sur place, voire une détresse psychologique chez les migrants en Europe.

L'un des Syriens réfugiés aux Pays-Bas participants à cette étude l'explique ainsi: "il est très douloureux de communiquer avec eux parce que vous avez la même histoire, la même histoire de désespoir". Pour un autre : "Je parle à ma famille et les nouvelles ressemblent toujours à 'Euh... cette personne a été tuée, cette personne a été kidnappée' ".

Dans un email à Euronews, Isabel Awad explique vouloir dépasser le discours médiatique et politique "utilitariste" du smartphone "outil de survie" pour le migrant - un discours lui-même en réaction à un discours d'extrême-droite populiste critiquant l'utilisation par les migrants du smartphone, vu comme un objet de luxe. En plus de simplifier la situation, ce discours utilitariste contribue selon l'étude à renforcer la différenciation entre "eux", les réfugiés, et "nous", les Européens.

"Il est nécessaire de passer des appels à la compassion avec les 'réfugiés connectés' - car tout ce qu'ils feraient avec leurs téléphones serait d'essayer de survivre," explique le Dr Awad, à des appels qui défendent leurs droits à une vie digne et en sécurité, comme 'nous', peut importe leur degré de connexion et la sophistication de leurs téléphones portables.

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