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Aide aux victimes : les leçons tirées des attentats du 13 novembre 2015 à Paris

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Par Valérie Gauriat
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Le 8 septembre dernier, s’ouvrait le procès des attentats du 13 novembre à Paris qui avaient fait 130 morts. Parmi eux, Estelle, 25 ans, tuée dans l’attaque de la salle de concert du Bataclan. Sa mère Marie est venue de Bretagne pour assister au procès. Partie civile, elle témoignera en octobre prochain. "Je tiens à dire ce jour-là, ce qui s'est passé le 13 novembre, mais aussi ce qui s'est passé après, dans les jours, mois et années qui ont suivi," nous indique-t-elle, "parce que cela a bouleversé ma vie comme de nombreuses autres. Et on n'en a pas fini avec ces blessures," ajoute-t-elle. Des blessures dont Marie a accepté de nous parler.

"On a eu cinq minutes pour voir notre fille derrière une vitre"

Informés du décès de leur fille par son compagnon, le soir même de l’attentat, Marie et son époux ont pris la route vers Paris. Ce n’est qu’après plusieurs jours de démarches infructueuses que le couple fut enfin convié à identifier le corps de leur enfant à l’Institut médico-légal de Paris.

"La secrétaire nous fait asseoir au bureau et remplir des papiers, puis elle nous pose des questions : Vous avez été aux pompes funèbres ? Il faut s'en occuper ! Votre fille va être inhumée ou incinérée ?" raconte Marie. "On est hébété, on se dit : Mais on ne sait même pas si elle est là..." dit-elle avant d'ajouter qu'ensuite, "on a eu cinq minutes pour voir notre fille derrière une vitre."

"Après, on n'a plus eu de nouvelles pendant une semaine, jusqu'à ce qu'ils nous appellent pour la mise en bière, puis pour récupérer le corps," se souvient la mère de famille. Ce jour-là, "on était cinq familles, toutes convoquées à 14h ; on entre dans un couloir, il y a cinq chambres mortuaires alignées et 100 à 150 personnes sont là, tout le monde est présent en même temps, il y avait des gens qui se trompaient de chambre… C'était la pagaille totale," déplore-t-elle. "Les gens criaient, pleuraient dans le couloir, tombaient... Vous entrez dans la chambre et on vous dit : vous avez 30 minutes chrono pour la mise en bière," décrit-elle, puis, "tous les cercueils à la queue leu leu, tout le monde dans les corbillards et voilà, c'est fait. Ce sont des choses que je n'oublierai jamais," souligne-t-elle.

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Marie Bolzer est la mère d'Estelle Rouat, décédée au Bataclan. La "vie d'après" est un parcours du combattanteuronews

Des dispositifs d'aide repensés

Ce récit n’est qu’un exemple des nombreux dysfonctionnements auxquels ont été confrontés les victimes des attentats de 2015. À commencer par des erreurs d’identification qui ont conduit certaines familles à veiller des corps qui n’étaient pas ceux de leurs proches.

Six ans plus tard, les dispositifs d’aide et d’accompagnement des victimes ont été repensés, de la prise en charge immédiate au suivi dans le temps. L’hôpital de la Pitié-Salpêtrière est devenu un centre de référence de la gestion de crise en milieu hospitalier.

Formations du personnel soignant à la médecine de guerre ou à la gestion de crise, nouveaux systèmes informatiques, cellule dédiée à l’identification des victimes sont quelques-unes des mesures qui visent à éviter les erreurs du passé.

Anesthésiste-réanimateur et coordinateur du centre d’accueil des polytraumatisés de l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière pour l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (APHP), Mathieu Raux y a coordonné l’arrivée de nombreux blessés dans la nuit du 13 novembre 2015.

"L’enseignement tiré au-delà de l'organisation de l'hôpital qui est notre domaine, c'est une meilleure capacité d'identifier les victimes et de les prendre en charge pas tant sur le plan physique où l'on commence à avoir une bonne expérience, mais sur le plan de l'accompagnement psychique," explique-t-il. Une autre leçon tirée selon lui réside dans "une meilleure capacité à accompagner les proches de ces victimes au sein de l'hôpital et dans leur démarche pour les retrouver. On a aussi appris à mieux accompagner nos personnels parce qu’ils ont aussi été les victimes d'une forme de traumatisme," conclut-il.

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Le Pr Mathieu Raux estime que les capacités d'identification et de prise en charge des victimes se sont améliorées depuis six anseuronews

"Jusqu'à onze administrations et au moins sept ministères concernés par la gestion d'attentats de masse"

Sous tutelle du ministère de la Justice, la délégation interministérielle à l’aide aux victimes coordonne les politiques publiques en la matière et s’efforce d’améliorer les dispositifs d’accompagnement et de suivi dans la durée des victimes et de leurs proches, en matière notamment de soutien psychologique, d’indemnisation ou encore de retour à l’emploi. De nouveaux outils gérés par le ministère de l’Intérieur, les services de secours et les hôpitaux ont aussi été déployés.

"À partir de 2018 sont créés SINUS et SI-VIC, deux dispositifs informatiques : ce sont deux systèmes d'aide à l'identification des victimes qui vont limiter les erreurs, les doublons, les mauvaises alertes, les fausses alertes, etc." précise Frédérique Calandra, déléguée interministérielle à l'aide aux victimes. Elle fait également remarquer qu'un décret portant la création de SIVAC vient d'être publié : "C'est le système interministériel d'information des victimes d'actes de terrorisme et de catastrophe, l'étape suivante d'amélioration des systèmes de partage d'information," indique-t-elle. "Il y a jusqu'à onze administrations différentes et au moins sept ministères qui peuvent être concernés par la gestion de ces attentats de masse, catastrophes naturelles ou événements extrêmement graves impliquant de très nombreuses victimes," explique-t-elle.

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Améliorer et mieux coordonner les réponses, mission de la Déléguée Interministérielle à l'Aide aux Victimeseuronews

Une nouvelle cellule de crise

Autre nouveauté, une cellule de crise pouvant être activée par le Premier ministre ou le ministre de l’Intérieur en cas d’attentat, de catastrophe naturelle ou d’accident de toute nature. Nous assistons à un exercice de simulation du dispositif lors d’une attaque terroriste.

Yves Hocde, adjoint au sous-directeur de la préparation à la gestion des crises au ministère de l'Intérieur, nous le décrit : "C'est une plateforme d'appels téléphoniques pour répondre aux différentes personnes qui peuvent être proches ou victimes d'un événement. Ce dispositif permet d'avoir plus de 50 personnes qui répondent de manière immédiate et si le nombre d'appels le justifie, on l'amplifie avec la Croix-Rouge selon l'ampleur de l'événement," précise-t-il.

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Une nouvelle plateforme d'appels pour répondre aux personnes proches ou victimes d'un événementeuronews

La question du statut des victimes

Rescapé du Bataclan et président de l’Association de victimes des attentats du 13 novembre Life for Paris, Arthur Dénouveaux est de ceux qui se sont battus pour une meilleure reconnaissance du statut des victimes d’attentat afin de faciliter leurs démarches, notamment en matière d’indemnisation en tant que victimes d’actes de guerre et de remboursements de frais médicaux et psychologiques. Il témoignera au procès qui doit aussi, dit-il, permettre aux victimes de tourner une page.

"On s'est vraiment battu pour que ce statut ait un sens plus simple et qui tire tous les fils de ce à quoi ont droit les victimes," déclare-t-il. "Ensuite, on s'est dit que devenir victime, c'est très rapide, très passif ; or à un moment donné, est-ce que l'État, la société et nous victimes, nous nous donnons vraiment les moyens de ne plus être victimes et de ne pas être enfermés dans ce statut à vie ?" dit-il avant de préciser : "Cela a été l'un de nos combats principaux, il n'est pas totalement achevé parce qu'il y a une partie qui nous incombe à nous [victimes] de nous débarrasser de cela."

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Rescapé du Bataclan, Arthur Dénouveaux s'est battu pour une meilleure reconnaissance du statut de victimes d'attentatseuronews

La France lutte-t-elle assez contre le terrorisme ?

Pour Jean-Pierre Albertini dont le fils Stéphane a été tué au Bataclan, d'autres questions se posent. Auteur de "Mourir au Bataclan", livre écrit en hommage à son fils, il interroge aussi les actions engagées pour combattre l’islamisme radical.

"Il y a une médaille des victimes du terrorisme ! Quand un État préfère accorder des médailles à l'idée de vaincre une certaine idéologie, c'est que quand même, il s'avoue un petit peu dans l'impasse," suggère-t-il. "D'un côté, on reconnaît l'existence de victimes et de l'autre, on n'arrive pas à limiter leur nombre," fait-il remarquer.

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Jean-Pierre Albertini, père d'une victime, s'interroge sur les limites de la réponse publique aux attentatseuronews

Une menace qui évolue

Pourtant, depuis 2017, plusieurs dizaines d’attaques terroristes djihadistes ont été déjouées en France et à travers l’Europe. Le fruit d’efforts accomplis après l’échec cuisant qu’ont représenté les attentats de 2015, perpétrés par des individus connus des services de renseignement européens, estimeJean-Charles Brisard, président du Centre d'analyse du terrorisme.

"On s'est vite rendu compte que ces réseaux étaient transnationaux, qu'ils se jouaient des frontières et que l'important était de pouvoir échanger de l'information opérationnelle avec les homologues étrangers," dit-il.

"Il y a une meilleure coopération entre les États : ce qui est tout-à-fait notable et important pour l'avenir et surtout, les organisations terroristes qui nous menacent et nous menaçaient ont été considérablement affaiblies par les offensives militaires," affirme-t-il. "La menace existe encore, bien sûr ; la volonté de ces groupes de nous frapper existe, mais on pense que ce risque est aujourd'hui beaucoup plus réduit que ne l'est le risque de la menace endogène," conclue-t-il.

Cette menace met en première ligne, les services de renseignement intérieurs qui en France, ont vu doubler leurs effectifs depuis 2015.

Journaliste • Valérie Gauriat