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Loin des regards, les talibans tuent les anciens collaborateurs des forces de sécurité afghanes

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Par Maxime Bayce
Des combattants talibans lors d'une manifestation pour les droits des femmes à Kaboul (Afghanistan), le 21 octobre 2021
Des combattants talibans lors d'une manifestation pour les droits des femmes à Kaboul (Afghanistan), le 21 octobre 2021   -   Tous droits réservés  Ahmad Halabisaz/Copyright 2021 The Associated Press. All rights reserved.

C'était l'un des engagement pris par les talibans lors de leur prise de Kaboul. Il n'y aura pas de vengeance contre ceux qui ont collaboré avec les forces étrangères et les forces de sécurité afghanes. Pourtant, deux mois et demi après leur arrivée au pouvoir, les témoignages recueillis par l'ONG Human Rights Watch dessine une toute autre réalité. Une centaine de personnes pourraient déjà avoir été assassinées, dans le secret, par le groupe djihadiste.

C'était le 15 août dernier. A l'issue d'une offensive éclaire, qui les a vu prendre une par une les capitales de province afghane, les talibans rentrent triomphalement dans Kaboul. La dernière poche de résistance est tombée aussi facilement que le reste du pays. Les nouveaux maîtres ont désormais les mains libres.

Les mains libres pour se venger des anciens collaborateurs de l'Etat afghan ? C'est l'accusation que formule l'ONG de défense des droits humains, Human Rights Watch dans un nouveau rapport.

Grâce à des entretiens qu'elle a pu mener sur place avec des dizaines de témoins, l'ONG affirme que, du 15 août 2021 au 31 octobre, au moins 100 membres des forces de sécurité afghanes ont été assassinés ou ont disparu. Le bilan ne porte que sur quatre provinces - Ghazni, Helmand, Kunduz, et Kandahar - alors que l'Afghanistan en compte 34.

En arrivant à Kaboul, les talibans avaient pourtant promis qu’il n’y aurait pas de vengeance. Le 17 août, le porte-parole du mouvement Zabihullah Mujahid affirmait ainsi que "la guerre est terminée" et que "[le chef des talibans] a pardonné tout le monde".

Accès aux dossiers

En réalité, selon les témoignages collectés par HRW, la prise par les talibans des ministères et des administrations leur a permis un accès aux informations sur les collaborateurs des forces de sécurité de l’Etat afghan. La chute du gouvernement d’Ashraf Ghani ayant été si rapide, de nombreux document, où figurent les noms d'informateurs de la police notamment, ont été abandonnés sur place.

"La promesse d’amnistie faite par les dirigeants talibans n’a pas empêché les chefs locaux d’exécuter sommairement ou de faire disparaître d’anciens membres des forces de sécurité afghanes", accuse Patricia Gossman, directrice adjointe de la division Asie de Human Rights Watch.

Dans le viseur du groupe djihadiste, les membres du NDS (les services de renseignement afghans), les gardiens de prison et les anciens des forces spéciales notamment du groupe Khost - des paramilitaires entraînés par la CIA accusés d’atrocités durant les années de gouvernement civil pro-américain.

Piège tendu

Après leur prise de pouvoir, les talibans ont exigé des anciens membres des forces de sécurité de s’enregistrer afin de recevoir une lettre garantissant leur sécurité. "Cependant, les talibans ont utilisé ces vérifications pour détenir et exécuter sommairement ou faire disparaître de force des personnes quelques jours après leur enregistrement, laissant leurs corps à la disposition de leurs proches ou de leurs communautés ", indique le rapport. En cas de non-déclaration auprès de l’administration talibane, ils risquaient l’arrestation.

C’est le cas de Baz Muhammad qui travaillait pour le NDS. Sur la base de plusieurs témoignages, l’ONG affirme qu’il a été arrêté le 30 septembre dernier chez lui dans sa maison de Kandahar. Son cadavre sera retrouvé plusieurs jours plus tard.

La délation est aussi fréquemment utilisée par les services du nouveau pouvoir. Après des années de guerre, les inimitiés et l’envie de vengeance de certains bénéficient aux talibans et leur permettent d'obtenir des renseignements souvent falsifiées.

C’est ce qui est arrivé à la réalisatrice afghane Roya Heydari. Son frère a été accusé, début octobre, d’être membre des forces de sécurité et arrêté à Mazar-e-Sharif avant d’être libéré, sous la pression d’une campagne de soutien en ligne.

Réponse des talibans

Signe d’un changement dans l’approche qu’ont les talibans de leur communication, le groupe a réagi aux accusations formulées par HRW. Ils ont affirmé avoir relevé de leurs fonctions les individus responsables de violations mais n'ont fourni aucune preuve en ce sens.

Le 21 septembre, les talibans avaient annoncé la création d’une commission chargée d’enquêter sur les signalements de violations des droits humains, de corruption, de vol et d’autres crimes.

"Les affirmations sans fondement des talibans selon lesquelles ils prendront des mesures pour prévenir les abus et obliger les auteurs à rendre des comptes semblent, jusqu’à présent, n’être rien de plus qu’un coup de publicité, conclut Patricia Gossman. Face au climat d’impunité, il est manifestement nécessaire que les Nations Unies continuent de surveiller la situation des droits humains en Afghanistan, en effectuant notamment un suivi, des enquêtes et des signalements rigoureux".