"C'est un enfer" : commente l’instauration de la peine de mort contre les "terroristes" palestiniens la rapporteuse spéciale de l'ONU Francesca Albanese. Elle demande la fin des livraisons d'armes allemandes à Israël.
Pancartes et drapeaux palestiniens à la main, des dizaines de personnes se sont rassemblées devant le cinéma Babylon à Berlin pour dénoncer la répression menée par Israël à Gaza et dans les territoires palestiniens occupés. Une manifestation qui a eu lieu à l’occasion de la visite dans la capitale allemande de la rapporteuse de l’ONU sur les territoires occupés, Francesca Albanese. Celle-ci est venue présenter le documentaire "Disunited Nations" sur la situation au Proche-Orient et les Nations unies. Il s'agit d'une esquisse critique d'une institution qui, 80 ans après sa création, se voit confrontée à de graves violations du droit international par ses membres.
Avant la projection du film, l'Association germano-israélienne a demandé l'annulation de l'événement. Elle n'est "pas l'héroïne des droits de l'homme comme elle tente de se mettre en scène. Elle propage des stéréotypes antisémites et minimise la terreur antisémite".
Dans une interview accordée à Euronews, celle-ci évoque la nouvelle loi sur la peine de mort contre les personnes coupables d’attentats meurtriers anti-israéliens, taillée sur mesure pour s’appliquer aux Palestiniens, adoptée par la Knesset en première lecture il y a quelques jours.
Avec le début de la guerre en Iran, la situation au Proche et au Moyen-Orient s’aggrave de plus en plus, selon elle. Un conflit dans lequel le gouvernement fédéral allemand joue un rôle décisif.
Euronews : Madame Albanese, vous êtes ici aujourd'hui pour présenter un film. De quoi s'agit-il ?
Albanese : "Disunited Nations" est un documentaire auquel j'ai participé sans vraiment comprendre ce à quoi j'allais participer. D'une certaine manière, il en est ressorti une réflexion sur le système multilatéral international, dont je fais moi-même partie. C'était une surprise. En même temps, c'est aussi un documentaire que j'apprécie beaucoup parce qu'il montre le point critique où nous nous trouvons, ainsi que l'importance centrale de la Palestine et de Gaza en particulier - malgré l'état de déni qu'une partie de notre monde semble avoir vis-à-vis de la Palestine.
Euronews : La Knesset, le parlement israélien, a décidé d'introduire la peine de mort en Israël mais aussi en Cisjordanie. Qu'en pensez-vous ?
Albanese : Imaginez que les Palestiniens introduisent la peine de mort pour les Israéliens. Ce serait un choc, un choc énorme. Mais aujourd'hui, plus rien ne choque, parce que les Palestiniens ont été tellement déshumanisés dans cette partie du monde, et pas seulement en Israël, que tout ce qui leur arrive semble presque justifié. J'ai lu dans les médias allemands que l'on y parlait de la peine de mort pour les "terroristes". Comment est-il possible qu'une population entière soit qualifiée de terroriste ?
C'est là où nous en sommes. Il est vraiment inconcevable de réaliser qu'en 2026, avec tout ce savoir et un système de droits de l'homme existant, nous assistons à un tel niveau de déshumanisation internationalisée de tout un peuple. C'est vraiment profondément brutal.
Euronews : La loi qui vient d'être votée à la Knesset suscite de nombreuses critiques. Êtes-vous d'accord avec les critiques qui disent que cette loi est fondamentalement dirigée contre les Palestiniens ? Ou les voix qui disent qu'elle ne parle pas explicitement des Palestiniens. Comment voyez-vous les choses ?
Albanese : Ecoutez, je ne vais pas analyser la loi en détail. Mais Israël a qualifié les Palestiniens, en particulier ceux de la bande de Gaza, de "combattants illégaux", c'est-à-dire de combattants illégitimes.
Israël a qualifié les Palestiniens, en particulier ceux de Gaza, d'"Amalek" (NdT : Amalek est un peuple décrit dans la Bible hébraïque comme l'ennemi des Israélites), de combattants illégitimes, de terroristes. Tous ces termes ont contribué à les déshumaniser.
Et de toute évidence, ces lois ne s'appliqueront à personne d'autre qu'aux Palestiniens. Alors qu'Israël devrait mettre fin à son occupation, qui est illégale au regard du droit international, en Cisjordanie, dans la bande de Gaza et à Jérusalem-Est, et se retirer, on lui permet de facto de continuer à occuper les Palestiniens, à les maltraiter et à commettre des crimes contre eux, y compris des actes de torture et des exécutions. C'est le monde dans lequel nous vivons.
Euronews : Comment décririez-vous la situation actuelle pour les Palestiniens dans la bande de Gaza et en Cisjordanie ?
Albanese : C'est un enfer. Les Palestiniens vivent dans un enfer sur terre. Et dans la bande de Gaza en particulier, ce qui se passe dépasse l'entendement. (...) Tout ce qui existait à Gaza a été rasé. Les gens sont devenus des sans-abri qui ne vivent plus que dans des tentes - avec rien d'autre que la misère et les maladies. Il est vraiment inconcevable que l'on permette que cela leur soit fait.
Euronews : Le gouvernement israélien fait-il assez pour endiguer la violence des colons extrémistes en Cisjordanie ?
Albanese : Non, la violence des colons extrémistes n'est pas combattue du point de vue israélien. Au contraire, elle se poursuit afin que davantage de Palestiniens puissent être chassés de leurs terres. (...) De nombreux Allemands et autres Européens ne l'entendent peut-être pas ou ne veulent peut-être pas le comprendre. Mais cela suffit d'instrumentaliser l'ignorance sur notre continent. Il s'agit de comprendre l'histoire, de la connaître - et de l'affronter sans s'en excuser.
Euronews : Venons-en à un autre foyer de conflit : la guerre en Iran dure depuis plus d'un mois maintenant. Que pensez-vous de cette guerre et quel est son impact sur les Iraniens ?
Albanese : Bien sûr, toute guerre frappe en premier lieu durement les gens. Il y a cette phrase - je ne me rappelle plus qui l'a prononcée - selon laquelle les guerres sont menées par des jeunes, sur la base de mauvaises décisions prises par des personnes plus âgées. Et c'est exactement ce que je constate régulièrement.
Les Iraniens sont aujourd'hui victimes d'une agression - en plus du fait qu'ils souffrent également de leur propre régime depuis de nombreuses années. Mais un mauvais régime ne justifie pas l'agression qu'Israël et les États-Unis exercent contre l'Iran.
C'est pourquoi mon grand respect et ma solidarité vont au peuple iranien, au peuple libanais et au peuple palestinien. Dans le même temps, je pense que ce que font Israël et les États-Unis nuit en fin de compte aux Israéliens eux-mêmes et aux personnes juives du monde entier, car ils sont d'une certaine manière associés aux actions d'Israël. C'est très grave. Et j'espère que ces attaques contre les droits et les libertés fondamentales cesseront. Des droits qui devraient en fait être acquis depuis longtemps.
Euronews : Que signifie la guerre en Iran pour l'ensemble de la région ?
Albanese : Elle apporte le chaos et la destruction dans toute la région. Soudain, les pays du Golfe se voient eux aussi entraînés dans une guerre régionale, car l'Iran attaque en réaction tous les pays de la région où se trouvent des bases militaires américaines.
J'ai mis en garde depuis trois ans contre le risque d'une guerre régionale, car je savais que c'était l'un des objectifs, notamment de Benjamin Netanyahou. Et il l'a atteint.
Euronews : Que peut faire l'Allemagne pour mettre fin au conflit ?
Albanese : L'Allemagne devrait respecter le droit international. Cela suffirait déjà à contribuer à la fin de la guerre.
Il ne m'a pas échappé que le chancelier allemand a déclaré l'année dernière qu'en attaquant l'Iran, Israël faisait en quelque sorte "le sale boulot pour nous tous". Je ne sais pas qui il entend par là - les gouvernements occidentaux, certaines populations, les Allemands ? Mais c'est très problématique, car la guerre est toujours un "sale boulot", et l'agression n'est jamais justifiée. L'agression est un crime.
Dire qu'Israël commet des crimes pour nous protéger tous est très dangereux. Et aujourd'hui, nous assistons au meurtre et à la mise en danger de nombreuses personnes innocentes. Cela doit cesser.
Tout d'abord, l'Allemagne devrait cesser de livrer des armes à Israël. Non pas parce que je le dis, mais parce que la Cour internationale de justice a demandé à tous les États qui fournissent des armes à des pays qui violent le droit international humanitaire d'y mettre fin. L'Allemagne, deuxième fournisseur d'armes d'Israël, doit donc cesser ses exportations d'armes.