Loader
Suivez-nous
Publicité

Révolte ado ou révolution ? La contestation étudiante bouscule la présidentielle française

Chargement de la vidéo
Des élèves protestent contre le manque de moyens dans leurs écoles, place de la Bastille à Paris, le 8 octobre 2026.
Des étudiants manifestent contre le manque de moyens dans les écoles, place de la Bastille à Paris, 8 octobre 2026 -  Tous droits réservés  AP Photo
Tous droits réservés AP Photo
Par Estelle Nilsson-Julien
Publié le
Partager Discussion Suivez Euronews sur Google
Partager Close Button
Copier/coller le lien embed de la vidéo de l'article : Copy to clipboard Lien copié

Les doléances des élèves français portent sur des journées de cours trop longues, des classes surchargées, des locaux vétustes et un manque d'enseignants. Leur colère trouve un écho dans toute l'Europe, où des élèves belges et italiens ont également manifesté.

Trois semaines après le début des manifestations étudiantes en France, les interrogations se multiplient: le mouvement va-t-il s'essouffler ou se transformer en mobilisation sociale d'ampleur plus large ?

PUBLICITÉ
PUBLICITÉ

Les blocages de lycées et les manifestations ont commencé dans les banlieues parisiennes à la mi-septembre, avant de se propager rapidement à tout le pays. Les images spectaculaires, jeudi, d'élèves escaladant la colonne emblématique de la place de la Bastille à Paris ont fait le tour du monde.

Ces scènes résonnent fortement dans l'histoire, la place étant située sur l'emplacement de l'ancienne forteresse-prison de la Bastille, prise d'assaut par les Parisiens le 14 juillet 1789, moment fondateur de la Révolution française.

Des élèves manifestent contre le manque de moyens dans les établissements scolaires place de la Bastille à Paris, 8 octobre 2026.
Des élèves manifestent contre le manque de moyens dans les établissements scolaires place de la Bastille à Paris, 8 octobre 2026. Aurelien Morissard/Copyright 2026 The AP. All rights reserved

Après sa démolition, la Bastille est devenue un symbole durable de la victoire des citoyens ordinaires sur l'oppression politique. Sur X, jeudi, le dirigeant de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, a affirmé que la Bastille avait été "reprise".

Toute une série de revendications lycéennes est au cœur du mouvement: journées de cours trop longues, classes surchargées, établissements vétustes et absences d'enseignants. Leur colère trouve un écho chez les jeunes partout en Europe, des élèves en Belgique et en Italie ayant eux aussi manifesté ces derniers jours.

Le mouvement étudiant peut-il s'étendre ?

Une nouvelle journée de mobilisation, soutenue par des organisations lycéennes et des syndicats, est prévue mardi 13 octobre. Parallèlement, une autre manifestation contre la crise du coût de la vie et la hausse des prix du carburant, programmée avant l'explosion du mouvement lycéen, doit se tenir le 17 octobre.

Certains observateurs estiment que la journée du 17 octobre pourrait marquer le retour du mouvement citoyen des gilets jaunes, apparu en 2018 en réaction à un projet de hausse des taxes sur l'essence et le diesel. Pendant des mois, les gilets jaunes se sont retrouvés chaque week-end pour bloquer ronds-points, autoroutes et dépôts de carburant dans tout le pays, avec des affrontements tendus avec la police.

Des élèves se tiennent devant un lycée bloqué alors qu'ils manifestent contre le manque de moyens dans les établissements scolaires, à Paris, 9 octobre 2026.
Des élèves se tiennent devant un lycée bloqué alors qu'ils manifestent contre le manque de moyens dans les établissements scolaires, à Paris, 9 octobre 2026. AP Photo

Si les mobilisations lycéennes rejoignent une contestation sociale plus large, la France pourrait revivre des scènes rappelant mai 1968. Ces dernières semaines, de nombreux élèves ont brandi des pancartes faisant référence à ces manifestations historiques, qui avaient vu la contestation étudiante se transformer en grève générale à l'échelle du pays.

À l'époque, plusieurs millions de salariés avaient rejoint le mouvement, paralysant le pays mais déclenchant aussi d'importantes négociations salariales. Le mouvement avait également provoqué une crise politique, poussant le général de Gaulle, alors président de la République, à dissoudre l'Assemblée nationale et à convoquer des législatives anticipées en juin 1968, au terme desquelles ses partisans avaient obtenu la majorité parlementaire.

Quoi qu'il en soit, mai 1968 a laissé une empreinte durable en France, en bousculant les hiérarchies sociales rigides de l'après-guerre. Les manifestations ont permis des avancées en matière de droits civiques, étudiants et sociaux, inscrivant durablement la tradition des mobilisations de masse dans l'identité politique du pays.

Un contexte politique tendu en France

Actuellement, le gouvernement minoritaire français peine à obtenir un soutien parlementaire pour son budget 2027, les partis d'opposition rejetant les mesures d'austérité proposées. Les finances publiques sont sous pression, le gouvernement prévoyant un déficit public de 5,4 % du PIB pour 2026, l'un des niveaux les plus élevés de l'eurozone.

La crise du coût de la vie, alimentée en grande partie par la hausse des prix du carburant et de l'énergie, accentue la frustration de la population. La pression économique sur les ménages exacerbe les tensions sociales dans tout le pays, à moins de six mois de l'élection présidentielle, dans un paysage politique extrêmement fragmenté.

Selon un sondage de l'institut public Ifop réalisé entre le 25 et le 29 septembre, Marine Le Pen, candidate du Rassemblement national d'extrême droite, est actuellement en tête des intentions de vote au premier tour avec 35 %, devant Édouard Philippe (15 %) et Jean-Luc Mélenchon (14 %). Dans cette projection, le second tour opposerait Le Pen à Philippe. D'autres études anticipent un duel Le Pen-Mélenchon.

Un mouvement qui ne faiblit pas

Malgré l'annonce jeudi du ministre de l'Éducation, Édouard Geffray, qui a promis le déploiement de 3 000 remplaçants dans les établissements confrontés à des pénuries d'enseignants, la colère ne semble pas retomber. Geffray a indiqué que cette mesure coûterait probablement "des dizaines de millions d'euros" en 2026.

Les syndicats critiquent ce plan, qu'ils jugent purement conjoncturel, en avertissant que les remplaçants disponibles ne correspondront pas forcément aux besoins des établissements, que ce soit par leurs spécialités ou leur localisation. Lorsque aucun remplaçant n'est disponible, des cours pourraient rester non assurés, tandis que des enseignants remplaçants pourraient être affectés à des tâches de soutien en attendant qu'un poste correspondant se libère.

"Nous devons examiner les détails, car il faut se méfier de ce chiffre lancé sans précision", a déclaré à Euronews Jean-Rémi Girard, enseignant et président du Syndicat national des lycées et collèges (SNALC).

Des élèves se tiennent devant un lycée bloqué alors qu'ils manifestent contre le manque de moyens dans les établissements scolaires, à Paris, 9 octobre 2026.
Des élèves se tiennent devant un lycée bloqué alors qu'ils manifestent contre le manque de moyens dans les établissements scolaires, à Paris, 9 octobre 2026. AP Photo

Dès le départ, les élèves ont été soutenus par les syndicats d'enseignants, Girard décrivant un système en "crise".

"Nous avons de plus en plus de mal à remplacer les enseignants absents, les classes françaises comptent parmi les plus chargées d'Europe, les salles sont mal équipées lors des vagues de chaleur. Ce sont des choses que nous savons déjà."

"Le point de départ, c'est que le système scolaire est en crise, et ce depuis longtemps."

Les grandes confédérations syndicales françaises se sont également rangées aux côtés des élèves. Après les mobilisations de jeudi, la CGT, l'une des principales centrales du pays, a mis en avant une série de mouvements, dont certains sans lien avec la contestation lycéenne, en affirmant: "Les luttes se multiplient et le rapport de forces change !"

Des parallèles avec les précédentes mobilisations étudiantes

Paolo Stuppia, professeur de sociologie et de science politique à Sciences Po Paris, établit des parallèles entre les mobilisations actuelles et les mouvements sociaux passés en France, en citant notamment mai 1968.

"Ce n'est pas nouveau de voir des élèves des banlieues se mobiliser autour de revendications qui leur sont propres, puis ces revendications être reprises par d'autres lycées plus proches des centres-villes."

Pour Stuppia, le fait que des élèves de lycées privés participent aussi aux blocages constitue une nouveauté dans l'histoire des mouvements lycéens. Beaucoup d'observateurs ont également été surpris de voir des étudiants de l'université Paris-Panthéon-Assas, réputée pour son public étudiant conservateur, organiser un blocage jeudi.

Stuppia prévient toutefois que la dynamique du mouvement pourrait pâtir des prochaines vacances de la Toussaint.

"Quand il y a deux semaines de coupure scolaire, il est plus difficile de relancer un mouvement ensuite, parce que tout a été mis sur pause."

Un mouvement amplifié par les violences policières

Si de nombreuses manifestations se déroulent dans le calme, d'autres sont émaillées de violences en marge et de heurts avec les forces de l'ordre. Selon des chiffres communiqués vendredi par le ministère de la Justice, 6 877 interpellations ont eu lieu depuis le début du mouvement, dont 86 % concernent des mineurs.

L'ampleur de ces arrestations frappe par rapport aux premières semaines du mouvement des gilets jaunes en 2018, au cours desquelles 4 596 personnes avaient été placées en garde à vue durant le premier mois.

Les organisations de défense des droits humains dénoncent les violences policières après une série de blessures graves infligées à des élèves.

Des élèves font face à des policiers devant le lycée Hélène-Boucher lors d'une manifestation contre le manque de moyens dans les établissements scolaires, à Paris, 8 octobre 2026.
Des élèves font face à des policiers devant le lycée Hélène-Boucher lors d'une manifestation contre le manque de moyens dans les établissements scolaires, à Paris, 8 octobre 2026. AP Photo

La colère monte face à plusieurs cas, notamment celui d'un lycéen de 15 ans qui a perdu sa main gauche à cause d'une grenade assourdissante, celui d'un jeune de 16 ans partiellement éborgné par un tir de balle en caoutchouc, et celui d'un adolescent de 14 ans, dont la mâchoire a été brisée et plusieurs dents arrachées après l'impact d'une grenade lacrymogène. Ces incidents font l'objet d'enquêtes internes, un total de 24 procédures étant actuellement instruites par l'instance disciplinaire de la police.

Un porte-parole de l'Organisation des Nations unies (ONU) a déclaré vendredi que l'organisation était préoccupée par la situation en France, appelant à des manifestations pacifiques et à un usage proportionné de la force.

Par ailleurs, selon les autorités, 761policiers et gendarmes ont été blessés depuis le début des mobilisations. Partout dans le pays, plusieurs établissements ont été dégradés, incendiés ou saccagés. Dans certains cas, des casseurs se sont infiltrés dans les cortèges.

Des élèves font face à des policiers devant le lycée Hélène-Boucher lors d'une manifestation contre le manque de moyens dans les établissements scolaires, à Paris, 8 octobre 2026.
Des élèves font face à des policiers devant le lycée Hélène-Boucher lors d'une manifestation contre le manque de moyens dans les établissements scolaires, à Paris, 8 octobre 2026. AP Photo

Pour Stuppia, le niveau de répression policière observé ces dernières semaines est "sans précédent" depuis les manifestations de mai 1968.

De son côté, Valérie Becquet, sociologue à l'université CY Cergy Paris et coautrice avec Paolo Stuppia de l'ouvrage "Géopolitique de la jeunesse: engagement et (e)mobilisation", estime que les violences policières ont contribué à faire entrer les adultes dans le mouvement.

"Les adultes [syndicats et parents] défilent aux côtés des élèves, mais interviennent aussi en contactant des avocats et des magistrats, en réaction aux violences et aux éventuelles atteintes aux droits humains."

Elle souligne toutefois qu'une partie de la population adulte regarde ces mobilisations avec "mépris" et les "minimise ou les discrédite".

Des mobilisations de plus en plus politisées

Dans une allocution télévisée mercredi soir, le Premier ministre Sébastien Lecornu a déploré "les violences, des élèves et des personnels agressés, des policiers et des gendarmes blessés, des établissements incendiés ou vandalisés, des milliers d'heures de cours perdues, sans parler des menaces et des insultes".

Il a aussi ciblé "des responsables politiques qui utilisent cette colère pour mener leurs batailles électorales". La France doit élire son président en avril. "Nous ne pouvons pas jouer avec la sécurité de la jeunesse de France", a ajouté Lecornu.

Le gouvernement, rejoint par les partis d'opposition de droite et d'extrême droite, accuse Mélenchon et son mouvement La France insoumise d'exploiter et de manipuler les jeunes à des fins politiques. Mélenchon assure que son parti soutient le mouvement, mais n'organise pas les manifestations et souhaite qu'elles restent pacifiques.

Des élèves se tiennent devant un lycée bloqué alors qu'ils manifestent contre le manque de moyens dans les établissements scolaires à Paris, octobre 2026.
Des élèves se tiennent devant un lycée bloqué alors qu'ils manifestent contre le manque de moyens dans les établissements scolaires à Paris, octobre 2026. AP Photo

Avant les mobilisations du 5 octobre, le parti de la gauche radicale La France insoumise s'était félicité que "les organisations étudiantes, lycéennes, syndicales et professionnelles" "convergent partout dans le pays".

Pour Becquet, même si certains responsables politiques sont accusés "d'instrumentaliser" les mobilisations lycéennes, les élèves du secondaire sont globalement capables de distinguer un soutien politique sincère des tentatives de récupération du mouvement.

"Comme vous le voyez, certains n'ont pas d'intérêt particulier pour le mouvement. Il y en a à gauche, et d'autres qui se disent 'eh bien, cela pourrait nous être utile'."

Des élèves manifestent contre le manque de moyens dans les établissements scolaires à Paris, 8 octobre.
Des élèves manifestent contre le manque de moyens dans les établissements scolaires à Paris, 8 octobre. Aurelien Morissard/Copyright 2026 The AP. All rights reserved

"Par la façon dont les choses fonctionnent et dont les jeunes sont traités, écartés et critiqués, cela finit par créer des opportunités pour des intermédiaires politiques."

Elle avertit que les mobilisations pourraient se transformer en mouvement social plus large, la frustration liée aux conditions scolaires reflétant une colère plus profonde face aux inégalités dans la société française.

"Les inégalités existent à tous les niveaux, avec des écarts qui se creusent entre les différents groupes sociaux."

"Avec la hausse du coût de la vie et le fait que les classes populaires affrontent déjà de nombreux défis quotidiens, comme des journées de travail longues et des trajets importants, nous sommes, en matière d'inégalités sociales, à un point critique."

Des élèves racontent les mobilisations 'en direct' sur les réseaux sociaux

Les mobilisations lycéennes se sont rapidement étendues dans tout le pays, en partie parce que les premières images tournées en banlieue parisienne sont devenues virales sur les réseaux sociaux.

Selon Olivier Ertzscheid, maître de conférences en sciences de l'information et de la communication à l'université de Nantes, les réseaux sociaux permettent aux élèves de s'organiser, mais aussi de documenter les mobilisations directement depuis le terrain.

"Les réseaux sociaux leur permettent de documenter la réalité, d'apporter des témoignages directs de ce qui se passe, aussi bien quand tout se déroule bien que lorsque, malheureusement, ce n'est pas le cas. Des enquêtes policières sont désormais ouvertes, et les images publiées en ligne peuvent servir de preuves, ou du moins être versées aux dossiers judiciaires."

Ertzscheid souligne aussi que les réseaux sociaux nourrissent un sentiment de lien et d'identité partagée entre les manifestants, ce qui entretient la dynamique.

Une adolescente regarde son téléphone portable à Londres, 15 juin 2026.
Une adolescente regarde son téléphone portable à Londres, 15 juin 2026. AP Photo

"C'est une façon de construire un sentiment d'identité de groupe et d'exprimer ses liens sociaux, y compris sa conscience politique ou, à tout le moins, son engagement civique. Cette notion du sentiment d'appartenance et des interactions sociales des jeunes est à l'œuvre ici, et elle est très importante à une époque où l'usage des réseaux sociaux est si répandu."

Une grande partie des jeunes en France et ailleurs dans le monde s'informant principalement via les réseaux sociaux, ces plateformes jouent aussi un rôle dans la façon dont ils perçoivent les mobilisations et la réponse des autorités.

Ertzscheid estime qu'il n'existe "aucune règle stricte" permettant de prédire l'évolution des mobilisations dans les semaines à venir.

"Quel que soit le futur de ce mouvement, nous savons que les médias et les réseaux sociaux joueront un rôle de caisse de résonance. Aucune plateforme en ligne, même très puissante, n'est à elle seule capable de déclencher une mobilisation. Mais ces outils contribuent clairement à la visibilité et permettent aux élèves de s'organiser très rapidement."

Il décrit plusieurs agendas "convergents" à l'approche des prochaines journées de mobilisation en France, en estimant qu'"il est possible que tous ces points de départ différents de la colère ou du mécontentement finissent par converger. Mais il est tout aussi possible que le mouvement lycéen s'essouffle".

Accéder aux raccourcis d'accessibilité
Partager Discussion Suivez Euronews sur Google

À découvrir également

Mouvement lycéen : le ministre de l'Éducation promet l'affectation de 3000 professeurs remplaçants d'ici mardi

Des blocages aux violences : ce qui pousse les élèves français à manifester

"Il est temps pour l'Ukraine d'avoir un nouveau président" : Trump lâche Zelensky après un accord avec Moscou