Indices américains, japonais et sud-coréens au plus haut historique malgré la guerre en Iran : qu’est-ce qui alimente ce rally ?
Le monde de la finance assiste actuellement à un paradoxe frappant : la hausse des cours à « Wall Street », c’est-à-dire sur les marchés actions, alors même que les prévisions de croissance sont revues à la baisse sur « Main Street », autrement dit dans l’économie réelle.
Alors que la guerre en Iran se poursuit, perturbant fortement les marchés mondiaux de l’énergie et les routes maritimes, et pénalisant par conséquent l’économie mondiale, les indices boursiers aux États-Unis, au Japon et en Corée du Sud ont tous inscrit de nouveaux records historiques.
En début de semaine, le S&P 500 a atteint un nouveau record à 7 273 points, tandis que le NASDAQ-100, à forte composante technologique, a lui aussi grimpé à un plus haut historique, juste au-dessus de 28 000 points mardi.
En Asie, le Kospi sud-coréen a bondi de près de 7 % pour inscrire un nouveau record mercredi, tandis que le TAIEX à Taïwan a également atteint un sommet de 41 575 points. Le Nikkei 225 au Japon a touché un record de 60 909 points fin avril.
Ces indices sont liés à certaines des économies sans doute les plus exposées aux perturbations dans le détroit d’Ormuz. Environ 80 % du pétrole et des produits pétroliers qui transitent habituellement par cette voie maritime sont destinés à l’Asie. Avec 10 à 12 millions de barils par jour aujourd’hui perturbés, des économies dépendantes de leurs importations comme la Corée du Sud et le Japon font face à des risques énergétiques accrus.
Au moment où la guerre en Iran a éclaté, le Kospi en Corée du Sud a d’ailleurs chuté de près de 20 % au cours des premières semaines, jusqu’à la fin mars, tandis que le Nikkei 225 au Japon perdait plus de 14 % sur la même période. Les deux marchés ont été particulièrement sous pression dans les premières semaines du conflit, sur fond de ventes massives plus générales des actions à l’échelle mondiale, mais ils ont depuis effacé toutes leurs pertes.
En Europe, l’EURO STOXX 50 et le STOXX Europe 600, plus large et paneuropéen, n’ont pas retrouvé de nouveaux sommets depuis le début de la guerre en Iran, après avoir tous deux touché des niveaux record la même semaine que les premières frappes américano-israéliennes. Les deux indices évoluent toutefois à moins de 10 % de ces pics, ce qui souligne leur résilience jusqu’à présent.
Ce fort décalage entre des valorisations boursières record et la réalité d’un ralentissement de l’économie mondiale, avec des prix du pétrole à leur plus haut niveau depuis quatre ans, met en lumière une évolution majeure de la dynamique des marchés. Qu’est-ce qui l’explique ?
La domination du silicium et la vague de l’IA
Le principal moteur des performances record des marchés asiatiques et américains est l’élan durable de la révolution de l’intelligence artificielle.
En Corée du Sud et à Taïwan par exemple, les indices boursiers sont dominés par les fabricants de semi-conducteurs et de puces mémoire, devenus l’épine dorsale de l’économie numérique moderne.
Interrogé par Euronews, Alan McIntosh, directeur des investissements chez Quilter Cheviot Europe, explique que cette concentration de sociétés très valorisées a un impact majeur sur la performance des indices régionaux.
« La forte hausse en Corée du Sud et à Taïwan, en particulier, a été tirée par les cours de SK Hynix et Samsung, qui représentent à elles deux 44 % du marché sud-coréen, tandis que TSMC pèse 45 % du marché taïwanais », a indiqué McIntosh.
Ces géants du matériel fournissent l’infrastructure de base pour le développement de l’IA, un secteur dont la demande semble largement déconnectée de la crise énergétique actuelle.
Alors même que le blocage de fait du détroit d’Ormuz crée des difficultés logistiques et fait grimper les coûts de production, la demande de mémoire à large bande passante et d’autres composants matériels essentiels continue de progresser.
On observe la même tendance aux États-Unis, où les géants de la tech et autres hyperscalers, dont Amazon et Alphabet, la maison mère de Google, ont mobilisé leurs importantes réserves de capital pour soutenir la croissance et augmenter les dépenses liées à l’IA, contribuant ainsi à porter les grands indices à la hausse malgré les pressions inflationnistes pesant sur les consommateurs.
Plus largement, les résultats du premier trimestre ont largement dépassé les attentes. Les entreprises du S&P 500 devaient enregistrer une croissance de leurs bénéfices de 13 %, mais elles ont finalement annoncé une progression de 28 %, le secteur technologique menant la hausse et réservant les plus belles surprises.
Russ Mould, directeur des investissements chez AJ Bell, a déclaré à Euronews : « Les études montrent que le secteur technologique est en tête, les prévisions consensuelles tablant sur une croissance des bénéfices de 38 % cette année et de 25 % en 2027, grâce à l’IA. »
Le phénomène de « short squeeze » et un optimisme à toute épreuve
Au-delà des résultats d’entreprises et de la croissance portée par l’IA, des facteurs techniques de marché pourraient aussi alimenter le rally boursier, après que les investisseurs ont peut-être, dans un premier temps, survendu les actions en anticipant les retombées économiques de la guerre en Iran.
Mould a indiqué à Euronews que le rebond des marchés est en partie porté par un schéma bien connu du comportement des investisseurs. Il cite des travaux de Goldman Sachs suggérant que des sociétés de trading algorithmique et des fonds spéculatifs avaient pris des positions vendeuses à la mi-mars, avant d’être pris à contre-pied par le rally boursier. « En conséquence, ils ont dû racheter ces positions en achetant des actions, créant un short squeeze de plusieurs milliards de dollars », explique Mould.
Parallèlement, les investisseurs semblent continuer d’espérer une percée diplomatique entre les États-Unis et l’Iran.
« Les marchés continuent de penser que le blocage du détroit d’Ormuz prendra fin bientôt, car il semble être dans l’intérêt des deux parties de mettre rapidement un terme à cette situation », estime McIntosh.
Les investisseurs parient également sur le fait que les bénéfices des entreprises dans les secteurs à forte croissance pourront compenser le frein exercé par les tensions géopolitiques et que, si ce n’est pas le cas, les banques centrales interviendront de manière significative pour stabiliser rapidement la situation économique.
« Lorsque la situation se complique, les investisseurs sont habitués à voir les banques centrales venir à la rescousse avec des baisses de taux, des plans de sauvetage ou des politiques monétaires non conventionnelles », ajoute Mould.
Tant que la hausse des coûts de l’énergie n’entraînera pas un net ralentissement des dépenses de consommation, l’élan du secteur de l’IA semble suffisant pour maintenir les grands indices mondiaux à proximité de leurs records.
Les chiffres des résultats du premier trimestre laissent penser que, pour l’instant, cet optimisme reste ancré dans la réalité financière.