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Canal+ a-t-il le droit de boycotter les professionnels du cinéma critiquant Vincent Bolloré ?

Vincent Bolloré pose avant une audition d’une commission d’enquête parlementaire à l’Assemblée nationale, à Paris. (AP Photo/Thibault Camus)
Vincent Bolloré pose avant une audition d'une commission d'enquête parlementaire à l'Assemblée nationale, à Paris. (AP Photo/Thibault Camus) Tous droits réservés  AP Photo
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Par Estelle Nilsson-Julien & Noa Schumann
Publié le
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Après une pétition de professionnels du cinéma dénonçant l’emprise croissante de Vincent Bolloré sur les médias français, le PDG du groupe menace de les blacklister. Cette menace est-elle légale et met-elle en péril la liberté d’expression ?

Le cinéma français a été secoué en profondeur quelques jours à peine avant l'emblématique Festival de Cannes, qui s'est tenu du 12 au 23 mai, lorsque plus de 600 professionnels ont signé une pétition dénonçant l'emprise toujours plus grande de l'homme d'affaires conservateur Vincent Bolloré sur l'industrie cinématographique du pays.

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Les stars du cinéma Javier Bardem et Ken Loach font partie de ceux qui ont depuis ajouté leur nom à cette pétition, où figurent déjà des personnalités comme les actrices françaises Adèle Haenel et Juliette Binoche.

L'appel, qui recueille aujourd'hui près de 3 500 signatures, a été lancé par le collectif "Zapper Bolloré", et dénonce "l'influence grandissante de l'extrême droite" au sein de l'industrie française du cinéma. Il vise directement Vincent Bolloré, principal actionnaire du plus gros producteur de films du pays, Canal+.

L'actrice Juliette Binoche, l'une des signataires de la pétition « Zapper Bolloré ». (AP Photo/Markus Schreiber)
L'actrice Juliette Binoche, l'une des signataires de la pétition « Zapper Bolloré ». (AP Photo/Markus Schreiber) AP Photo

Ce magnat des médias de 74 ans est accusé d'utiliser son empire pour promouvoir des idées réactionnaires et d'extrême droite.

En 2025, le groupe Canal+ a annoncé avoir acquis 34 % du capital de la chaîne de cinémas UGC, tout en affichant son intention de procéder à « une prise de contrôle potentielle » du groupe en 2028.

"En laissant le cinéma français entre les mains d'une figure d'extrême droite, nous risquons non seulement une homogénéisation des films, mais aussi une emprise fasciste sur l'imaginaire collectif", peut-on lire dans la pétition, publiée par le média français Libération.

Menaces du PDG de Canal+

En réponse à la pétition, Maxime Saada, directeur général de Canal+, a déclaré, lors d'un événement destiné aux producteurs de films organisé au Festival de Cannes le 17 mai, que le groupe devait cesser de collaborer avec les professionnels du cinéma signataires du texte.

"J'ai vécu cette pétition comme une injustice envers les équipes de Canal+, qui sont engagées à défendre l'indépendance de Canal+ et la pleine diversité de ses choix", a t-il déclaré.

"Je ne travaillerai plus avec, et je ne veux plus que Canal travaille avec les personnes qui ont signé cette pétition", a-t-il ajouté.

Maxime Saada, directeur général de Canal+, le 21 novembre 2025. (AP Photo/Thibault Camus)
Maxime Saada, directeur général de Canal+, le 21 novembre 2025. (AP Photo/Thibault Camus) AP Photo

Euronews a contacté le groupe Canal+ pour savoir si les menaces de Maxime Saada seraient mises à exécution, mais ses représentants ont refusé de commenter.

Pour de nombreux professionnels du secteur et commentateurs, les propos de Maxime Saada s'apparentent à des menaces de boycott, qui pourraient constituer une atteinte à la liberté d'expression.

Lors d'une intervention à l'Assemblée nationale, la députée socialiste Céline Hervieu a accusé Vincent Bolloré de « bâillonner la liberté d'expression et de création », tandis que l'actrice française Adèle Exarchopoulos affirmait : « On ne peut pas avoir peur de perdre son travail simplement parce qu'on exprime une inquiétude collective. »

Les propos de Maxime Saada constituent-ils une menace de boycott ?

"Ceux qui ont signé la pétition ont pris la parole et exercé leur droit à la liberté d'expression en faisant part de leurs craintes concernant un groupe en particulier", explique à _Euronew_s Yann Personnic, avocat parisien spécialisé en droit des médias et de la propriété intellectuelle.

Yann Personnic relève cependant que les déclarations de Maxime Saada ne constituent pas en soi une violation directe des lois françaises sur la liberté d'expression, le dirigeant des médias ayant lui aussi le droit de s'exprimer librement. Pour lui, la question la plus délicate concerne la position du droit si Maxime Saada mettait sa menace à exécution.

"Cela entrerait en conflit avec certains principes juridiques, notamment la non-discrimination au travail", souligne Yann Personnic. "On ne peut pas discriminer des personnes ni refuser de travailler avec elles en raison de leurs opinions politiques. Si une distinction était opérée sur cette base entre deux collaborateurs potentiels, compromettant un partenariat économique possible, cela pourrait constituer une infraction."

"Ce principe vaut aussi bien pour les salariés, dans le cadre du droit du travail, que pour les producteurs indépendants potentiels avec lesquels des contrats pourraient être conclus"

Malgré cela, il serait difficile pour les signataires de la pétition de prouver une telle discrimination devant les tribunaux.

"Si le groupe Canal+ dit : "Je ne veux pas travailler avec vous parce que vous avez signé cette lettre ouverte”, cela est évidemment répréhensible ; mais s'il déclare : “Je ne travaillerai pas avec vous, je ne participerai pas à ce film pour telles ou telles raisons artistiques ou financières” – des raisons qui lui sont propres mais légitimes – on ne pourra rien lui reprocher."

"C'est pourquoi, en pratique, on ne pourrait pas invoquer d'emblée un argument de discrimination, mais peut-être soutenir que l'intention cachée derrière ces motifs est discriminatoire. Or, on ne peut pas toujours le démontrer : tout dépend de la personne qui a pris la décision. En définitive, tout se joue sur la preuve."

Canal+ dans l'obligation légale de produire une offre de films diversifiée

Alors que le débat en France se focalise sur les positions politiques de Vincent Bolloré, les juristes rappellent que Canal+ reste soumis à toute une série d'obligations légales destinées à préserver le pluralisme des médias dans le pays.

"Si Canal+ est libre de travailler avec les personnes avec lesquelles il souhaite collaborer, le groupe a en revanche l'obligation légale d'investir dans des œuvres produites en langue française, de travailler avec des productions indépendantes, dans le respect de budgets fixés... bref, il est soumis à un ensemble d'obligations", précise Yann Personnic.

La loi fondatrice de 1986 relative à la liberté de communication constitue un socle essentiel : elle impose aux chaînes de télévision de garantir l'expression pluraliste des courants de pensée et de promouvoir la diversité.

En parallèle, des figures majeures du cinéma français tentent d'apaiser les tensions, l'autorité de régulation de l'audiovisuel, l'Arcom, appelant toutes les parties à "engager le dialogue" et à "faire retomber la pression".

La Société des réalisateurs de films (SRF), qui regroupe quelque 500 cinéastes, a également proposé une "médiation" entre les signataires de la pétition et les équipes cinéma de Canal+, afin de "reconstruire la confiance".

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