Alors que la préfecture du Cher redoute des explosions d'obus sur le site, les organisateurs dénoncent la "criminalisation" des espaces festifs. Les rave parties "illégales" pourraient bientôt être réprimées plus durement en France, avec des peines allant jusqu'à six mois de prison.
En langage préfectoral, il s'agit d'un "rassemblement festif à caractère musical non déclaré", – autrement dit, une free party. Et celle-ci a pris ses quartiers sur un immense champ de tir de l'armée française.
Quelque 20 000 personnes venues de toute l'Europe se sont rassemblées le 1er mai à Cornusse, près de Bourges, dans le département du Cher pour plusieurs jours de fête. Le site, un polygone de tir utilisé encore récemment pour des essais du canon Caesar, est présenté par les autorités comme dangereux. La préfecture évoque notamment des risques "pyrotechniques", liés à la possible présence de munitions non explosées, notamment dans la zone boisée – déclarée interdite.
Selon la presse locale, environ 2 000 véhicules sont déjà présents sur place, et les organisateurs disent attendre jusqu'à 30 000 ravers au cours du week-end.
Ce samedi matin, la fête se poursuivait. Aucune interpellation ni opération de dispersion n'a, à ce stade, été annoncée, tandis que jusqu'à 600 gendarmes ont été mobilisés.
"Tout le week-end, de jour comme de nuit, les forces de sécurité contrôlent la zone de la manifestation illégale et sécurisent les accès au site", a indiqué la préfecture, ajoutant que des "contrôles" étaient "systématiquement effectués pour constater les infractions et verbaliser".
Même si des panneaux signalent qu'il s'agit d'un terrain militaire, aucune barrière physique n'en limite l'accès, et une route départementale traverse la zone. Les autorités appellent les automobilistes à la prudence, soulignant que "de nombreux piétons circulent dans ce secteur".
Un "teknival revendicatif"
Ce n'est pas le premier teknival organisé dans la région Centre-Val de Loire, et le préfet du Cher avait anticipé cette éventualité. Un arrêté interdisant les rave parties et la "circulation de matériel de sonorisation" avait été signé pour ce week-end prolongé. Constatant la tenue de cet événement, la préfecture a également autorisé la gendarmerie à survoler le site à l'aide de drones et à procéder à des captations d'images.
Dans un communiqué, les organisateurs du teknival ont regretté "la prolifération épidémique des arrêtés" d'interdiction et ont publié une parodie de texte administratif, dans lequel il est cette fois affirmé que "tout rassemblement festif de type rave party, free party, teknival est autorisé et nécessaire dans le département du Cher".
Dans cet "arrêté" détourné, ils justifient également le choix du site, qualifiant le polygone de "laboratoire mortifère ainsi que base d'expérimentations d'armes de tous types pour le compte de l'armée française et d'opérations privées".
Alors que le chef-lieu du département – Bourges – a été élue capitale européenne de la culture en 2028, les organisateurs ont même exhorté le délégué général Frédéric Hocquard, en charge du projet, à inclure la free party dans le programme des manifestations culturelles.
Globalement, le texte anonyme dénonce un "acharnement politique à l'encontre de corps qui dansent" et réclame l'abandon de toute législation "criminalisant nos espaces festifs".
En ligne de mire figure la proposition de loi de la députée Horizons Laetitia Saint-Paul sur la "pénalisation de l'organisation de rave parties", qui prévoit une peine pouvant aller jusqu'à six mois de prison ainsi que 30 000 euros d'amende pour le "fait de contribuer" à l'organisation d'un rassemblement musical non déclaré ou interdit.
L'objectif avancé est notamment de lutter contre des nuisances sonores subies par les riverains, souvent des agriculteurs.
Adopté en première lecture par les députés le 9 avril, l'initiative a été transmise au Sénat, sans que son inscription à l'ordre du jour soit programmée.
Un autre texte est également pointé du doigt : le projet de loi "Ripost", adopté en Conseil des ministres fin mars, qui vise non seulement les rave parties, mais également des rodéos urbains – qui exposent participants et piétons à de graves accidents – ou encore l'usage de mortiers d'artifice.
"Il n'y a pas plus accessible qu'une free party"
Jean (le prénom a été changé), DJ et organisateur de soirées dans la région lyonnaise, confie à Euronews que le durcissement de l'arsenal de sanctions anti-rave l'inquiète, évoquant les contours législatifs "flous" et l'introduction des peines de prison. "On en parle beaucoup entre organisateurs, c'est très problématique".
"C'est tout une contre-culture que l'état souhaite voir disparaître", affirme-t-il.
Alors que le prix des places pour un festival en France tourne autour de 50 euros et que les pass journée peuvent dépasser 100 euros, Jean est persuadé de l'enjeu économique : "La majeure partie du public free n'a pas accès à d'autres espaces de fête qui sont devenus hors de prix".
Déplorant une approche "répressive", qui, selon lui, pousse les organisateurs à aller sur des "terrains dangereux" afin de garantir une certaine "retenue" dans l'intervention des forces de l'ordre, Jean estime que l'État "pourrait accompagner" ces collectifs, les "aider à mettre un cadre".
S'interrogeant sur l'attitude des autorités, le trentenaire s'étonne que la French Touch – qui réunit les artistes phares de la scène électro française – soit sacrée patrimoine immatériel français en décembre 2025, tandis que l'on veut infliger "des peines de prison aux organisateurs de free parties et de rave parties, voire même aux participants".