Le pavillon BEJN relie Malte et la Corée par la poésie, les cordes sacrées, les traditions de festa et les données spatiales.
Julien Vinet vous invite à imaginer le crépuscule avec lui.
Le soleil vient se poser comme une couronne sur les immeubles de calcaire. Puis des rivières de rouge et d'orange se déversent dans le petit atelier défraîchi qu'il partage avec sa partenaire de création, Sam Alekksandra. Tandis qu'un nouveau jour glisse vers la nuit au-dessus des Trois Cités de Malte, la lumière chaude inonde les murs rose passé, recouverts d'affiches annonçant leurs événements de poésie éphémères.
"Ici, le coucher de soleil est particulier", affirme Vinet avec conviction.
Cet artiste français, installé à Malte il y a une dizaine d'années après huit années passées au Japon, a le chic pour trouver un sens inattendu dans des moments familiers. Il aime en explorer les moindres recoins jusqu'à y dénicher une vérité à dévoiler – ce qu'il appelle "une beauté obsolète".
C'est ce qui explique pourquoi lui et Alekksandra, le duo à l'origine du collectif Ponks, sont attirés par ces choses liminaires, coincées dans l'entre-deux, comme leur rituel du coucher de soleil.
Et ce n'est sans doute pas un hasard si tous deux ont trouvé une liberté créative dans un pays défini lui aussi par son propre entre-deux.
Pour Vinet, Malte lui a offert le temps et l'espace pour cultiver ses deux facettes : le punk et le perfectionniste. Pour Alekksandra, journaliste maltaise devenue poétesse, le pays lui a fourni un point de repère pour élaborer son propre langage artistique.
Ce type de latitude créative est relativement nouveau dans le pays.
Pendant des années, les artistes à Malte disposaient de peu de galeries et de encore moins de débouchés pour montrer leur travail. Aujourd'hui, avec de nouvelles institutions comme la Malta Biennale et une visibilité internationale croissante, la scène artistique locale commence à prendre un tout autre visage.
L'entre-deux
Malte est une singularité, un petit archipel de la Méditerranée qui, depuis des millénaires, absorbe les cultures les unes après les autres. Sa cuisine mêle influences africaines, méditerranéennes et britanniques. On y parle la seule langue sémitique écrite avec l'alphabet latin. On y trouve des bateaux phéniciens, des églises catholiques et des armoiries du Royaume-Uni.
Malgré cette pluralité d'influences, l'art maltais est longtemps resté coincé dans un seul épisode de son passé. Comme me le dira plus tard un guide à la galerie Muza de La Valette : "Baroque par-ci, baroque par-là : pour beaucoup de Maltais, le véritable art, c'est uniquement le baroque."
Aujourd'hui, des fissures commencent à apparaître dans cette façade baroque.
Avant de rencontrer Vinet et Alekksandra, je fais un court tour de la scène artistique de La Valette, en commençant – comme la plupart des visiteurs – par le chef-d'œuvre de Caravage, "La Décollation de saint Jean-Baptiste", à la cocathédrale Saint-Jean. Mais la scène artistique maltaise ne se résume pas aux saints et aux martyrs.
Outre Muza et le nouveau MICAS, le premier musée national de Malte dédié à l'art contemporain, des lieux comme la galerie Valletta Contemporary offrent un espace à des œuvres plus audacieuses – un manque que de nombreux artistes m'ont décrit comme criant depuis des années.
Fondée par l'architecte et artiste Norbert Francis Attard, la galerie a transformé un entrepôt vieux de 400 ans, dans le bas-est de la ville, en un espace sur deux niveaux consacré aux artistes maltais et internationaux. Lors de ma visite, elle présente "Still Time", une rétrospective couvrant 50 ans de carrière du photographe Joseph P. Smith, commissariée par Lisa Gwen Chetcuti.
"À Malte, il y a très peu de galeries privées, et elles ne fonctionnent pas comme à Londres ou à New York", explique Chetcuti à Euronews Culture. Les galeries ne possèdent souvent pas les œuvres, ce qui signifie qu'elles ne prennent pas en charge un stock qu'elles devraient ensuite vendre – et les artistes ne souhaitent pas forcément qu'elles le fassent.
"Dans un petit pays, ils ne veulent pas mettre tous leurs œufs dans le même panier", poursuit-elle. "Cette exposition a été entièrement réalisée grâce à des fonds publics."
Valletta Contemporary est une réponse au manque de galeries, mais les ambitions d'Attard dépassent largement les expositions dans la capitale maltaise. Il dirige une résidence dans sa maison et son atelier à Gozo, qui accueille des artistes étrangers et soutient des projets et expositions collaboratifs.
Il est désormais en train de transformer sa maison de Gozo en un fonds d'archives ouvert au public, avec un café et un jardin.
"Je suis du genre à pouvoir décider, en toute conscience, d'arrêter d'être artiste de mon vivant", confie-t-il. "Cela ne veut pas dire que j'arrête de créer. Il y a mille façons de créer."
Rompre avec la tradition
De retour dans leur atelier, Vinet et Alekksandra réfléchissent eux aussi à la suite.
Ils retrouvent leur ami et collaborateur, l'artiste sonore Michael Quinton, pour discuter de leur contribution au pavillon maltais de la Biennale de Gwangju, en Corée du Sud, qui se tient du 5 septembre au 15 novembre.
Intitulé BEJN / In-Between (source en anglais) et placé sous la direction artistique de Vinet, le pavillon réunit Attard, Ponks et Quinton dans un projet qui relie Malte et la Corée au travers de trois installations articulées.
Attard conçoit une installation spatiale qui puise dans les traditions des festas maltaises et dans le système coréen Obangsaek, utilisant les couleurs, la tension et l'équilibre pour attirer l'attention sur les conflits et la mémoire collective. Ponks construit le "Rope Temple", une toile de cinq kilomètres de cordes où figurent des poèmes de plus de 140 auteurs maltais et coréens. Le concept s'inspire des traditions maritimes maltaises et des geumjul, ces cordes sacrées coréennes censées éloigner les mauvais esprits.
Sous le temple, le "Base Polygon" divisera l'expérience en trois pièces explorant différentes facettes de la poésie. Dans la première, Quinton assemble des enregistrements réalisés à Malte et en Corée pour créer un paysage sonore qui se transforme au fil des déplacements des visiteurs.
Alors que Vinet et Alekksandra décrivent le temple, Quinton diffuse une musique d'une beauté troublante produite à partir de données, tout simplement. Fort de son parcours dans les sciences exosolaires, il transforme des données collectées dans l'espace en sons, rendant audibles des motifs invisibles à l'œil nu.
"Nous cherchons toujours le début et la fin, mais nous n'écoutons pas l'entre-deux", observe Quinton. "L'idée, c'est vraiment d'amplifier ce moment présent."
La scène créative maltaise se trouve, elle aussi, dans son propre entre-deux. Elle n'a pas encore surmonté toutes les limites auxquelles les artistes ont été confrontés, mais elle n'y est plus non plus entièrement enfermée.
"Elle est très dynamique", souligne Alekksandra, évoquant la Malta Biennale, qui a tenu sa deuxième édition ce printemps, comme preuve de la rapidité des changements en cours. "Les gens font avec ce qu'ils ont. Et on continue comme ça, en continuant à grandir."
Elle l'a vu de près. Les événements de Ponks ont commencé avec peu de choses : un micro et une affiche. Aujourd'hui, plus d'une centaine de personnes viennent régulièrement écouter et partager leurs textes.
"Nous avons simplement offert l'espace, et ce vide a été comblé", raconte-t-elle.
Malte s'invite à Gwangju
La Biennale de Gwangju offre à certaines pratiques nées à Malte un cadre totalement différent. Pour Alekksandra, le lien est particulièrement fort, car Gwangju a sa propre histoire d'écrivains qui ont utilisé l'art pour répondre aux bouleversements politiques.
"Gwangju est connue comme la ville de la résistance, et qui est en première ligne de la résistance ? Ce sont les écrivains, ce sont les poètes", explique-t-elle. "Ce sont eux qui donnent aux gens le courage de continuer à se battre et d'immortaliser ce qui se passe."
Alekksandra sait ce que signifie se tourner vers la poésie après un traumatisme. Après l'assassinat, en 2017, de la journaliste maltaise Daphne Caruana Galizia, elle explique que la poésie lui a donné un moyen d'exprimer des émotions impossibles à formuler avec des mots ordinaires.
En contactant des artistes pour l'exposition, elle a demandé à un poète coréen plus âgé de lui lire ses textes. "Je ne comprenais pas un mot, mais je me suis mise à pleurer", se souvient-elle.
"Nous sous-estimons à quel point nous pouvons nous parler au-delà des langues."
C'est une vérité que Vinet et Alekksandra disent avoir souvent vérifiée à Malte.
"Malte est déjà un entre-deux", affirme Vinet. Puis il jette un coup d'œil par la fenêtre de l'atelier. "Pour quelques rochers au milieu de la mer, elle a une diversité incroyable. Et c'est une force."