Athènes veut ainsi protéger un milliardaire grec, l'armateur George Prokopiou, dont les bateaux transportent du gaz naturel liquéfié russe hors de l'UE.
La volonté de l’Union européenne d’adopter un nouveau train de sanctions contre la Russie se heurte à un obstacle de taille : Athènes.
La Grèce, qui abrite la plus grande flotte marchande au monde, campe sur ses positions et exige un aménagement de l’interdiction à l’échelle de l’UE du gaz naturel liquéfié (GNL) russe, censée entrer pleinement en vigueur le 1er janvier 2027.
Cette interdiction, telle qu’elle a été arrêtée l’an dernier, proscrira l’« achat, importation ou transfert, directement ou indirectement » de GNL « provenant de Russie ou exporté depuis la Russie ».
La Grèce cherche désormais à rouvrir le dossier et à introduire une dérogation pour permettre la poursuite du transport de GNL russe vers des clients situés hors de l’UE, partout dans le monde. Ce pays maritime ne souhaite pas acheter du GNL pour sa consommation intérieure, mais veut préserver les débouchés que lui offre le transport maritime mondial.
Les responsables grecs estiment qu’interdire le transport serait « tout perdre pour ne rien gagner », car Moscou trouverait d’autres pays, au premier rang desquels la Chine, prêts à assurer cette tâche cruciale et conserverait ainsi ses revenus énergétiques au niveau actuel. (La Grèce a avancé un argument similaire plus tôt cette année pour faire capoter un embargo total sur les services maritimes liés aux pétroliers russes.)
Mais les autres États membres sont farouchement en désaccord et se disent stupéfaits que la Grèce tente soudain de remettre en cause a posteriori un texte juridique qui avait été approuvé à l’unanimité en octobre. Le bloc a utilisé ces sanctions pour accélérer la sortie du gaz russe et permettre aux opérateurs privés d’invoquer la force majeure afin de rompre des contrats de long terme.
La quête de la Grèce pour obtenir une dérogation afin de préserver ses intérêts commerciaux exaspère de nombreux diplomates. Certains estiment que le pays fait preuve d’une tolérance bien moindre aux difficultés économiques que le reste du bloc, qui a accepté des sacrifices bien plus importants dans ses efforts pour réduire ses liens avec la Russie.
« Sans vergogne », a lâché un diplomate. Au cœur du litige se trouve Dynagas, une société spécialisée dans le transport maritime à des températures inférieures à zéro et détenue par le milliardaire grec George Prokopiou, qui contrôle également une autre entreprise qui engrange des millions grâce au transport maritime de pétrole russe.
Dynagas et sa filiale ont affrété 11 navires, dont sept brise-glaces adaptés à l’Arctique, à destination du site de Yamal, le plus grand producteur de GNL de Russie.
L'entreprise affirme qu'une interdiction totale du GNL russe risque de devenir un « coup porté par l'Europe à elle-même, qui affecterait ses capacités maritimes, son expertise en matière de transport maritime dans l'Arctique, l'emploi et son influence stratégique, sans pour autant atteindre les objectifs géopolitiques visés ».
Elle met également en garde contre le fait que la rupture des contrats à long terme conclus avec Yamal, dont certains s’étendent jusqu’en 2065, pourrait entraîner un défaut de paiement sur les accords de dette et rendre ses brise-glaces inutilisables.
« C’est vraiment un dilemme », a déclaré un autre diplomate. « Je suis content de ne pas être le Premier ministre grec. »
Négociations chaotiques
L’obstruction grecque est désormais si ancrée qu’elle met en péril l’un des principaux éléments du nouveau paquet de sanctions : le plafonnement du prix du pétrole russe.
Selon les règles, ce plafond, actuellement fixé à 44,10 dollars le baril, doit être automatiquement ajusté tous les six mois pour rester 15 % en dessous du prix moyen du marché.
Depuis la flambée du prix du pétrole russe consécutive à la fermeture du détroit d’Ormuz, la révision devrait porter le plafond à 58 dollars le baril, ce qui offrirait un peu d’oxygène au Kremlin au moment où l’Ukraine gagne du terrain sur le champ de bataille.
La Commission européenne juge ce scénario inacceptable et a donc proposé de repousser la révision à janvier prochain afin de maintenir le plafond à 44,10 dollars le baril.
La révision était initialement prévue le 15 juillet. Mais, alors que les tensions sur le GNL s’éternisaient, les ambassadeurs ont décidé de la repousser brièvement au 23 juillet pour se donner davantage de temps et trouver un accord global sur l’ensemble du paquet.
Après plusieurs cycles de négociations, certains volets, comme la banque, les cryptomonnaies et la flotte fantôme, ont été finalisés, tandis que d’autres, comme la pêche et le patriarche Kirill, ont été purement et simplement abandonnés.
Dans le même temps, l’interdiction d’entrée visant les soldats russes a été encore une fois revue à la baisse.
La dernière version se limite à un engagement à continuer de peaufiner la mesure pour garantir son application effective. La France et l’Italie avaient exprimé des inquiétudes concernant la charge administrative et la responsabilité juridique pesant sur les services consulaires.
Cela signifie que l’interdiction ne s’appliquera pas tant que les États membres ne seront pas convaincus de son efficacité.
Un libellé tout aussi ambigu a été employé pour amadouer l’Autriche au sujet de sa demande controversée de levée des sanctions visant Rasperia, une société d’investissement inscrite sur liste noire, afin de compenser une perte de 2,1 milliards d’euros subie par Raiffeisen Bank International en Russie.
Contrairement à l’an dernier, lorsque la requête avait été purement et simplement rejetée, les ambassadeurs se sont montrés plus compréhensifs cette fois-ci et ont promis à Vienne de trouver une solution ultérieurement.