Les Russes retirent massivement des espèces, constate la Banque centrale du pays. Les analystes citent les coupures d’internet mobile, la fiscalité et une pénurie record de liquidités bancaires depuis fin 2025. L'incertitude de plus en plus accentuée face à la guerre en Ukraine n'aide pas non plus.
Les Russes retirent massivement des espèces, s'alarment plusieurs médias russes. Ainsi, en juillet, selon les données de la Banque centrale, le volume de monnaie fiduciaire en circulation a augmenté de 643,4 milliards de roubles : soit presque une fois et demie, ou 43,1 % de plus qu'en juin. Depuis le début de l'année, cet indicateur a progressé de 2,1 billions de roubles, indique le régulateur financier (source en russe).
Pourquoi les Russes retirent-ils des espèces ? Les analystes expliquent la hausse de la demande de billets en ce début d'année par trois facteurs principaux :
- l'augmentation des coupures de l'internet mobile, qui compliquent les paiements sans espèces pour la population et les entreprises ;
- la saison des vacances d'été ;
- l'adaptation aux changements fiscaux.
Pour ce qui est du premier facteur, après avoir subi pendant des mois des interruptions de réseau et alors que les coupures de l'internet mobile se poursuivent, un nombre croissant de Russes s'efforcent d'avoir toujours du liquide sur eux pour les besoins du quotidien (payer des achats, des services ou les transports lorsque le paiement par carte ne fonctionne pas).
Beaucoup recommencent à garder des espèces à la maison ; d'où les conseils des sites spécialisés de ne pas dépasser un montant couvrant une à deux semaines de dépenses.
La deuxième raison est conjoncturelle : pendant la saison des vacances d'été, les dépenses liées aux déplacements augmentent traditionnellement, en plus des dépenses courantes.
La troisième tient au fait qu'à partir de 2026, les services d'acquisition (c'est-à-dire les technologies permettant d'accepter les paiements par carte, par QR-code ou par d'autres moyens de paiement non liquides) sont soumis à la TVA au taux de 22 %.
Recevoir des paiements dématérialisés coûte donc plus cher aux entreprises, et une partie des entrepreneurs, notamment les plus petits, privilégient de plus en plus les règlements en espèces.
Par ailleurs, les Russes optent de plus en plus pour les billets non seulement pour les paiements du quotidien, mais aussi pour constituer des réserves financières personnelles. En 2026, le contrôle des virements s'est renforcé.
Ainsi, la Banque de Russie a recommandé aux établissements de crédit d'être plus attentifs aux opérations de dépôt de grosses sommes en espèces par les clients, ces mouvements pouvant viser la légalisation de revenus d'origine criminelle et d'autres objectifs illégaux.
Les banques sont invitées à analyser quotidiennement les opérations de leurs clients en prêtant une attention particulière aux signaux caractéristiques ; les Russes se heurtent ainsi plus souvent à des blocages lorsqu'ils retirent des espèces. Beaucoup préfèrent donc se constituer un bas de laine en liquide pour éviter de se retrouver complètement sans argent.
Comment les banques gèrent le manque de liquidités
Le service russe de la BBC a calculé (source en russe) que le volume d'espèces dans l'économie russe progresse au rythme le plus rapide depuis l'automne 2023. Cela se produit sur fond de pénurie record de liquidités dans les banques, observée depuis la fin de 2025.
Cette tendance pèse fortement sur la liquidité des banques. Selon les prévisions de Sberbank (source en russe), le transfert global de liquidité vers les espèces pourrait atteindre 3,8 billions de roubles en 2026.
Cette dynamique crée une tension palpable dans le secteur : le volume des dépôts stables sur les comptes diminue, ce qui réduit pour les banques la disponibilité de ressources bon marché pour octroyer des crédits.
Face au manque de liquidités, les banques peuvent durcir les conditions de crédit, intensifier la concurrence pour attirer les dépôts en augmentant les taux et renforcer les programmes de fidélité afin de retenir leurs clients.
Selon l'expert, un autre signal vient des plus grandes banques : malgré la baisse du taux directeur, certaines d'entre elles ont relevé la rémunération des dépôts de courte durée, jusqu'à trois mois. Elles cherchent ainsi à attirer rapidement des fonds et à renforcer leur liquidité de court terme.
Quoi qu'il en soit, la quasi-totalité des spécialistes s'accordent à dire que la hausse record des espèces en juillet fait partie d'une tendance durable, et que le système financier doit intégrer la demande croissante de monnaie physique dans la planification de sa liquidité et le développement des infrastructures de paiement.
D'ici l'automne, selon le pronostic de l'expert financier indépendant Andreï Barkhota, la demande de liquidités pourrait atteindre 650 à 700 milliards de roubles par mois. Une partie de cet argent quitte probablement le pays, car certaines banques des pays de l'Union économique eurasiatique (UEEA) ont commencé en juin à durcir les conditions de dépôt de roubles en espèces.
Le patron de la société d'investissement Ivolga Capital, Andreï Khokhrine, dans un entretien avec la BBC, avance que la flambée de la demande d'espèces dans la seconde moitié de 2023 s'explique par l'anticipation d'une dépréciation du rouble. Mais la Banque centrale a ensuite commencé à relever son taux directeur, qui n'est toujours pas revenu à son niveau de 2023.
Les grandes orientations du développement de la circulation des espèces pour 2026–2030 (source en russe) indiquent que, malgré la diversité des instruments de paiement, les personnes continuent d'utiliser l'argent liquide et que la principale mission de la Banque de Russie est de garantir l'accès aux espèces pour les citoyens et les entreprises.
Compte tenu des tensions que subit l'économie russe en temps de guerre, sous l'effet du ralentissement de la croissance et de l'ampleur des dépenses publiques, cette mission devient de plus en plus difficile, estiment les experts.