Iryna Terekh, PDG de l'entreprise ukrainienne Fire Point, qui fabrique des missiles, veut faire de Kyiv un pilier de la dissuasion pour l’Allemagne et refondre la défense aérienne européenne.
Dans la mythologie nordique, Freyja est connue comme la déesse de la guerre, de l'amour et de la beauté. "Une combinaison étrange, jusqu'à ce que l'on regarde l'Ukraine d'aujourd'hui, où les trois coexistent", écrit, sur X, Iryna Terekh, directrice générale de l'entreprise ukrainienne de défense Fire Point.
Elle poursuit en affirmant que ces "valeurs communes traversent le continent, de la Baltique à la mer Noire", en référence à la Déclaration conjointe sur la création de la Coalition intégrée de défense antimissiles balistiques, qui fait de Freyja son programme phare, signée par la Coalition des volontaires à Paris, lundi 20 juillet.
L'idée est de créer un système de défense antimissile modulaire et moins coûteux en combinant l'expérience de combat et de guerre de l'Ukraine avec la technologie et l'industrie européennes.
Plutôt que de s'en remettre à un seul fabricant, différents pays fourniraient des composants distincts, des missiles intercepteurs aux radars et systèmes de commandement. L'objectif est de bâtir ce que les gouvernements participants décrivent comme une architecture européenne intégrée de défense antimissile, venant compléter les systèmes existants, comme le système américain de défense aérienne Patriot.
Il y a encore un an, Freyja n'était guère plus qu'un concept présenté par Fire Point. Cette entreprise ukrainienne de défense s'est fait connaître grâce à son missile de croisière longue portée FP-5 "Flamingo", utilisé par Kyiv pour mener des frappes en profondeur contre des cibles à l'intérieur de la Russie.
Euronews a rencontré Iryna Terekh, directrice générale et directrice technologique de l'entreprise, au lendemain de la signature de la déclaration conjointe à Paris. Freyja peut-elle prospérer malgré la bureaucratie européenne ? Et que signifierait une éventuelle production du Flamingo en Allemagne pour la dissuasion vis-à-vis de la Russie ?
Euronews : Commençons par la dernière réunion de la Coalition des volontaires et la signature de l'initiative Freyja, lancée par Fire Point. À quel point l'accord conclu la semaine dernière est-il important et que signifie-t-il pour l'avenir du programme ?
Iryna Terekh : Tout d'abord, je suis complètement stupéfaite. Je ne m'attendais pas à ce que ce qui avait commencé comme une simple idée, il y a un an et demi, avec de premières discussions griffonnées sur une serviette, arrive à ce stade et se retrouve présentée dans une salle pleine de dirigeants, de conseillers à la sécurité nationale, de décideurs, de PDG d'entreprises de premier plan et de tous les partisans du changement que nous avons porté ensemble.
C'est donc évidemment très inspirant et j'ai vraiment le sentiment que ce changement était attendu depuis longtemps. Nous sommes très heureux d'avoir pu inciter les gens à commencer concrètement à mettre en œuvre ce virage technologique et doctrinal que nous opérons avec Freyja.
Euronews : Maintenant que neuf pays européens ont rejoint l'initiative Freyja aux côtés de l'Ukraine, à quelle vitesse pensez-vous que ce changement peut réellement être mis en œuvre ?
Iryna Terekh : C'est une question très intéressante, car je me suis demandé quelle était la différence entre des garanties de sécurité promises et des garanties de sécurité effectivement appliquées. C'est pourquoi, sur la première diapositive d'une présentation de Freyja, figure la phrase : "Les garanties de sécurité s'écrivent en acier, pas à l'encre."
Je considère cela comme plus important que le mémorandum de Budapest. Et, bien sûr, la mise en œuvre est la partie la plus importante du travail. Mais comme nous faisons nos devoirs au niveau B2B (business to business, NDLR) depuis déjà un bon moment, nous constatons l'engagement, les efforts, l'intérêt. Je suis sûre qu'avec le soutien des dirigeants, nous pourrons surmonter beaucoup plus rapidement la bureaucratie.
La principale mission des responsables politiques est de lever les obstacles bureaucratiques, car ils compliquent parfois les choses et rendent service à l'ennemi.
Il faut comprendre que cette menace n'est pas moindre que celle qui vient de la Russie, par exemple, car saboter des processus critiques peut être extrêmement nuisible, voire mortel. C'est pourquoi nous avons vu un engagement total des responsables politiques pour nous permettre de nous concentrer sur le développement technologique, tandis qu'ils nous couvrent pour traiter les obstacles bureaucratiques.
Euronews : On entend souvent l'argument selon lequel l'Europe est encore en paix et qu'en cas de guerre, il suffirait d'augmenter la production de chars, de missiles et d'autres armes. Que pensez-vous de cet argument ? L'Europe peut-elle se permettre d'attendre le déclenchement d'un conflit avant d'augmenter fortement sa production ?
Iryna Terekh : Je voudrais souligner qu'il est tout à fait normal, pour un cerveau humain, d'éviter de penser à des choses inconfortables. J'ai récemment vu des statistiques sur l'anxiété humaine et la façon dont les gens réagissent aux menaces. Et il s'avère que plus vous êtes proche d'une menace, plus vous êtes détendu.
Pourquoi ? Parce que le pire est déjà arrivé et que vous n'avez plus à y réfléchir, vous devez simplement agir. En revanche, plus vous êtes éloigné de la menace, plus vous avez tendance à éviter les choses désagréables et à vous réfugier dans la normalité du présent.
On ne peut donc pas reprocher au cerveau humain d'être conçu de cette façon précise. Mais nous devons le savoir et en tenir compte lorsque nous planifions de grands dispositifs de défense. Et alors que le temps moyen nécessaire à un missile balistique pour atteindre la capitale ukrainienne est d'environ deux à cinq minutes maximum, il est de sept minutes pour Varsovie, huit minutes pour Berlin et au maximum douze minutes pour Paris. La différence n'est pas si grande.
Ce que nous essayons de faire, ce n'est pas d'utiliser les menaces comme facteur de motivation, mais de bâtir tout un écosystème capable de réagir correctement aux menaces. C'est l'élément central de Freyja : une remise à plat complète de la façon dont la protection aérienne doit fonctionner. Et le système, la technologie, doivent survivre à n'importe quel cycle politique, à tous les changements, car si le système est bien conçu, il est très résilient. Ce que nous cherchons à construire, c'est un écosystème de défense résilient.
Euronews : Nous avons tous vu les reportages sur l'épuisement des stocks d'intercepteurs Patriot et d'autres missiles. Dans quelle mesure ces pénuries ont-elles influencé le développement de Freyja ?
Iryna Terekh : Un rôle important, évidemment. J'adore les systèmes Patriot. En tant qu'ingénieure, je suis totalement impressionnée. C'est assurément un modèle sur lequel travailler, mais il n'a jamais été conçu pour être utilisé dans les volumes que nous connaissons en Ukraine. Nous devons créer un produit adapté à la menace que nous affrontons.
Euronews : Il y a quelques semaines, l'entreprise allemande Diehl Defence a annoncé un accord avec Fire Point pour produire le missile de croisière Flamingo en Allemagne. Pouvez-vous dire où en sont les discussions et la coopération ?
Iryna Terekh : Je dirai de façon générale qu'il y a plusieurs niveaux de négociations, avec plusieurs entreprises allemandes et avec le gouvernement allemand, afin de créer une coopération industrielle où nous pourrions partager notre expérience ukrainienne et aider l'Allemagne à disposer d'armements bon marché et produits en masse.
Euronews : De votre point de vue, quel rôle joue l'Allemagne en ce moment ? La France et le Royaume-Uni ont pris la tête de la Coalition des volontaires.
Iryna Terekh : Je dirais qu'au bout du compte, ce sont des êtres humains qui se parlent. Comme dans tout pays, il y a des entreprises très proches de notre façon de penser et d'autres totalement différentes. Nous constatons cette forme d'incohérence en Allemagne, et même en Ukraine. C'est pareil dans tous les pays.
Et, de manière générale, je comprends qu'il soit difficile, surtout pour les Allemands, de dépasser le récit du "plus jamais ça", où la guerre est quelque chose d'extrêmement toxique, qui ne doit plus jamais se produire. J'adhère totalement à cela, jusqu'au moment où vous êtes vous-même la cible d'une attaque totalement injuste.
Freyja n'est pas un système offensif. C'est clairement un système défensif. Nous réfléchissons en termes de défense, c'est un récit complètement différent, qui facilite son adoption. Au final, il ne s'agit que de personnes : il faut trouver celles qui partagent vos valeurs et, ensuite, le travail se déroule aussi facilement que possible.
Euronews : Pour revenir au missile de croisière Flamingo. Si l'on regarde le pilier européen de l'Otan il existe ce que l'on appelle un déficit de capacité en frappes dans la profondeur. L'Ukraine semble avoir comblé ce déficit de frappes dans la profondeur grâce au Flamingo. Le Flamingo est-il, en quelque sorte, la capacité de dissuasion dont l'Europe a besoin ? En particulier pour l'Allemagne, où l'on a récemment douté que les États-Unis stationnent finalement leurs missiles de longue portée Tomahawk sur son territoire.
Iryna Terekh : Disons que l'Allemagne peut compter sur nous pour lui fournir une capacité de dissuasion en frappes dans la profondeur. Bien sûr, pour l'instant, la priorité va aux besoins ukrainiens. Mais nous avons une très bonne mémoire, du bien comme du mal, et nous serons à jamais reconnaissants envers nos alliés qui nous ont soutenus dans les moments les plus difficiles.
Et bien sûr, dès que ce sera possible en termes de capacités de production, nous pourrons également soutenir l'Allemagne. Avec le Flamingo et la version modernisée du FP1, nous avons battu un nouveau record mondial, avec une portée de 3 000 kilomètres. Nous repensons la doctrine de l'"arrière profond" et, d'une certaine manière, nous réécrivons le vocabulaire militaire.
Il n'existe actuellement aucun "arrière profond" pour notre ennemi. Et c'est une bonne chose pour nous.
Euronews : L'an dernier, le Flamingo a été présenté comme une "arme miracle" et un game changer. A-t-il tenu ses promesses ?
Iryna Terekh : Je ne crois pas à ce concept, car si vous ne pouvez pas reproduire votre propre résultat de manière prévisible, vous ne produirez pas de changement majeur. Oui, vous pouvez enregistrer un succès tactique, mais ce n'est certainement pas cela qui change le récit.
Nous constatons aujourd'hui, chaque jour, qu'au moins 300 drones ukrainiens volent chaque nuit, et à peu près autant pendant la journée, de gros drones en direction du territoire russe. Ce n'est pas le drone isolé qui compte, mais la capacité à procéder à des tirs quotidiens de manière prévisible.
Le Flamingo est donc évidemment un atout majeur, important, un "game changer" d'une certaine façon. Mais l'aspect le plus important du Flamingo, c'est que nous en augmentons la production, que nous en améliorons la précision et que nous l'utilisons comme un argument extrêmement puissant.
En somme, c'est notre stylo pour écrire nos conditions lors de futures négociations de paix.
Euronews : S'agissant des systèmes sans pilote, on sait que les progrès sont si rapides qu'un drone a besoin d'une mise à niveau toutes les quelques semaines. Adaptez-vous le missile après chaque usage ?
Iryna Terekh : À l'heure actuelle, c'est une boucle permanente. Après chaque utilisation sur le champ de bataille, nous modifions et ajustons quelque chose pour le rendre plus efficace. Disons que c'est une boucle quotidienne, hebdomadaire.
L'essentiel consiste à adapter la tête (l'unité de guidage, NDLR), qui contient la principale puissance de calcul. Le logiciel tient toujours dans cette petite partie, qu'il s'agisse d'un drone ou d'un missile.
Euronews : Cela vaut-il aussi pour d'autres missiles ? Ou bien l'Ukraine fait-elle figure de pionnière dans ce domaine ?
Iryna Terekh : Je pense que c'est surtout une particularité ukrainienne, parce que nous pouvons nous le permettre, au moins du point de vue bureaucratique. J'ignore si c'est une pratique courante pour les armements occidentaux, car la quantité de paperasse nécessaire derrière chaque modification est folle. Je n'en suis donc pas certaine.