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Italie-Espagne : unies par la géographie, divisées par la politique

Le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez, à gauche, et la présidente du Conseil italien Giorgia Meloni s'adressent aux médias au palais Chigi, à Rome, mercredi 5 avril 2023.
Le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez, à gauche, et la présidente du Conseil italienne Giorgia Meloni s’adressent à la presse au palais Chigi, à Rome, le mercredi 5 avril 2023. Tous droits réservés  AP Photo/Domenico Stinellis
Tous droits réservés AP Photo/Domenico Stinellis
Par Luca Bertuzzi
Publié le
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Le bras de fer entre Rome et Madrid sur la crise de Ceuta met au jour des divergences plus profondes sur la politique migratoire, alimentées par les tensions politiques intérieures et la montée de l’extrême droite.

Les relations entre Rome et Madrid se sont fortement dégradées ces dernières semaines. Un différend sur la politique migratoire s’est transformé en l’une des plus sérieuses confrontations diplomatiques entre les deux pays d’Europe du Sud de ces dernières années.

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Tout a commencé avec le rétablissement par l’Italie de contrôles aux frontières pour les voyageurs en provenance d’Espagne, après l’afflux massif de migrants dans l’enclave espagnole de Ceuta. Depuis, le désaccord s’est mué en bras de fer, chaque pays ayant pris des mesures de rétorsion.

L’Espagne a à son tour instauré des contrôles pour les voyageurs arrivant d’Italie, tandis que Madrid demande à Rome de lever ses restrictions. Si la crise migratoire à Ceuta a servi de déclencheur, le différend met aussi en lumière une fracture politique plus profonde entre deux pays qui, en théorie, devraient être des alliés naturels.

Des alliés naturels

"Il n’est pas normal que deux alliés naturels et amis comme l’Espagne et l’Italie ne puissent pas exploiter pleinement leur potentiel commun", déclarait le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez lors d’une visite à Rome en 2020.

La géographie et les intérêts économiques constituent les principaux facteurs qui rapprochent Rome et Madrid. L’Italie et l’Espagne comptent parmi les principaux pays méditerranéens de l’UE.

Toutes deux sont en première ligne face aux migrations en provenance d’Afrique du Nord, avec d’importants intérêts économiques et politiques dans leur voisinage méridional. Les deux pays plaident depuis longtemps pour que la Méditerranée occupe une place plus centrale dans les politiques européennes.

Ces intérêts communs se sont notamment traduits dans le Pacte 2025 de l’UE pour la Méditerranée, qui fait de la stabilité, du développement économique, de la sécurité et de la gestion des migrations dans la région des priorités stratégiques du bloc.

Rome et Madrid partagent également de nombreux points de convergence sur le budget européen. Elles défendent notamment un cadre ambitieux, doté de ressources importantes pour les fonds régionaux et les subventions agricoles.

Les deux pays ont aussi été les principaux bénéficiaires de NextGenerationEU, le plan de relance lancé après la pandémie. Ils soutiennent tous deux un calendrier de remboursement étalé ainsi qu’un élargissement du mécanisme de dette commune pour financer de futurs investissements.

Sur de nombreux dossiers européens, Rome et Madrid restent donc des partenaires. Mais la politique migratoire est devenue une ligne de fracture de plus en plus nette entre ces deux grandes puissances de l’UE, révélant, selon certains experts, des approches concurrentes de la politique africaine.

"La crise montée de toutes pièces à Ceuta a montré une fois de plus que l’obsession de l’Europe pour les migrations est l’une de ses plus grandes vulnérabilités : ses voisins peuvent l’exploiter pour faire pression, son extrême droite pour engranger des bénéfices politiques", estime auprès d’Euronews Claudio Francavilla, directeur adjoint de l’ONG Human Rights Watch.

"Des politiques migratoires ordonnées, sûres et respectueuses des droits restent un mirage, tout comme l’unité et la solidarité européennes sur la question", ajoute-t-il.

La ligne de fracture migratoire

Paradoxalement, Rome et Madrid partagent un même constat : les migrations en Méditerranée ne peuvent être gérées par les seuls pays de première ligne et l’UE doit assumer une responsabilité commune pour mettre en place un cadre européen.

Mais leurs réponses, façonnées par un profond clivage politique, sont désormais très différentes. Le gouvernement de droite de Giorgia Meloni a fait de la dissuasion, des retours, des partenariats avec des pays tiers et du renforcement des contrôles les piliers de sa politique migratoire.

Rome cherche notamment à étendre à l’échelle européenne son modèle de centres de retour dans des pays tiers, actuellement expérimenté en Albanie. Cette approche figure désormais dans une loi migratoire controversée.

Le gouvernement de centre gauche de Pedro Sánchez défend, lui, une approche plus hybride, combinant coopération avec des pays comme le Maroc, développement de voies de migration légale et régularisation de migrants sans papiers déjà présents en Espagne.

Cette politique a été vivement critiquée par plusieurs États membres et des responsables de droite européens depuis la crise de Ceuta, lorsque des dizaines de milliers de personnes sont entrées dans l’enclave espagnole depuis le Maroc. La politique de régularisation de Madrid a notamment été dénoncée comme un "facteur d’appel".

Sánchez, avec le président français Emmanuel Macron, s’est au contraire montré très critique envers les centres de retour, estimant qu’ils mobilisent des ressources importantes tout en nuisant à l’image de l’Europe dans les pays tiers.

Le différend révèle une évolution politique plus large. La migration était autrefois principalement perçue comme une source de tensions entre les pays de première ligne et le reste de l’UE. Avec la crise de Ceuta, les divisions traversent désormais aussi les pays de première ligne eux-mêmes.

Autrement dit, les deux pays qui ont longtemps demandé à l’Europe de partager la responsabilité de la gestion migratoire s’opposent désormais sur ce que doit signifier ce partage, leurs positions étant elles-mêmes durcies par les pressions politiques intérieures.

Politiques intérieures

Politiquement, Rome et Madrid sont aux antipodes : Pedro Sánchez dirige l’un des rares gouvernements de centre gauche encore au pouvoir en Europe, tandis que Giorgia Meloni approche de la fin de son premier mandat à la tête d’une coalition dominée par l’extrême droite.

La crise diplomatique intervient alors que les deux pays se dirigent vers des élections l’an prochain. En Espagne, le Partido Popular, principale formation de centre droit, arrive en tête des sondages nationaux, tandis que le parti d’extrême droite Vox a consolidé sa position de troisième force politique du pays.

La crise de Ceuta a donné à ses adversaires l’occasion de dénoncer la politique migratoire de Sánchez comme trop permissive. Le gouvernement cherche, de son côté, à démontrer que l’Espagne peut contrôler ses frontières extérieures sans adopter le modèle défendu par la droite la plus dure en Europe.

En Italie, Meloni reste la figure dominante de la droite, mais son gouvernement doit désormais composer avec une concurrence venue de sa droite. Le député européen Roberto Vannacci (Italie/ESN), qui a quitté la Ligue de Matteo Salvini plus tôt cette année, a lancé son propre mouvement politique, National Future.

Alors que Rome prépare une réforme de sa loi électorale, Vannacci pourrait représenter une nouvelle source de pression pour la coalition au pouvoir. Une percée de son mouvement pourrait fragmenter davantage l’électorat de droite et compliquer l’émergence d’une majorité claire lors des prochaines élections.

"Meloni ne suspend pas Schengen à cause de Sánchez, mais à cause de Vannacci, son nouveau rival d’extrême droite", a écrit sur Facebook le député européen Sandro Gozi (France/Renew). Il a qualifié l’instauration de contrôles aux frontières avec l’Espagne de "décision dictée par les sondages favorables à Vannacci à Rome, et non par la réalité sur le terrain à Ceuta".

Depuis son arrivée au pouvoir en 2022, Meloni a progressivement modéré son discours afin de rassurer les investisseurs et ses partenaires internationaux. Mais la concurrence de Vannacci pour une partie du même électorat pourrait modifier cet équilibre, notamment sur un sujet aussi sensible politiquement que la migration.

En Italie, en Espagne et ailleurs en Europe, la migration est devenue l’un des sujets les plus clivants, contribuant à redessiner les lignes de fracture politiques. Lorsque ces divergences se conjuguent aux enjeux électoraux nationaux, même deux pays aux intérêts stratégiques largement convergents peuvent rapidement se retrouver en opposition.

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