SpaceX loue son supercalculateur Colossus 1 à Anthropic et offre un gros gain de calcul à Claude malgré une rivalité passée
Lorsque la directrice des produits d'Anthropic, Ami Vora, est montée sur scène lors de la conférence développeurs Code with Claude organisée par l'entreprise à San Francisco la semaine dernière, les participants s'attendaient sans doute à des annonces sur de nouveaux modèles.
Au lieu de cela, Vora a annoncé qu'Anthropic avait conclu un accord avec SpaceX pour prendre le contrôle total du centre de données Colossus 1 à Memphis, un attelage qui aurait semblé impensable il y a encore quelques mois.
Cet accord donne à Anthropic accès à « plus de 300 mégawatts de nouvelle capacité et à plus de 220 000 GPU NVIDIA d'ici un mois », selon un communiqué publié ensuite par Anthropic, et bénéficiera directement aux abonnés à ses offres Claude Pro et Claude Max.
Une union entre Musk et Anthropic avait tout d'une alliance contre nature. L'homme qui, il y a encore quelques mois, qualifiait Anthropic de « mal » et d'entreprise qui « déteste la civilisation occidentale » contrôle désormais l'infrastructure qui porte l'expansion de Claude et permet le déploiement de programmes étendus pour ses utilisateurs payants.
IA woke et IA anti-woke
Anthropic a été fondée en 2021 par Dario Amodei, Daniela Amodei et un groupe de chercheurs qui ont quitté OpenAI, estimant que la question de la sécurité n'était pas prise suffisamment au sérieux.
Toute l'identité de marque de l'entreprise repose sur une « IA responsable », et ses modèles sont entraînés avec la méthode Constitutional AI, un cadre intégrant des garde-fous éthiques dont les concepteurs de Claude assurent qu'il les rend plus enclins que ceux de la concurrence à refuser certaines requêtes, à exprimer des réserves sur des sujets sensibles ou à opposer une fin de non-recevoir à des sollicitations jugées nuisibles.
Grok, à l'inverse, a été lancé en 2025, au moment où l'implication de Musk auprès de l'administration Trump était à son comble. Il se rendait alors quotidiennement sur X pour attaquer les médias traditionnels, accusés de verrouillage idéologique, et soutenir des partis d'extrême droite européens, dont l'Alternative pour l'Allemagne. Son image de marque se voulait explicitement anti-woke.
Anthropic a constamment refusé de retirer les garde-fous de sécurité de Claude pour permettre son utilisation dans des systèmes d'armes autonomes, y compris ceux déployés dans la guerre en Iran qui se poursuit.
Dans le même temps, Musk a défendu des positions très dures en matière de politique étrangère et, avec Google et OpenAI, a signé des contrats de défense avec le Pentagone, sur des conditions qu'Anthropic a refusées en février après avoir conclu des accords en juillet 2025 - ce qui a conduit le Pentagone à classer depuis l'entreprise comme un risque pour la chaîne d'approvisionnement et à lui interdire les marchés militaires.
Grok en difficulté ?
La société xAI de Musk a réalisé un chiffre d'affaires de 107 millions de dollars (91 millions d'euros) au titre du trimestre clos fin septembre 2025, tout en affichant une perte nette de 1,46 milliard de dollars (1,24 milliard d'euros) sur la même période. Anthropic a de son côté atteint un rythme de revenus annualisés d'environ 30 milliards de dollars (25,5 milliards d'euros), selon des estimations d'analystes.
Le positionnement « anti-woke » censé constituer un avantage concurrentiel pour Grok ne s'est finalement pas traduit en revenus auprès des entreprises. Grok ne disposait pas de la technologie permettant aux modèles d'IA de sortir de la simple fenêtre de dialogue pour piloter des opérations sur un ordinateur.
Au même moment, Claude Cowork d'Anthropic et Codex d'OpenAI ont inauguré une nouvelle manière d'exploiter les modèles d'IA. Le succès de leur lancement a largement dépassé la capacité d'Anthropic à suivre en termes de puissance de calcul et mis en lumière à quel point l'entreprise avait sous-estimé sa propre réussite - d'où son appel à SpaceXAI pour obtenir un soutien supplémentaire en matière de données.
Grok, lui, a été conçu autour du paradigme du chatbot et de son intégration très poussée à X - ce qui a pu apparaître au départ comme un atout en matière de distribution - mais cette approche s'est finalement révélée un piège pour sa croissance, en centrant le produit sur les interactions sur les réseaux sociaux plutôt que sur l'exécution de tâches, l'optimisation de flux de travail ou des services pour lesquels les utilisateurs sont prêts à payer.
Le coup de grâce porté à l'image de Grok est intervenu début 2026, lorsque le chatbot a généré en neuf jours au moins 1,8 million de représentations sexualisées de femmes, ainsi que des images de mineurs, déclenchant des enquêtes de régulateurs en Europe, en Asie et aux États-Unis.
« Ce n'est pas croustillant. C'est illégal. C'est révoltant. Cela n'a pas sa place en Europe », avait alors déclaré à l'époque le porte-parole de l'UE pour le numérique, Thomas Regnier.
Depuis l'annonce de l'accord, Musk explique qu'il se dit à l'aise avec l'idée de louer Colossus 1 à Anthropic en partie parce que SpaceXAI a déjà transféré ses propres entraînements vers Colossus 2.
Musk a assorti cet accord d'une réserve notable sur X, en écrivant que SpaceXAI se réserve le « droit de récupérer la puissance de calcul » si l'IA d'Anthropic « se livre à des actions qui nuisent à l'humanité ».
Cette condition n'apparaissait pas dans le communiqué de presse, et l'on ignore si elle figure dans le contrat lui-même.
Aucun seuil n'est défini pour ce qui constituerait un « préjudice pour l'humanité », ce qui laisse penser que l'appréciation pourrait revenir à Musk seul. Cela pourrait aussi être pour lui une ultime tentative de prendre ses distances avec le fait qu'il alimente désormais directement la montée en puissance de son concurrent woke, tandis que son propre programme d'IA s'enlise discrètement.