Dubrovnik : le maire utilise les données et des arrivées échelonnées pour repenser le tourisme et préserver la ville pour l'avenir
Cela fait près de dix ans que Dubrovnik s’attaque à l’un des plus grands défis du tourisme moderne : rester une destination prisée sans être submergée par son propre succès, alors même que sa popularité ne montre aucun signe de ralentissement.
Pendant cette période, les autorités municipales ont déplacé le curseur, passant d’une réaction en mode crise face au surtourisme à une gestion durable.
Depuis le début de l’année et jusqu’à la mi-juillet, la ville a déjà enregistré près de 650 000 arrivées et deux millions de nuitées. Les voyageurs britanniques, américains, français, allemands, polonais, irlandais, espagnols, canadiens et australiens comptent parmi les principaux marchés, et Dubrovnik séduit également beaucoup de touristes croates.
Ainsi, le problème n’est pas d’attirer des visiteurs. Les responsables de la ville cherchent plutôt à faire en sorte que le tourisme puisse continuer à croître de manière durable tout en protégeant le patrimoine et en préservant la qualité de vie des habitants.
"Ici, il ne s’agit pas seulement de chiffres", explique Mato Franković, maire de Dubrovnik, à Euronews Travel. "Ce qui compte aussi, c’est la façon dont ces flux sont répartis au cours de la journée et de la semaine."
Selon le maire, le tourisme s’est longtemps développé sans réelle coordination.
"Pendant des années, le tourisme à Dubrovnik n’était pas géré, il se contentait simplement de 'se produire' tout seul", affirme-t-il.
"Autrefois, il arrivait que cinq ou six navires de croisière accostent le même jour, amenant avec eux un nombre énorme d’excursionnistes venant des environs. C’est là que nous avons compris qu’il fallait gérer le tourisme autrement, et nous l’avons divisé en plusieurs secteurs."
Originaire de Dubrovnik et en poste depuis 2017, le maire a construit une grande partie de sa stratégie touristique autour de l’initiative "Respect the City" (RtC), lancée la même année pour répondre à la pression énorme exercée sur la vieille ville classée au patrimoine mondial de l’UNESCO.
"Le respect pour Dubrovnik est quelque chose que nous demandons à tous : aux citoyens, à ceux qui travaillent ici, à ceux qui viennent profiter de la ville – c’est le message que nous adressons à chacun", dit-il.
Popularité et préservation : trouver l’équilibre
Pendant les années 2010, la vieille ville, véritable scène vivante de l’histoire de Dubrovnik sur la côte dalmate, a supporté l’essentiel du poids de la popularité croissante de la cité.
Avec l’afflux de croisiéristes, les billets d’avion bon marché et la notoriété mondiale de la destination dopée par le succès de la série "Game of Thrones" de HBO, les étés sont devenus synonymes de fortes congestions, laissant la "perle de l’Adriatique" en difficulté face aux pics de fréquentation. "À tel point qu’il était presque impossible de se promener et de profiter de la ville", confie Franković à Euronews Travel.
Plutôt que de traiter le tourisme comme un bloc uniforme, le maire de Dubrovnik explique qu’il est désormais géré par secteurs : les croisières, les excursionnistes à la journée et les séjours avec nuitées.
Dans le cadre de l’initiative RtC, pas plus de deux navires de croisière ne peuvent accoster en même temps au port de la ville, pour un maximum de 4 000 passagers. Les escales doivent en outre durer au moins huit heures.
En encourageant des escales plus longues, explique Franković, les passagers sont davantage incités à répartir leurs visites dans la ville et la région alentour plutôt que de se concentrer tous en même temps dans le centre historique.
"Nous constatons que les visiteurs choisissent désormais davantage d’excursions ailleurs", dit-il. "Bien sûr, ils continuent à visiter la vieille ville à un moment donné, mais les flux ne se concentrent plus tous au même moment, contrairement à auparavant, lorsque six navires arrivaient et restaient à quai seulement quatre heures."
Les chiffres de l’Autorité portuaire de Dubrovnik montrent que le tourisme de croisière reste solide, avec plus de 661 000 passagers attendus en 2026, répartis sur 461 escales d’ici la fin de l’année.
Au-delà des croisières, l’initiative RtC de Dubrovnik s’intéresse aussi à la façon dont les visiteurs à la journée et les touristes séjournant sur place circulent dans la ville.
Les autocaristes qui acheminent des visiteurs depuis la Bosnie-Herzégovine, le Monténégro et les îles croates voisines doivent désormais réserver un créneau d’arrivée avant d’entrer en ville, via la plateforme "bus webshop". Ce système de réservation permet aux autorités d’étaler les arrivées dans la journée et d’ajuster les capacités en fonction des événements et des variations de la demande.
Pour les visiteurs qui restent plus longtemps, le Dubrovnik Pass constitue à la fois un passeport pour les visites et un outil de gestion des flux. En plus d’offrir l’entrée aux musées de la ville et l’accès aux transports publics, ce pass permet à Dubrovnik de recommander les meilleurs créneaux pour découvrir les sites les plus prisés.
"Parce qu’il est numérisé, nous pouvons envoyer des messages aux visiteurs pour leur indiquer les meilleurs moments pour visiter les attractions, comme la vieille ville", explique Franković.
"C’est un point que nous nous efforçons particulièrement d’affiner : éviter les situations où des centaines et des centaines de personnes arpentent la ville au même moment. Nous voulons que les gens choisissent les bons créneaux afin de pouvoir profiter de la ville en famille."
Franković ajoute que la ville s’appuie de plus en plus sur les données pour définir ses futures politiques. Des compteurs de passage ont été installés dans toute la vieille ville pour mesurer la fréquentation. Ces données touristiques sont ensuite transmises à l’université de Dubrovnik, qui les analyse afin de dégager des tendances et de recommander de nouvelles améliorations dans la gestion des visiteurs.
Tourisme durable : quelles sont les prochaines étapes ?
Malgré l’attrait mondial de Dubrovnik, Franković estime qu’il existe encore des recoins de la ville et de ses environs que les visiteurs ignorent. "De nombreuses zones restent encore méconnues, prenez le mont Srđ, par exemple", souligne-t-il.
Dominant Dubrovnik, ces collines offrent de vastes panoramas sur la vieille ville, la mer Adriatique et les îles alentours. La plateforme de guides d’activités de plein air AllTrails conseille d’ailleurs aux randonneurs de s’y rendre en fin de journée pour admirer le coucher de soleil.
Plutôt que de créer de nouveaux hauts lieux touristiques, le maire affirme que la priorité de la ville est d’inciter les visiteurs à découvrir ce qui existe déjà, tout en améliorant la qualité globale de l’offre.
Cette ligne directrice oriente aussi les futurs projets d’aménagement : la ville prévoit de transformer certaines zones touristiques sous-développées en logements abordables pour que les habitants puissent y vivre durablement. Un défi, souligne Franković, qui dépasse largement les frontières de la Croatie.
Alors que d’autres villes en Europe sont elles aussi confrontées au surtourisme, il estime que le défi plus large consiste à protéger les communautés de l’afflux de trop nombreuses résidences de vacances.
"Les locations de courte durée sont en train de tuer les villes, car petit à petit elles chassent les habitants et transforment des quartiers vivants en zones d’appartements touristiques", explique-t-il. "On finira avec une sorte d’expérience standardisée façon parc Disney, et qui a envie de visiter une ville fantôme ?
"Ce n’est pas ce que recherchent les gens – ils veulent voir et rencontrer les habitants. Mais si nous laissons faire, nos citoyens seront poussés hors des grandes villes et relégués dans des banlieues éloignées.
"J’espère qu’à l’avenir ce ne sera plus un problème, que les habitants n’auront plus à se battre pour trouver un logement de qualité. Autour de nous, il y a d’ailleurs de nombreux villages aujourd’hui abandonnés qui pourraient devenir de très bons lieux de vie."
Dans la vieille ville, par exemple, la population permanente est tombée à seulement 1 500 personnes, contre 5 000 en 1991.
L’approche de la Croatie suscite l’intérêt ailleurs sur le continent, et Franković affirme que les villes européennes apprennent de plus en plus les unes des autres. Son équipe, dit-il, collabore étroitement avec d’autres collectivités de la région.
Pour l’avenir de la ville, son ambition n’est pas que Dubrovnik devienne forcément plus grande, mais qu’elle reste fidèle à elle-même. Il explique qu’il souhaite voir le pays se doter d’un réseau ferroviaire national complet et fiable, tout en conservant l’essentiel de son charme.
"J’espère que quelqu’un reviendra dans trente ans et retrouvera le même Dubrovnik. La même beauté, le site historique préservé et une mer limpide."