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La péridurale : une autre frontière entre le nord et le sud de l'Italie

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La péridurale : une autre frontière entre le nord et le sud de l'Italie

Un bébé juste après sa naissance dans une maternité
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"Ils ont mis ma vie et celle de mon bébé en danger"

"Ici, à moins d'avoir une césarienne, l'accès à la péridurale n'existe pas. Ils vous épuisent sans raison et insistent pour que vous accouchiez naturellement. L'équipe médicale n'est pas préparée à la péridurale et ne veut pas engager sa responsabilité. Tu dois accoucher dans la douleur."

Ces mots sont ceux d'Anna — son prénom a été changé pour préserver son anonymat. Elle a donné naissance à son premier enfant à l'hôpital de Canicatti, en Sicile, après 27 heures de travail. Anna explique que ni le gynécologue ni la sage-femme ne lui ont demandé comment elle souhaitait accoucher lors des cours de préparation à l'accouchement. Alors que la naissance de son fils, qui pesait 4,5 kg, devenait difficile, on lui a refusé une césarienne. "Ils ont mis ma vie et celle de mon bébé en danger", estime-t-elle aujourd'hui. Son histoire n'est pas une exception dans le sud de l'Italie où les femmes ont moins accès à la péridurale que dans les régions plus riches du nord du pays. La péridurale est une anesthésie administrée dans le dos qui bloque les sensations dans le bas du corps.

Une fracture nord-sud apparaît très clairement sur une carte de l'Italie entre les régions où la péridurale est proposée gratuitement et les autres : en Lombardie, au nord, le taux de patientes qui ont accès à la péridurale lors de l'accouchement est en moyenne de 20-25% en 2016, certains hôpitaux montant même jusqu'à 38% alors qu'au sud, moins d'une femme sur 10 peut choisir la péridurale.

Selon Onda, un observatoire de la santé des femmes, les régions du sud manquent d'un suivi public de ces questions.

Quelle est la situation dans les autres pays ?

L'Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande le recours à la péridurale pour les femmes enceintes en bonne santé qui le demande dans un rapport daté de 2018. Les taux de péridurale sont malgré tout plus bas en Italie.

En France, 82% des femmes demandent la péridurale selon un rapport du gouvernement daté de 2016, contre seulement 4% en 1981. A l'hôpital de la Croix-Rousse à Lyon, 98,6% des femmes accouchant de leur premier enfant par voix basse choisissent d'avoir recours à la péridurale, selon un chiffre communiqué par un membre de l'équipe médicale de la maternité à euronews.

La Société italienne des anesthésistes estime que 67% des femmes américaines avaient opté pour la péridurale en 2017. Au Canada (2017), elles étaient 40%, 66,1% en Suède (2015), 89% en Finlande (2010) et 31% au Danemark (2010). Selon le rapport sur les maternités de la NHS, le système de santé britannique, la proportion de femmes recevant la péridurale a chuté de 68,6% en 2006/2007 à 60% dix ans plus tard. En Espagne, la péridurale est toujours conseillée et est choisi par sept femmes sur dix, selon la Sociedad Española de Anestesiología, Reanimación y Terapéutica del Dolor, SEDAR.

Pourquoi l'Itale présente-t-elle des taux aussi bas ?

Cet analgésique "reste un droit fantôme dans de nombreux hôpitaux" en raison du manque de personnel explique Alssandro Vergallo, president de l'Association des anesthésistes italiens (AAROI EMAC). Il estime que le système de santé italien manque d'au moins 3 000 médecins et anesthésistes : "si nous voulons garantir des péridurales 24/7 dans tous les hôpitaux, nous devons doubler le chiffre des médecins et anesthésistes." Alessandro Vergallo reste confiant dans la capacité de son pays à faire de grands progrès en la matière. Il pointe notamment "le grand bond en avant de ces dernières années, qui a permis de faire reculer la méfiance" culturelle concernant la péridurale. Le médecin fixe un objectif de 30% de naissances sous péridurale en moyenne dans le pays.

Les ressources pour atteindre cet objectif est une question épineuse. Souvent, les salles d'accouchement sont très éloignées des salles d'opération d'urgence où sont faites les césariennes. Si les anesthésistes ne sont pas assez nombreux, ils ne seront pas en capacité de se déplacer dans les salles d'accouchement pour administrer les péridurales. "Une césarienne d'urgence est prioritaire par rapport à un analgésique pour l'accouchement par voie basse. Si la salle d'accouchement est loin et l'anesthésiste occupé par une césarienne quatre salles plus loin, le besoin de péridurale ne pourra pas être satisfait" explique Vergallo.

AAROI EMAC estime que des recrutements supplémentaires pourraient coûter 200 millions d'euros à la sécurité sociale, et craint que ce coût soit compensé par une réduction des effectifs à long terme et la fermeture des petites maternités. "Un hôpital avec une petite maternité, qui réalise 100 accouchements par an, a besoin d'au moins six gynécologues-obstétriciens et douze sages-femmes pour assurer une couverture 24h/24. Il y a de nombreuses petites maternités, proches les unes des autres, dans le nord du pays, qui sont conservées pour des raisons politiques" rapporte Alessandro Vergallo. "Le but est de pouvoir proposer la péridurale 24h/24 dans chaque région. [Une petite commune comme] Sondrio doit avoir les mêmes taux que Milan, Viterbo que Rome" estime la Dr. Ida Salvo, membre du conseil consultatif d'Onda et chef du département d'anesthésie à l'hôpital pédiatrique Vittore Buzzi à Milan.

Combattre les violences obstétricales

"Lorsque les femmes ne reçoivent pas d'information sur la péridurale, elles se sentent privées de leur droit de choisir, de leur droit à l'auto-détermination" considère Elena Skoko, fondatrice de l'Observatoire sur les violences obstétricales. Mme Skoko dénonce aussi le manque d'information dans certains hôpitaux sur les "méthodes alternatives pour le soulagement de la douleur" comme la relaxation dans l'eau, les techniques de respiration, le soutien individuel par une sage-femme, les différentes positions, les massages ou encore l'acupuncture. Toutes ces méthodes permettent aux femmes de mieux gérer la douleur mais aussi de bouger plus librement, sans être forcées de rester allongées dans un lit, ajoute-t-elle.

Selon l'association, quatre patientes sur dix rapportent avoir souffert de gestes qu'elles estiment avoir violé leur dignité personnelle lors de leur accouchement ; un traumatisme suffisamment sévère pour 6% des mères qui ont décidé suite à cela de ne pas avoir d'autres enfants. Chaque année, selon l'association, environ 20 000 enfants meurent des suites de violences obstétricales.

Elena Skoko ne pense pas que les petites et moyennes maternités devraient être fermées : "N'oublions pas que plus l'hôpital est grand, plus le risque de violences obstétricales l'est aussi." Contre ce problème, Elena Skoko préconise plus de maisons de naissance gérées par des sages-femmes et plus d'accouchements accompagnés à domicile pour les grossesses sans risque.

L'association Onda rapporte que plus de la moitié des césariennes demandées par les femmes, en particulier dans les petites maternités, l'étaient par peur des douleurs de l'accouchement. "Garantir l'accès à la péridurale réduira aussi le nombre des césariennes" explique Ida Salvo. "En Italie, le taux de césarienne est élevé, en particulier dans le sud, où il frise les 40% alors que nous devrions en-dessous des 20%." estime-t-elle.