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Un habitant de La Faute-sur-Mer, sur la côte atlantique de la France, est évacué par les pompiers à la suite de la tempête Xynthia. 
Un habitant de La Faute-sur-Mer, sur la côte atlantique de la France, est évacué par les pompiers à la suite de la tempête Xynthia.    -   Tous droits réservés  AP David Vincent

Xynthia, 10 ans après : comment la tempête meurtrière a changé à tout jamais La Faute-sur-Mer

Anne et Jean Birault, tous deux retraités, sont devenus des migrants climatiques il y a dix ans... une nuit a changé leur vie à jamais. Mais ils ont été parmi les plus chanceux : ils ont survécu aux inondations côtières causées par la tempête Xynthia qui ont coûté la vie à 29 personnes à La Faute-sur-Mer, une petite ville française du département de Vendée. Depuis, la localité apprend à vivre sous la menace constante de la mer.

Aujourd'hui, un club de golf se dresse là où Jean et Anne Birault vivaient autrefois. Désormais, des cyprès marquent l'endroit où des gens se sont noyés.

Il y a dix ans, le couple s'est couché après avoir enlevé du jardin tout ce qui pouvait s'envoler.

Des vents violents et de la pluie étaient prévus à La Faute-sur-Mer, une ville qui se prolonge sur l'océan Atlantique comme une langue de sable.

Les tempêtes font normalement partie de la vie quand on vit au bord de la mer.

C'est un bruit semblable à des fuites d'eau qui a réveillé les deux retraités. En regardant par la fenêtre, Anne a vu un mur d'eau de 1,5 mètre, qui pressait sur leur porte et leurs fenêtres pour s’infiltrer.

Anne a immédiatement compris que la mer envahissait leur maison. Elle savait qu'ils n'avaient que 15 minutes pour s'en sortir.

Elle et son mari ont réussi à s'échapper, même s'ils sont devenus des migrants climatiques, chassés de chez eux par un événement climatique extrême.

Mais tous n'ont pas eu leur chance.

Vingt-neuf de leurs voisins se sont noyés dans l'eau glacée cette nuit du 28 février 2010. L'endroit a été baptisé "la cuvette de la mort".

La tempête Xynthia a réuni toutes les conditions pour se transformer en force destructrice : des vents de la force d'un ouragan, des vagues déferlantes et des pluies torrentielles qui se sont abattues sur les côtes ouest de la France et de l'Espagne pendant cette nuit tragique. Elle a fait des ravages jusqu'en Allemagne et a laissé plus d'un million de foyers sans électricité. Au total, cinquante personnes ont été tuées.

Mais ni la tempête ni l'inondation n'étaient des événements météorologiques exceptionnels. Ce qui les a rendues si destructrices, c'est le changement climatique.

Si Xynthia avait eu lieu il y a un siècle, son impact aurait été bien moins grave, explique Freddy Vinet, expert en gestion des catastrophes et des risques naturels et professeur de géographie à Université Paul-Valéry Montpellier 3. "Le facteur aggravant lié au changement climatique est l'élévation du niveau de la mer, donc pour une même tempête, une élévation du niveau de la mer entraînera une augmentation des inondations".

Dans certains océans, l'élévation du niveau de la mer a atteint 20 centimètres depuis le début des relevés par satellite en 1993, et le taux d'augmentation a plus que doublé au cours des premières années du XXIe siècle. Le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) prévient que le niveau des mers pourrait augmenter d'un mètre d'ici 2100.

Les pompiers, submergés par les appels provenant des villes voisines, sont intervenus trop tardivement à La Faute-sur-Mer. Dans “la cuvette de la mort”, les téléphones - déjà sous l'eau - étaient silencieux.

Les victimes

L'eau a surpris Elisabeth Tabary pendant son sommeil. Elle et son mari avaient décidé de passer leur retraite à La Faute-sur-Mer. Son fils, sa belle-fille et son petit-fils de deux ans, Raphaël, étaient venus pour y rester quelques jours.

Elisabeth, qui dormait en bas avec son mari et son petit-fils Raphaël, s'est réfugiée dans la cuisine. Tentant de rester émergée, elle a escaladé la porte de la cuisine, avec les pieds sur la poignée et son petit-fils dans les bras. Son mari, lui, s'est noyé devant ses yeux. Quelques heures plus tard, son petit-fils est mort dans ses bras, d'hypothermie. À ce moment précis, elle a souhaité mourir noyée elle aussi.

Elisabeth a essayé de mettre le corps du bébé derrière la porte de la cuisine, pour l'empêcher d'être emporté par la marée basse. Le corps sans vie de Raphaël n'a été retrouvé que 24 heures plus tard.

Le fils d'Elisabeth l'a retrouvée à l'aube, en plein délire. Lui et sa femme avaient dormi pendant tout ce temps au deuxième étage et n'avaient aucune idée de ce qui les attendaient au matin. Une fois à l'hôpital, Elisabeth est tombée dans le coma. À son réveil, elle a eu un AVC. Aujourd'hui, elle a du mal à se souvenir non seulement de la nuit de la tempête, mais aussi de sa vie avant cet événement tragique.

Le jour des obsèques de son mari et de son petit-fils, elle a pris la décision de ne plus jamais quitter la ville. Selon elle, cela reviendrait à "abandonner les membres de ma famille qui sont morts ici". La femme de son fils, la mère de Raphaël, n'a elle jamais remis les pieds à La-Faute-sur-Mer.

On appelle migrants environnementaux les personnes ou groupes de personnes qui, essentiellement pour des raisons liées à un changement environnemental soudain ou progressif influant négativement sur leur vie ou leurs conditions de vie, sont contraintes de quitter leur foyer habituel ou le quittent de leur propre initiative, temporairement ou définitivement, et qui, de ce fait, se déplacent à l’intérieur de leur pays ou en sortent
IOM, 2011:33

Après Xynthia, plus de 600 maisons de la ville ont dû être démolies et environ 400 des 1 000 habitants qui ont perdu leur maison ont décidé de partir.

Les migrants climatiques

Anne et Jean ne pouvaient pas vivre avec l'idée qu'une telle chose puisse leur arriver à nouveau. Dès que l'État français a racheté leur maison détruite, ils se sont installés à Jard-sur-Mer, une ville située à 30 km de là. Pour Anne, être un migrant n'est pas une question de distance, mais de laisser derrière elle la vie qu'ils avaient construite pendant des décennies, le lieu de leurs souvenirs et de ceux de leurs enfants.

Ahmed Bounaceur, médecin urgentiste, a acquis en 2007 un terrain à La Faute-sur-Mer. Un permis de construire lui a été accordé en moins de deux semaines. La nuit de la tempête, il a perdu sa mère, sa femme et ses deux fils, Ismaël (4 ans) et Camil (13 ans). Seule sa fille et lui ont survécu. Ils ont tous deux quitté la Faute-sur-Mer pour de bon.

Et puis il y a l'histoire - racontée par François Anil - de cette dame, sa voisine, "à l'accent germano-suisse" qui vivait là en bord de mer. Quand l'eau est arrivée, son chien l'a mise à l'abri en nageant. Choquée, elle a quitté définitivement La Faute-sur-Mer et n'est jamais revenue.

La coiffeuse Adeline Baffart était enceinte de six mois lorsqu'elle et son mari ont dû monter sur le toit de leur maison envahie par les eaux la nuit de la tempête. Ils y seront retrouvés le lendemain matin par les pompiers.

Après Xynthia, Adeline a vendu ce qui restait de sa maison au gouvernement et a déménagé avec sa famille à Triaize, à 20 km de là, dans l'appartement de sa grand-mère décédée. Elle y a donné naissance à Julia, et quelques années plus tard, une autre fille, Lilou, est arrivée.

Adeline, qui ne se considère pas comme une migrante climatique, travaille toujours à La Faute-Sur-Mer car tous ses clients y sont basés.

"Peut-être qu'un jour nous y retournerons pour y prendre notre retraite quand nos filles seront grandes, mais nous verrons", dit-elle.

Selon l'Observatoire international des déplacements (IDMC), la France est le troisième pays de l'Union européenne en termes de nombre de personnes déplacées en raison de catastrophes climatiques. Plus de 47 000 personnes ont été déracinées entre 2008 et 2019.

Euronews - Données fournies par IDMC

Et 17 millions de personnes dans le pays vivent actuellement sous la menace d'inondations, selon le Centre européen pour la prévention des risques d'inondation (CEPRI) - soit 20 % des ménages français.

A qui la faute ?

La zone où Jean et Anne vivaient avant la tempête était déjà connue pour être une zone à risque lors de la construction de leur maison - mais eux l'ignoraient. Les cartes de l'époque indiquaient bien les endroits où les inondations étaient probables, mais elles n'ont pas été prises en compte lors de la délivrance des permis de construire et n'ont pas non plus été partagées lors de l'achat des maisons.

"Si nous avions été informés, nous n'aurions jamais construit une maison là où nous l'avons construite", explique Anne.

Après Xynthia, René Marratier, le maire de La Faute-sur-Mer de 1989 à 2014, a été condamné à deux ans de prison avec sursis pour homicides involontaires par la cour d'appel de Poitiers en 2016.

Lors de son procès, un expert judiciaire a déclaré que "la liberté de construire dans la zone menacée d'inondation était absolue".

Thierry Sauzeau, spécialiste d'histoire maritime à l'université de Poitiers, qui a étudié l'urbanisation de la côte ouest de la France et, parallèlement, les submersions marines, a ajouté : "[Il y avait] des piles de permis de construire à distribuer, la procédure se réduisant à une simple formalité”.

Corinne Lepage, ancienne ministre française de l'Ecologie et avocate, a représenté les victimes lors du procès contre l'ex-maire de la ville. Dans une interview, elle explique à Euronews : "La Faute-sur-Mer est un cas d’école [du changement climatique] de la manière dont une législation [contre les risques d'inondations], qui est plutôt bien faite, n’était dans la réalité pas appliquée".

René Marratier, l'ex-maire qui proclame aujourd'hui encore son innocence, a refusé de répondre à nos questions. Il a été jugé coupable d'avoir sciemment refusé de prendre des mesures pour protéger sa commune, d'avoir omis de mettre en place un plan de prévention des risques d'inondation (PPRI) et d'avoir omis de fournir des informations aux habitants.

Après une décennie loin des projecteurs et de la vie publique, il se représente aux élections municipales de mars 2020. S'il ne peut se présenter comme maire, il tentera d'entrer au conseil municipal.

EuronewsPréfecture de la Vendée

L'État français a jugé qu'il était dangereux de reconstruire des logements sur toute la zone inondée par Xynthia. Des cartes de prévention des risques ont été mises à jour en 2012 et 2017.

"C'est un laboratoire. C'était la première fois que nous avons dû dire à des gens que nous devions démolir leur maison, qu'ils seraient remboursés et qu'ils n'avaient plus le droit de construire sur leur terrain", explique l’actuel premier adjoint de la ville, Laurent Huger, .

La Faute-sur-Mer dispose maintenant de plans d'évacuation qui peuvent être rendus obligatoires par le maire en cas de grave inondation. De plus, la mairie a organisé une formation sur les situations d'urgence pour tous les habitants.

Beaucoup de résidents ont installé des détecteurs d'eau - similaires aux détecteurs de fumée - au rez-de-chaussée de leur maison.

"C'est comme être en état de guerre. Maintenant, la majorité des habitants de La Faute-Sur-Mer savent ce que la nature peut causer dans leur vie quotidienne", déclare M. Huger.

Aller de l'avant

La tragédie de Xynthia a suscité une réflexion nationale sur la gestion des risques liés à l'érosion côtière.

Des appels ont également été lancés pour mieux protéger ceux qui vivent en bord de mer.

Selon Mme Lepage, cela était nécessaire car il est très difficile de prouver un lien entre le changement climatique et un événement météorologique catastrophique.

Elle explique : "Si vous êtes exposé à un produit chimique et que vous avez un cancer, vous aurez du mal à dire devant les tribunaux que le cancer est causé par les agents chimiques. C'est un peu la même chose pour le climat. Il y a une forte présomption, mais la preuve irréfutable que les choses ne seraient pas arrivées [sans le changement climatique], c'est juste très difficile à obtenir".

À La Faute-sur-Mer, les prix des maisons se maintiennent. En France, vivre au bord de la mer n'est pas associé à un risque, mais à un statut social.

EuronewsOuestfrance-immo.com

Et dans des sondages réalisés après Xynthia, la majorité des habitants de la ville ont déclaré qu'ils n'avaient pas peur de continuer à vivre au bord de la mer.

Mais, pour Anne, les souvenirs de la tempête sont trop douloureux.

"Les choses qui nous sont arrivées étaient trop dures", raconte-elle. "Quand ces choses arrivent dans d'autres parties du monde, comme le tsunami au Japon, je suis secouée et je tremble de la tête aux pieds".

Pourtant, le fils d’Anne et Jean est resté et a ouvert un bar dans le centre-ville. Aujourd'hui, dix ans après la tempête, La Faute-sur-Mer est à nouveau un lieu privilégié pour les retraités et les touristes.

"Nous avons dû reconstruire notre image et notre âme", explique M. Huger. "Il nous a fallu six à sept ans, nous avons surélevé les digues, nous avons revitalisé la nature et nous avons arrêté la construction de nouvelles maisons".

Mais, malgré les discours sur la résurrection de la ville, il fait preuve de prudence en n'oubliant pas une leçon essentielle.

"Nous devons dire aux gens que même si l'État vous a dit que la zone est sûre, et que la mairie a construit des digues, vous devez savoir qu'un jour, l'eau pourrait encore revenir".

The Europe's Climate Migrants investigation was developed with the support of: