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Les îles Canaries, nouvelle impasse européenne pour les migrants

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Par Valérie Gauriat
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Le port de Tenerife dans les îles Canaries est un carrefour du transport touristique qui est aussi devenu un point de passage pour un autre type de voyageurs. Toutes les nuits, des équipes de police et de sécurité sont sur le qui-vive, à la recherche de migrants qui tentent de se glisser dans des camions prêts à partir pour le continent. Ce soir-là comme chaque nuit, des dizaines hommes sont trouvés dans les containers.

“On essaie d’assurer la sécurité de tous les opérateurs et avant tout des migrants," précise Juan Ignacio Liaño, directeur de flotte de Fred. Olsen Express. "Leur destination finale est l’Europe, ils feront tout pour quitter les îles, même au péril de leur vie," dit-il.

Alors que quelques-uns parviennent à partir malgré les contrôles, les autres sont refoulés en se promettant d'essayer de nouveau le lendemain.

"Ils ont transformé les Canaries en prison de l'Europe"

La plupart sont renvoyés dans les hauteurs de l'île où se trouve le plus grand centre d'accueil des migrants de l'archipel espagnol dont l'accès est interdit aux médias. Devant le portail du centre, l'ambiance est sombre. Un camp de fortune a été installé. Un symbole, précise Roberto Mesa, membre d’un groupe d’habitants de Tenerife qui viennent en aide à ceux qui dit-il, manquent de tout.

“Ils voulaient protester contre les conditions à l'intérieur qui sont très mauvaises," indique-t-il. "Ils sont aux îles Canaries depuis des mois et personne ne leur a dit ce qu'il allait leur arriver, certains ont des passeports, ont fait une demande d'asile ou ont une lettre d'invitation de membres de leur famille qui peuvent les héberger, mais même avec ça, ils ne les laissent pas voyager, ils ont transformé les îles Canaries en prison de l'Europe," dénonce-t-il.

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Campement de fortune devant le plus grand centre d'accueil pour migrants des Canarieseuronews

Plus de 20 000 personnes effectuant la dangereuse traversée de l’Atlantique depuis la côte nord de l’Afrique ont débarqué dans les îles Canaries l’an dernier. Faute de place dans les structures d’accueil, beaucoup avaient été répartis dans des hôtels de Gran Canaria, l'île principale, privée de touristes par les restrictions dues à la crise sanitaire.

Les complexes touristiques se sont vidés depuis ; nombre de migrants ont été rapatriés ou sont parvenus à gagner le continent. Ceux qui sont restés sont bloqués dans l’archipel par la pandémie.

Des migrants hébergés dans des hôtels

Calvin et Unntove gèrent plusieurs hôtels et restaurants dans l’île. Ils ont hébergé des centaines de jeunes au plus fort de la crise et continuent à venir en aide à des dizaines d’entre eux comme Ousmane, arrivé il y a sept mois. Il rêve de donner un avenir à sa famille. Il nous montre des photos de sa femme et de sa fille. "Le jour de sa naissance, j’étais ici à Gran Canaria, je ne l'ai pas encore vue, c'est pour ma famille que je fais tout pour réussir," confie le jeune homme.

Ousmane ne rate aucun des cours de langue dispensés à l'hôtel. Il attend une réponse à sa demande d'asile. Comme la plupart qui y participent, il rêve de gagner le continent.

"Le message que je lance aux Européens," déclare Ousmane, "c’est de nous aider pour qu’on puisse aller en Espagne pour travailler. J’ai confiance : tôt ou tard, je vais me construire mon avenir, je ne me décourage jamais de la vie," assure-t-il.

Afin d'aider ces jeunes à construire leur avenir, et leur donner une chance de s’intégrer, le couple qui les a pris sous son aile a créé une fondation Canaria Mama Africa. "Mama Africa", c'est ainsi que leurs invités appellent celle qu'ils considèrent comme leur seconde mère. "Ils espèrent tellement aller en Europe et j’espère vraiment que l’on sera une étape dans leur parcours qui permettra à cet espoir de se réaliser plutôt que d’être brisé," affirme Unntove.

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Les protégés de Unntove Saetran la surnomment "Mama Africa"cleared

Son compagnon Calvin renchérit : "Je ne vois que deux solutions au défi auquel nous sommes confrontés. Je comprends que l'expulsion est l'une de ces solutions, mais l'intégration est également une solution très importante : c’est urgent de travailler plus vite sur ces deux options," lance-t-il.

"Mais ne rien faire n’est pas une solution car vous vous retrouvez alors avec des gens qui vivent dans la rue et cela pose un autre un type de problème," prévient-il.

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Cours de langue dispensé dans l'hôtel de Calvin et Unntoveeuronews

Une cohabitation problématique pour une partie de la population

Un problème de trop aux yeux d’une partie de la population locale. Membre du parti d'extrême-droite espagnol Vox, Alex reçoit régulièrement des plaintes de résidents dont le quotidien est perturbé par la présence de voyageurs indésirés. Il nous emmène visiter une zone résidentielle : "C'était une zone très tranquille jusqu’à ce qu’on y ait ouvert plusieurs centres pour immigrants illégaux," dit-il. "Les habitants ont peur de se promener près de chez eux," fait-il remarquer avant de montrer un bâtiment : "C’est le Couvent des lys qui a été converti en un centre pour 93 immigrants illégaux," précise-t-il.

Il nous fait rencontrer une habitante du quartier qui ne veut pas être identifiée de peur de représailles. Elle nous montre la vue sur le couvent qu'elle a depuis sa cour : "Derrière la première fenêtre, il y a une grande pièce où il y a toujours des conflits parce qu'ils se battent entre eux, il y a toujours des problèmes !" assure-t-elle. Elle nous fait visionner une vidéo qu'elle a tournée la nuit : des cris d'hommes qui se disputent s'échappent du couvent.

Puis elle nous montre une petite maison en ruines à proximité de la sienne : "C’est un repaire de toxicomanes parce que là, ils vendent et ils consomment de la drogue," explique-t-elle avant de lancer : "Je ne me sens pas en sécurité !"

"Chaque fois que vous sortez de chez vous, ils peuvent vous attraper, vous voler, vous violer ! Et on n'a pas l’habitude de vivre comme ça ! C'est vraiment une situation désespérée !" s'écrie-t-elle.

"C'est le problème de l'Europe"

Les tensions ont atteint leur apogée il y a quelques mois, lorsque des affrontements entre résidents et migrants ont éclaté à proximité d'une ancienne école transformée en centre d'accueil, dans un quariter de Las Palmas, la capitale.

Les relations se sont apaisées depuis depuis. Mais pour le représentant de Vox, l’Etat et l’Union européenne ne font pas ce qu’il faut pour éviter de telles situations.

"La première chose que nous devons exiger, c'est que l’on mette un terme au trafic d’être humains et que les bateaux mère soient interceptés," estime-t-il. "Par ailleurs, qu’on nous utilise pour qu’aucun immigrant ne puisse se rendre en Europe et que tout le monde reste aux Canaries n’est pas une solution," souligne-t-il avant d'ajouter : "La seule chose que cela génère est un énorme gaspillage de fonds publics qui coûte aux contribuables alors qu'aux Canaries, il n'y a pas de travail."

Pour le délégué du gouvernement espagnol aux Canaries, le pacte européen sur la migration et l’asile qui prévoit une plus grande coopération entre Etats membres, reste à mettre en œuvre. "L’Europe ne peut pas se contenter de considérer que ce problème est celui des territoires frontaliers, c’est le problème de l’Europe," insiste Anselmo Pestana Padrón, délégué du gouvernement espagnol dans les îles Canaries. "Et s'il y a un territoire dont les capacités sont saturées et où cela génère un problème social, étant donné qu'il y a une crise économique également aux Canaries, l'Europe doit faire preuve de solidarité," interpelle-t-il.

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Distribution de nourriture aux migrants par les bénévoles de Somos Redeuronews

"Une bombe à retardement qui va exploser"

De peur d’être rapatriés, de nombreux migrants ont quitté les centres d’accueil et vivent dans les rues de Las Palmas. Quand le soir tombe, des dizaines d'hommes sortent de l'ombre pour trouver de quoi se nourrir auprès d’un réseau de bénévoles espagnols.

"Les citoyens n’ont pas les ressources pour distribuer de la nourriture et des vêtements, on est saturés," explique Roberto Gil, membre du réseau Somos Red de Las Palmas. "On ne peut pas garder ces gens dans la rue, les laisser vivre, dormir, manger dans la rue parce que c’est une bombe à retardement et elle va exploser," avertit-il.

Comme beaucoup, Doua dort sur la plage. Il a tenté de quitter l'île quatre fois, muni de tous les documents requis, explique-t-il, en nous montrant son passeport, plusieurs billets d'avion et de train, et une attestation de protection internationale. Il a été refoulé à chaque fois.

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Doua a tenté 4 fois de quitter l'île légalement -euronewscleared

"Si au Sénégal, il y avait du travail, on resterait là-bas ! Mais il n’y a rien du tout !" lance-t-il avant d'ajouter : "On demande au gouvernement espagnol : laissez nous partir en Grande Espagne, aidez-nous à quitter cette île, s’il vous plaît !"

Journaliste • Valérie Gauriat