Ils sont une cinquantaine à se relayer depuis lundi 5 janvier sur un des axes majeurs de la métropole lyonnaise. À l'appel de la Coordination rurale, ils se battent pour la survie de l'agriculture française.
C'est une image que les Lyonnais espéraient ne plus revoir de sitôt.
Depuis le lundi 5 janvier, la M7 (ex-autoroute A7) est devenue le camp de base d'une fronde paysanne qui ne décolère pas. Au sud de la métropole, à hauteur de la commune d'Oullins-Pierre-Bénite, le paysage urbain s'est transformé : une cinquantaine de tracteurs occupent les voies, des tentes ont été dressées et la fumée des braseros s'élève dans le ciel d'hiver.
Ce blocage, porté par la Coordination Rurale, paralyse l'un des axes les plus fréquentés de de la ville, transformant chaque trajet en un véritable défi logistique pour les usagers. Un blocage qui est annoncé par le syndicat comme "illimité".
D'après Serge Genevay, président de la de la Coordination Rurale du Rhône, que nous avons pu contacter, une "cinquantaine d'agriculteurs en moyenne se relayent sur le site", bravant le froid vif de ce début du mois de janvier.
Tous ont désormais les yeux rivés sur la journée de jeudi à Paris. Plusieurs convois de tracteurs sont en mouvement en France et filent vers la capitale, et ce malgré l'interdiction du déplacement de convois de tracteurs par les autorités.
Les agriculteurs rentreront dans Paris "même si la moitié finit en garde à vue", a déclaré Bertrand Venteau, nouveau président national du syndicat.
Sur son compte Facebook, la Coordination Rurale a publié une vidéo montrant le départ de quelques tracteurs de la Drôme vers Paris.
Concernant Lyon, la préfecture a indiqué à Euronews qu'aucune prolongation de l’arrêté interdisant la circulation des tracteurs et engins agricoles, en vigueur jusqu'au 8 janvier à minuit, n'est prévue à ce stade. "L'objectif était de garantir les conditions de circulation de l'ensemble des usagers pour assurer la sécurité routière alors que de nombreux convois montent vers Paris."
La préfète du Rhône, Fabienne Buccio, a d'ailleurs rencontré les agriculteurs sur le point de blocage ce mercredi. Elle a écouté leurs revendications et "a promis de les faire remonter à Paris".
Un triple front : Mercosur, sanitaire et fiscal
Le premier déclencheur de cette grogne est diplomatique : le traité UE-Mercosur. Pour les éleveurs, la signature de cet accord est vécue comme une trahison. Ils dénoncent l'arrivée massive de viandes bovines traitées aux antibiotiques de croissance, produites sans les contraintes environnementales drastiques imposées en France.
Serge Genevay a expliqué à Euronews que le problème ne s'arrête pas à la filière bovine. Il va concerner aussi "les céréales et d'autres produits qui seront à des prix inférieurs à nos coûts de production et surtout ne répondant pas au même cahier des charges que nous (OGM notamment) ".
Les agriculteurs dénoncent une concurrence qu’ils jugent déloyale et mettent en garde contre un risque pour les consommateurs si ces produits, interdits depuis des années, revenaient sur le marché.
À cette crainte s'ajoute une urgence sanitaire dramatique : la dermatose nodulaire contagieuse (DNC). Cette maladie virale, qui décime les cheptels bovins à travers le pays, a porté un coup de grâce au moral des éleveurs. La région Occitanie a été la plus touchée par la maladie, et les actions des agriculteurs s'y sont concentrées cet automne.
Les représentants du secteurs mobilisés réclament non seulement des indemnisations à la hauteur des pertes, mais aussi une gestion plus souple des mises en quarantaine, jugeant le protocole d'abattage actuel trop brutal pour la survie économique des fermes. En effet, un seul cas dans un élevage provoque l'abattage de tous les animaux.
Concernant l'indemnisation, le gouvernement propose une somme de 4 000 euros par exploitation touchée. Selon Serge Genevay, "4 000 € par exploitation sont toujours les bienvenus mais cette somme est largement en deçà des pertes réelles."
Un montant jugé donc "dérisoire" par la Coordination Rurale, qui réclame un triplement de l'aide et un moratoire sur les dettes sociales qui accablent les exploitations touchées.
Sur le plan sanitaire, une campagne de vaccination des animaux a débuté en décembre. Selon le ministère de l'Agriculture, "au 5 janvier 2026, 77,3 % du cheptel des dix départements du Sud-Ouest concernés est vacciné, soit 558 022 bovins".
Toujours selon le ministère, 116 foyers de DNC ont été détectés en France au total depuis le 29 juin 2025 : en Haute-Savoie (44), en Savoie (32), dans les Pyrénées-Orientales (22), le Jura (7), l'Ain (3), l'Ariège (2), la Haute-Garonne (2), l'Aude (1), le Doubs (1), les Hautes-Pyrénées (1).
Dans le Rhône, un seul cas a été détecté dans le village de Saint-Laurent de Chamousset une commune située 50 km à l'ouest de Lyon en septembre dernier. Une surveillance des autres exploitations avec notamment le confinement des animaux avait été déclenché.
Enfin, le volet financier achève d'embraser les esprits. Avec l'entrée en vigueur au 1er janvier 2026 de nouvelles taxes sur les engrais et la suppression progressive des avantages sur le Gazole Non Routier (GNR), les charges d'exploitation explosent. Dans le Rhône, où plus d’un agriculteur sur trois vit avec moins de 1 000 euros par mois, cette hausse de quelques centimes est vécue comme un point de rupture.
Quelles solutions pour sortir de l'impasse ?
Reçue par le Premier ministre Sébastien Lecornu ce mercredi, la délégation de la Coordination rurale emmenée par son président Bertrand Venteau est ressortie de la réunion déçue, déclarant que "l’entretien avec le Premier ministre, bien que nécessaire pour préserver le dialogue, n’a une nouvelle fois pas permis d’obtenir de résultats satisfaisants."
Comme le souligne de son côté Serge Genevay,"les solutions étant connues, il manque les actions."
Face à cette paralysie, la Préfecture du Rhône, à Lyon, et le gouvernement tentent d'éteindre l'incendie, mais les réponses peinent à convaincre les agriculteurs les plus radicaux. Euronews a passé en revue les mesures actuellement sur la table.
- Mercosur : Paris a annoncé le renforcement des contrôles des importations alimentaires pour s’assurer que les produits entrant en France respectent strictement les normes européenne, par exemple absence de substances interdites.
Les cinq substances visées comprennent les fongicides mancozèbe, thiophanate-méthyl, carbendazime et bénomyl, utilisés sur des produits allant des avocats et mangues au blé et au soja. La cinquième substance, le glufosinate, est un herbicide largement utilisé sur les pommes de terre.
Ils sont tous interdits dans l'UE en raison des risques qu'ils présentent pour la santé.
La mesure française doit encore recevoir le feu vert de la Commission européenne, qui l'examinera le 20 janvier, a indiqué le ministère de l'Agriculture dans un communiqué.
- Dermatose nodulaire contagieuse :
Le gouvernement a donc prévu un déploiement massif de vaccins pour immuniser le cheptel et freiner la propagation de la maladie.
Le ministère de l'Agriculture a aussi indiqué vouloir prioriser certaines races bovines rares dans ses campagnes de vaccination pour éviter leur disparition.
- Sur la fiscalité et le soutien économique :
Une déduction fiscale durable est appliquée aux exploitations bovines, notamment étendue à l’assiette des cotisations sociales, pour alléger la charge fiscale des éleveurs.
Le gouvernement a évoqué des fonds d’urgence de plusieurs dizaines de millions d’euros pour faire face à des crises sanitaires ou économiques et pour adapter les règles de circulation des animaux.
- Sur les contraintes bureaucratiques et administratives :
Le gouvernement souhaite simplifier les normes administratives pour les agriculteurs et réduire les charges liées à des réglementations jugées excessives ou redondantes. Une mesuré déjà annoncée lors de la dernière crise début 2024.
La région Auvergne-Rhône-Alpes et d'autres collectivités en France proposent d'accélérer les "Guichets uniques" pour les agriculteurs en difficulté, afin de réduire les délais de paiement des aides de la PAC, qui accusent parfois plusieurs mois de retard.
Reste à savoir si ces propositions suffiront à apaiser le mouvement : rien n'est moins sûr. La situation pourrait même s'aggraver dès la semaine prochaine, la date du 12 janvier étant évoquée pour la signature définitive du traité UE-Mercosur, après 25 ans de négociations.