Plusieurs influenceuses russes postent des vidéos où elle interpellent le président russe sur la situation dans le pays - mais, pointent les critiques, selon la vieille tradition russe "le tsar est toujours bon, ce sont les boïars (courtisans) qui sont mauvais".
La très populaire blogueuse russe Victoria Bonya, qui vit à Monaco et a lancé récemment une série d'appels très médiatisés au Kremlin, a suscité un débat plus large sur l'internet russe, auquel se sont jointes d'autres stars des médias sociaux et leurs armées d'abonnés.
Parmi ces derniers, Katya Gordon, qui s'est présentée comme une "avocate, philanthrope et patriote", a rendu public (source en russe) son appel émouvant.
"Vous ne nous jetterez pas toutes en prison"
La vidéo de Katya Gordon, qui a accumulé des millions de vues et des centaines de milliers de likes, contient un appel aux autorités au nom des "femmes de Russie". L'influenceuse prédit que si cette partie de la société n'est pas entendue, le pays sera confronté à une "révolte des femmes", c'est-à-dire à des manifestations massives de femmes qui, comme le précise la vidéo, ont accumulé de nombreux griefs à l'encontre des "initiatives" du Kremlin.
Selon Gordon, les femmes n'ont rien à craindre, car elles se soucient "de l'avenir de leurs enfants", "ne veulent pas vivre en Corée du Nord", et les autorités, pense-t-elle, ne sont pas capables de "les jeter toutes en prison".
Dans la liste des plaintes que lui font parvenir ses abonnés, elle cite la pression croissante exercée sur les lycéens pour qu'ils ne poursuivent pas d'études supérieures, le contexte économique difficile dans lequel de nombreuses femmes entrepreneurs perdent leur entreprise et d'autres "ne peuvent pas payer leur crédit immobilier et leurs charges", et l'absence d'une norme sociale de traitement respectueux et égalitaire des femmes, y compris sur les tribunes publiques.
"Les gens ont peur de vous"
Gordon et de nombreux autres leaders d'opinion (source en russe) ont ainsi soutenu la démarche de Victoria Bonya qui, le 14 avril, a enregistré "au nom du peuple" une allocution vidéo de 18 minutes adressée au locataire du Kremlin, suggérant que le président russe ne reçoit pas toutes les informations sur la situation dans le pays parce que son entourage a peur - "du peuple, des blogueurs, des artistes et des gouverneurs".
Bonya estime que Poutine "ignore beaucoup de choses". La liste des problèmes les plus urgents, selon elle, comprend les inondations au Daghestan, l'abattage d'animaux en Sibérie et le bridage d'Internet mobile ou blocage de certaines applications de médias sociaux, ainsi que la hausse des prix et les faillites des entreprises. "Les gens cherchent sur Google comment quitter la Russie. C'est l'une des requêtes les plus populaires actuellement", souligne l'influenceuse.
La vidéo de Bonya a été visionnée des dizaines de millions de fois et a reçu plus d'un million de "likes" sur Instagram. Peu après, la blogueuse a enregistré une deuxième vidéo dans laquelle elle annonce, en larmes (de gratitude?), que son message a été entendu par le Kremlin. Le porte-parole de la présidence russe, Dmitri Peskov, a en effet déclaré que les autorités avaient vu son message vidéo de Bonya, l'a qualifié de "follement populaire" et a précisé qu'il n'avait "pas été laissé sans attention".
"Nos enfants voient tout cela"
La vidéo de la jeune fille n'a pas manqué d'attirer l'attention et les plateformes de propagande. Des médias et des blogueurs pro-Kremlin, ainsi que des robots travaillant dans l'intérêt du Kremlin sur le réseau social VKontakte (le Facebook russe), ont commencé à l'accuser de diffuser la rhétorique des services occidentaux et à la comparer à la veuve du militant de l'opposition Alexei Navalny.
L'un des principaux porte-parole du Kremlin, le journaliste et présentateur TV Vladimir Soloviev, a demandé au bureau du procureur général, lors d'une émission télévisée, d'évaluer juridiquement les déclarations de Bonya. " Ce n'est pas à cette minable vermine d'ouvrir sa sale gueuleet d'encombrer l'espace", a-t-il fait remarquer avec toute la grâce coutumière des propagandistes russes.
En réponse aux insultes et aux jurons fréquents dans le lexique public du présentateur vedette de la "télé patriotique", Bonya a promis une action en justice contre Soloviev, le député de la Douma Milonov (qui l'a traitée d'"escorte de Dubaï") et d'autres figures publics qui, selon elle, rabaissent les femmes.
Bonya peut se targuer de 13 millions d'abonnés sur Instagram. Dans ses autres publications, où il n'est pas question des difficultés économiques de la Russie, elle montre des fragments de vie luxueuse à Monaco (en précisant qu'elle y élève seule un enfant et paie des impôts), parle de la passion de sa fille Angelina pour les sports équestres, émet des idées conspirationnistes, notamment sur le coronavirus, et partage aussi son principal hobby - l'alpinisme : au printemps dernier, elle a gravi l'Everest.
Pas un mot sur la guerre
Selon les observateurs, cette - dernière - vague de mécontentement, des plus massives, qui s'élèvent sur le web russe au moment où Moscou restreint activement l'internet mobile et les réseaux sociaux, s'inscrit dans l'ancien schéma soviétique si non pré-révolutionnaire "bon tsar - mauvais courtisans".
Ni Bonya ni les influenceurs multimillionnaires qui l'ont soutenue ne disent un mot de la guerre déclenchée en Ukraine et de la mobilisation, partielle dans le passé, ou, redoutée, générale, dans le futur peut-être très proche ; presque tous précisent qu'ils se considèrent comme des patriotes et qu'ils "respectent Poutine".
Bonya a déclaré avoir reçu des demandes d'interviews et de commentaires de la part de l'opposition et de médias étrangers, notamment la BBC et la chaîne de télévision Dojd, mais les avoir déclinées. "Ne me mêlez pas de ça, s'il vous plaît, je ne suis pas avec vous, je suis avec le peuple, je suis à l'intérieur du peuple", a-t-elle souligné (source en russe).
Néanmoins, la résonance des vidéos de l'influenceuse monégasque auprès du "peuple", ainsi que des publications des blogueurs russes et leurs abonnés qui l'ont soutenue, va bien au-delà de la tâche formulée par Bonya - atteindre le président Poutine, "isolé" par son entourage qui a "peur" de lui.
Ainsi, le blogueur russe Mikhail Nefedov écrit (source en russe) sur Facebook qu'"en fait, Bonya a bel et bien atteint le pouvoir russe et montré qu'il y a une faille dans votre système (de contrôle, mais aussi de propagande, NDLR) : si vous le voulez, vous pouvez atteindre un large public même à partir du réseau social le plus fermé et le plus interdit. Et que tous vos blocages sont en grande partie un gaspillage de budget, ils n'ont pas l'effet escompté".