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"Emmène-moi en Amérique" : la Bosnie s’unit derrière un hymne viral pour son retour au Mondial

Un supporter bosnien agite un trophée de la Coupe du monde gonflable dans une fan zone à Sarajevo, le 12 juin 2026.
Un supporter bosnien brandit un trophée de la Coupe du monde gonflable dans une fan zone à Sarajevo, le 12 juin 2026 Tous droits réservés  AP Photo
Tous droits réservés AP Photo
Par Aleksandar Brezar
Publié le Mis à jour
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Alors que le pays des Balkans occidentaux célèbre sa deuxième participation à la compétition, malgré son statut d'outsider, une chanson de 15 ans sur la vie à l'étranger, signée par un groupe très populaire, est devenue l'hymne officieux des supporters bosniens.

Après que l’attaquant remplaçant Jovo Lukić a repris de la tête un corner à la 21e minute pour la Bosnie-Herzégovine lors de son match d’ouverture de la Coupe du monde face à l’un des pays hôtes, le Canada, vendredi, un petit groupe de supporters bosniens, mais particulièrement bruyants, a laissé éclater sa joie dans le stade de Toronto.

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Ce pays des Balkans occidentaux d’environ 3 millions d’habitants attendait avec fébrilité cette participation à la Coupe du monde – seulement la deuxième depuis son indépendance de l’ex-Yougoslavie en 1992, qui a été suivie d’une guerre sanglante de quatre ans – après avoir créé la surprise en éliminant, à domicile, l’Italie, quadruple championne du monde, lors des barrages européens au terme d’une séance de tirs au but irrespirable.

À plusieurs milliers de kilomètres de là, largement minoritaires dans une marée de supporters canadiens vêtus de rouge au stade temporairement agrandi sur les rives du lac Ontario – parmi lesquels Ryan Reynolds et Mike Myers –, les joueurs bosniens ont arraché des larmes de joie aux fans en bleu massés dans les hauteurs des tribunes.

Titularisé à la place de la star de l’attaque Edin Džeko, Lukić, qui évolue à l’Universitatea Cluj en Roumanie, a conclu une action collective après un début de match enlevé, où la Bosnie était annoncée comme le petit poucet promis à souffrir face à un Canada donné favori.

Le Bosnien Jovo Lukić (25) célèbre l’ouverture du score durant la première mi-temps du match du groupe B de la Coupe du monde entre le Canada et la Bosnie, 12 juin 2026
Le Bosnien Jovo Lukić (25) célèbre l’ouverture du score durant la première mi-temps du match du groupe B de la Coupe du monde entre le Canada et la Bosnie, 12 juin 2026 AP Photo

La Bosnie a ensuite livré une prestation défensive record, devenant seulement la quatrième équipe de l’histoire de la Coupe du monde à réaliser plus de 70 dégagements dans un même match. Le Canada a fini par réduire l’écart à la 78e minute, avant que la rencontre ne se termine sur un match nul.

Les Dragons – le surnom historique de la sélection bosnienne – ont toutefois été salués pour leur combativité au coup de sifflet final par les supporters canadiens, fidèles à leur réputation de convivialité.

La Bosnie occupe la 64e place au classement FIFA, soit le rang le plus bas du groupe B, derrière la Suisse (19e), le Canada (30e) et le Qatar (56e).

Pour la Bosnie, il n’a pourtant jamais été question de renoncer, au plus grand bonheur de ses supporters, dont beaucoup appartiennent à une vaste diaspora dispersée en Europe de l’Ouest et en Amérique du Nord depuis la guerre, il y a plus de trente ans.

Des supporteurs bosniens célèbrent dans un fan festival à Sarajevo, 12 juin 2026
Des supporteurs bosniens célèbrent dans un fan festival à Sarajevo, 12 juin 2026 AP Photo/Armin Durgut

D’autres ont quitté la Bosnie dans la période d’après-guerre, marquée par un progrès au point mort, en raison des querelles politiques incessantes entre les représentants des trois principaux groupes ethniques du pays – Serbes de Bosnie, Croates de Bosnie et Bosniaques – et d’un labyrinthe de contre-pouvoirs conçu par les Occidentaux pour équilibrer les rapports de force, mais qui a fini par donner naissance à l’un des systèmes politiques les plus complexes au monde.

Dans ce contexte, leur hymne s’est imposé comme l’un des tubes de cette Coupe du monde : une chanson vieille de quinze ans du groupe bosnien très populaire Dubioza Kolektiv, qui s’ouvre sur ces paroles : "Je viens de Bosnie, emmenez-moi en Amérique".

"Un rêve de football à l’américaine pour toute la nation"

Ce morceau, devenu viral sur les réseaux sociaux après avoir été repris par les supporters – qui le chantaient de plus en plus fort à mesure que la Bosnie se rapprochait de la qualification, et en ont décliné les paroles sur des banderoles et des T-shirts – n’est pas seulement un air entêtant venu des Balkans : il traduit aussi un désir d’ailleurs et de meilleure vie.

Initialement intitulé "USA", le titre se voulait une ironie sur le mythe de l’herbe plus verte ailleurs, un thème récurrent pour un groupe qui a fait des causes politiques et sociales une part centrale de son identité.

"Je veux tout recommencer, revenir dans le no man’s land, passer le bonjour à ton chef, je ne veux pas de ta green card, je veux repartir comme une fusée vers les Balkans", disent les paroles originales.

"C’est une histoire intéressante que celle de cette chanson, qui a connu une deuxième, une troisième puis une quatrième vie en quinze ans", explique Vedran Mujagić, bassiste de Dubioza Kolektiv.

"Elle est passée de cette vision satirique de l’immigration et du rêve américain à un rêve de football à l’américaine pour toute la nation."

Brano Jakubović et Vedran Mujagić, membres du groupe bosnien Dubioza Kolektiv, posent pour une photo à Sarajevo, 11 juin 2026
Brano Jakubović et Vedran Mujagić, membres du groupe bosnien Dubioza Kolektiv, posent pour une photo à Sarajevo, 11 juin 2026 AP Photo/Armin Durgut

L’hymne viral de Dubioza Kolektiv continue de faire des émules. Après le match contre le Canada, les commentateurs vedettes Thierry Henry et Zlatan Ibrahimović ont entonné en direct à la télévision le refrain accrocheur : "Je viens de Bosnie, emmenez-moi en Amérique".

Considérés comme deux des plus grands buteurs de l’histoire, les deux hommes entretiennent des liens avec la Bosnie et le message de la chanson : les enfants d’Henry sont à moitié bosniens, tandis que le père d’Ibrahimović est originaire du pays.

"C’est ce qui peut arriver de mieux à un groupe ou à une chanson : lorsque les gens se l’approprient, lui donnent de nouveaux sens et qu’elle devient la leur", souligne le claviériste de Dubioza Kolektiv, Brano Jakubović. "Elle ne nous appartient plus."

Jusqu’où la situation peut-elle se dégrader ?

Pourtant, les nouvelles venues de Bosnie ces dernières années ont de quoi inquiéter. Le pays a largement marqué le pas sur la voie de l’adhésion à l’Union européenne, tandis que les dirigeants ethno-nationalistes continuent de privilégier leurs intérêts politiques, personnels et financiers au détriment des réformes.

On estime qu’environ un quart de la population vit dans une situation de pauvreté relative, dans un contexte de chômage élevé. Le système de santé est en grande difficulté, fragilisé par une corruption largement répandue.

Pour ne rien arranger, la structure particulièrement complexe de l’État bosnien entretient les divisions, notamment à travers des systèmes éducatifs séparés et un refus persistant d’affronter le passé. Celui-ci se traduit par la négation de crimes de guerre et de génocides, malgré de nombreuses condamnations par des tribunaux internationaux et les appels répétés de la communauté internationale à la réconciliation.

Une femme passe devant un panneau d’affichage reprenant des paroles de la chanson de Dubioza Kolektiv "I Am From Bosnia, Take Me to America" à Sarajevo, 11 juin 2026
Une femme passe devant un panneau d’affichage reprenant des paroles de la chanson de Dubioza Kolektiv "I Am From Bosnia, Take Me to America" à Sarajevo, 11 juin 2026 AP Photo/Armin Durgut

En 2024, le ministère de la Sécurité au niveau de l’État estimait qu’environ 1,8 million de Bosniens nés dans le pays avaient émigré pour vivre ailleurs, dans 54 pays à travers le monde. Un autre demi-million sont nés à l’étranger.

Le dernier recensement national, réalisé en 2013, faisait état de 3,7 millions de Bosniens vivant dans le pays. Depuis, ce chiffre est estimé être passé sous la barre des 2,8 millions, l’un des taux de dépeuplement les plus élevés d’Europe.

Si "USA" de Dubioza Kolektiv résonne différemment pour ceux qui vivent à l’étranger, les émigrés bosniens en saisissent aussi le sens plus profond, eux qui ont souvent échangé un ensemble de difficultés contre un autre.

Une fois partis, explique Vedran Mujagić, "ils se heurtent à l’hostilité des habitants, de l’extrême droite, qui ne veulent tout simplement pas d’eux".

"C’est une situation schizophrène : vous voulez partir, mais vous savez d’une certaine manière que vous ne serez pas forcément mieux de l’autre côté", poursuit-il. "De ce point de vue, cette chanson fonctionne toujours aussi bien qu’avant."

Des rêves qui perdurent

Dans tout cela, le football reste le principal facteur d’unité, une lueur d’espoir face aux politiques de peur et de division.

Après des années de désillusions face aux grandes nations du football européen lors des qualifications – la Bosnie ayant notamment échoué à deux reprises en barrages de Coupe du monde et d’Euro face au Portugal – le pays a finalement disputé la Coupe du monde au Brésil en 2014, déclenchant une véritable fièvre du ballon rond.

Sous la direction de Safet Sušić, ancien attaquant de légende toujours très apprécié des supporters du PSG, où il a brillé dans les années 1980 et au début des années 1990, la sélection avait perdu son premier match 2-1 face à l’Argentine, Lionel Messi inscrivant le but décisif.

Mais c’est surtout le match contre le Nigeria qui reste, encore aujourd’hui, en travers de la gorge des supporters bosniens : Edin Džeko, alors buteur de Manchester City, s’était échappé au marquage après une passe de Zvjezdan Misimović et avait marqué, avant que le but ne soit annulé pour hors-jeu.

ARCHIVES : Edin Džeko, capitaine de la Bosnie, réagit après la défaite de son équipe lors du match du groupe F de la Coupe du monde contre le Nigeria à l’Arena Pantanal de Cuiabá, au Brésil, 21 juin 2014
ARCHIVES : Edin Džeko, capitaine de la Bosnie, réagit après la défaite de son équipe lors du match du groupe F de la Coupe du monde contre le Nigeria à l’Arena Pantanal de Cuiabá, au Brésil, 21 juin 2014 AP Photo

C’était avant l’ère de la VAR, et la décision est restée inchangée, même si les ralentis télévisés, encore disponibles en ligne, montrent clairement que Džeko était en jeu. La Bosnie s’était finalement inclinée 1-0 et, malgré une victoire lors du dernier match de groupe face à l’Iran, le rêve brésilien s’était arrêté là.

Il a ensuite fallu attendre douze ans avant que l’actuel sélectionneur, Sergej Barbarez, ancien capitaine de la sélection, ne prenne les commandes et ne réussisse un petit exploit lors des barrages disputés en deux matches contre le pays de Galles puis l’Italie. Malgré une brillante carrière en Allemagne, notamment au Borussia Dortmund et au Hambourg SV, il n’a jamais disputé de grande compétition internationale avec la Bosnie.

Seuls deux joueurs de l’équipe présente au Brésil évoluent encore sous le maillot bosnien : Edin Džeko, l’un des rares quadragénaires du tournoi à évoluer toujours au plus haut niveau, et le latéral gauche de l’Atalanta, Sead Kolašinac, capitaine lors du match de vendredi.

"Vous êtes Bosniaques, le monde est à vos pieds"

Dans une lettre adressée aux enfants de Bosnie, publiée par The Players’ Tribune juste avant le match contre le Canada, Edin Džeko revient sur son parcours vers le haut niveau.

Il y évoque ses parties de football enfant à Sarajevo assiégée, entre deux bombardements et à l’abri des tirs de snipers, ses débuts modestes au Željezničar, l’un des deux grands clubs de la capitale, ainsi que ses doutes lorsqu’il est transféré en République tchèque à 17 ans pour seulement 25 000 euros.

"Pour être honnête, je ne savais même pas quel était mon rêve. Je voulais juste progresser. J’avais cette foi en moi-même", confie Džeko.

"La partie la plus forte de mon corps, c’était ma tête. Quand je suis arrivé à Teplice, je me suis dit : Edin, tu dois travailler plus que les autres, sinon ils te renverront."

Il raconte aussi son ascension jusqu’à Manchester City, après son passage à Wolfsburg, où sa valeur avait atteint près de 40 millions d’euros.

"J’ai grandi avec la guerre. Du jour au lendemain, je vivais un conte de fées. Rien n’est jamais impossible. Pas même emmener la Bosnie à la Coupe du monde", écrit Džeko.

Des enfants portant le maillot de la sélection bosnienne donnent à manger aux pigeons dans la vieille ville de Sarajevo, avant le match de Coupe du monde 2026 entre le Canada et la Bosnie, 12 juin 2026
Des enfants portant le maillot de la sélection bosnienne donnent à manger aux pigeons dans la vieille ville de Sarajevo, avant le match de Coupe du monde 2026 entre le Canada et la Bosnie, 12 juin 2026 AP Photo/Armin Durgut

L’équipe qu’il capte aujourd’hui est composée en grande partie de jeunes joueurs, issus pour la plupart de la deuxième génération de migrants. Dans ce contexte, le message de Džeko sonne à la fois comme un clin d’œil à ses coéquipiers et comme un appel à l’unité d’une nation divisée depuis trop longtemps.

"Je joue pour mon peuple. Je joue pour les garçons et les filles dans les rues de Sarajevo. Je joue pour toutes les cultures et religions différentes qui rendent notre pays si beau, même si certains essaient encore de nous diviser", affirme Džeko. "Ils n’y parviendront jamais."

"Ce n’est pas grâce à moi. Ce n’est pas grâce aux adultes. Nous n’apprenons jamais. C’est grâce à vous, les enfants… Vous, vous ne changez pas."

"Alors faites-moi une dernière faveur, d’accord ?", demande Džeko.

"Que vous viviez à Sarajevo, à Rome ou à Saint-Louis… Que vous soyez musulman, juif, catholique ou orthodoxe… N’oubliez jamais d’où vous venez. Vous êtes Bosniaques. Le monde est à vos pieds."

Sources additionnelles • AP

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