Analystes et entreprises attendaient une baisse plus forte du taux directeur, mais la Banque de Russie invoque des risques pro-inflationnistes liés à la guerre.
La Banque de Russie a abaissé son taux directeur de 14,5 % à 14,25 %, une réduction moindre qu’anticipé par les analystes, sur fond de difficultés économiques liées à la hausse des dépenses de guerre en Ukraine, aux sanctions occidentales et à la crise des carburants provoquée par les frappes de drones ukrainiens.
Lors d’une conférence de presse (source en russe) vendredi, la présidente de la banque centrale, Elvira Nabioullina, qui apparaissait pour la première fois en public depuis le début du mois de juin, après avoir expliqué son absence par des problèmes de santé, a laissé entendre qu’il ne fallait pas s’attendre à un assouplissement de la politique monétaire dans un avenir proche.
Selon elle, les taux pourraient rester élevés plus longtemps en raison de « risques pro-inflationnistes » liés à des dépenses budgétaires plus élevées que prévu au cours des trois prochaines années. Nabioullina a qualifié cette orientation de « politique budgétaire plus accommodante ».
La flambée des prix de l’essence a également été l’un des facteurs clés de la décision de procéder à une baisse plus modeste des taux.
« La hausse du prix de l’essence peut aussi se répercuter sur les anticipations d’inflation, car il s’agit d’un produit très sensible, aussi bien pour les particuliers que pour les entreprises », a déclaré Nabioullina, reliant ainsi la campagne aérienne des forces armées ukrainiennes à des problèmes très concrets de l’économie russe.
Les conséquences des ripostes ukrainiennes
Ces derniers mois, sur fond de poursuite des attaques russes contre les villes ukrainiennes et du refus du Kremlin d’engager des pourparlers de paix, l’Ukraine a intensifié les frappes de drones contre les raffineries de pétrole, ports et pétroliers russes, perturbant le fonctionnement du marché des carburants. Certaines stations-service ont instauré un rationnement du carburant.
En mai, la production de pétrole en Russie est tombée à son plus bas niveau depuis un an, sur fond d’attaques de plus en plus fréquentes de drones ukrainiens contre les raffineries. Au moins 53 régions du pays ont été confrontées à une forme ou une autre de pénurie d’essence.
Dans la nuit du 18 juin, près de 200 drones ukrainiens ont frappé Moscou et la région de Moscou, dans ce qui constitue la plus importante attaque contre la capitale russe depuis le début de la guerre à grande échelle.
Les images de l’explosion dans une raffinerie dans le sud-est de Moscou, qui a soufflé le couvercle d’un réservoir, ont largement circulé dans les médias internationaux.
Samedi, le quotidien russe Kommersant a fait état d’une forte hausse des prix de l’essence. Dans la région de Moscou, le carburant a augmenté de plus de 3 roubles par litre. Jusqu’ici, les prix des essences AI-92 et AI-95 progressaient en moyenne de 0,1 à 1 rouble, note le journal, qui n’a pas mentionné une seule fois les frappes de représailles ukrainiennes parmi les causes de la crise actuelle.
Les experts cités par Kommersant expliquent notamment la situation par une « réduction de l’offre de carburant », des « réparations imprévues dans les raffineries, une demande saisonnière plus forte et une consommation de panique ».
Les stations-service qui n’appartiennent pas aux neuf plus grandes compagnies pétrolières russes sont même contraintes d’acheter de « l’essence biélorusse, plus chère ».
Les entreprises craignent de « geler »
Depuis l’an dernier, la Banque centrale réduit ses taux par petites étapes au fur et à mesure que se multiplient les signes de ralentissement de l’économie. Au premier trimestre, l’économie russe s’est contractée pour la première fois en trois ans, les secteurs civils faisant face à des taux d’intérêt élevés et à une pénurie de main-d’œuvre.
En moyenne, les analystes tablaient sur une baisse plus marquée, à 14 %, selon le consensus publié par le média russe RBK.
À la veille de l’intervention de Nabioullina, les organisations patronales russes avaient appelé (source en russe) le régulateur à réduire le taux d’un point de pourcentage, à 13,5 %, afin que l’économie ne « gèle » pas complètement. Les taux élevés pèsent sur les entreprises : les grands groupes réduisent leurs effectifs et demandent un soutien public, tandis qu’une partie des petites entreprises est contrainte de mettre la clé sous la porte.
La Banque centrale avait fortement relevé son taux à des niveaux inédits depuis des années en 2024, dans un contexte de flambée de l’inflation liée aux dépenses militaires.
Selon Bloomberg, le déficit budgétaire de la Russie sur les cinq premiers mois de 2026 atteint déjà 6 000 milliards de roubles (61 à 62 milliards d’euros), soit 2,6 % du PIB, dépassant de 60 % le niveau annuel prévu. Le gouvernement prévoit d’augmenter encore les dépenses militaires de 4 à 5 000 milliards de roubles (41 à 52 milliards d’euros), ont indiqué à Bloomberg des sources anonymes.
Lors du Forum économique international de Saint-Pétersbourg, au début du mois, auquel Elvira Nabioullina ne s’est pas rendue, le président Vladimir Poutine a rejeté les affirmations annonçant l’effondrement de l’économie, en affirmant que le rythme de croissance du PIB avait simplement « ralenti jusqu’au niveau des pays de la zone euro ».