La guerre commerciale américaine pousse le Canada vers l'Europe. Défense, aéronautique et technologies industrielles offrent d'abord un avantage aux entreprises européennes.
La guerre commerciale entre les États-Unis et le Canada rapproche Ottawa de l'Union européenne. Pour les entreprises européennes, ce repositionnement ouvre déjà des perspectives dans la défense, l'aéronautique et les technologies industrielles.
Le Premier ministre canadien Mark Carney a reçu une ovation debout à Strasbourg mercredi, un privilège rarement accordé à un chef de gouvernement étranger au Parlement européen.
La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a ensuite donné à cet accueil une portée politique.
"Je voudrais travailler avec vous pour faire du Canada le premier membre associé de l'UE", a-t-elle déclaré lors du discours annuel sur l'état de l'Union.
Von der Leyen a décrit cette relation élargie comme une "Alliance pour l'avenir", couvrant la défense, l'énergie, la technologie, les minerais critiques et l'Arctique.
Que signifie le statut de "membre associé" ?
Les traités européens ne prévoient pas de catégorie de "membre associé" et il n'existe aucun cadre type que le Canada pourrait simplement rejoindre.
En créer une supposerait un accord entre les États membres et des négociations juridiques complexes.
Parmi les 27, 10 États membres, dont la France et l'Italie, n'ont toujours pas ratifié complètement l'Accord économique et commercial global (CETA), près de dix ans après la signature de l'accord de libre-échange entre le Canada et l'Union européenne.
Carney a également assuré que le Canada ne cherche pas à adhérer pleinement à l'UE. Ottawa veut plutôt une "alliance unique" qui dépasse le cadre d'un accord de libre-échange classique.
Pour l'instant, la proposition tient davantage du signal politique que du plan juridique détaillé.
Mais les contrats récents montrent que la relation commerciale avance déjà.
Le commerce entre l'UE et le Canada a déjà pris de l'élan
Les échanges de biens et de services entre les deux parties ont augmenté de plus de 81 % depuis 2016, l'année précédant l'application provisoire du CETA, pour atteindre un peu plus de 130 milliards d'euros en 2025, selon le Conseil de l'UE.
Les exportations de biens de l'UE vers le Canada se sont élevées à 48,9 milliards d'euros. Les exportations de services ont ajouté 29,4 milliards d'euros supplémentaires.
L'Allemagne a expédié environ 12 milliards d'euros de marchandises vers le Canada l'an dernier. L'Italie suivait avec 6,3 milliards d'euros, devant la France avec 4,4 milliards d'euros.
Les machines, les produits chimiques, les médicaments et les équipements de transport dominent les ventes européennes au Canada.
Les ventes de machines européennes au Canada ont atteint un niveau record de 9,5 milliards d'euros l'an dernier. Les équipements électriques sont passés de 2 milliards d'euros en 2022 à 3,3 milliards, et les voitures de 2,9 milliards à 4,4 milliards sur la même période.
Le secteur aéronautique a progressé plus fortement que tous les autres. Les ventes d'aéronefs motorisés sont passées de 449 millions d'euros en 2022 à 1,2 milliard d'euros l'an dernier.
Les groupes européens de défense bien placés pour en profiter
La défense fournit la preuve la plus nette que le Canada cherche désormais au-delà de ses fournisseurs américains traditionnels.
En juillet, Ottawa a choisi l'allemand TKMS AG & Co. KGaA, chantier naval issu de la scission de Thyssenkrupp AG en octobre dernier, comme fournisseur privilégié pour jusqu'à 12 nouveaux sous-marins.
Même si le contrat définitif n'a pas encore été signé, cette décision place une entreprise européenne au cœur de l'un des plus grands programmes d'achats militaires du Canada.
Le suédois Saab a également gagné du terrain. Ottawa a retenu le groupe comme fournisseur privilégié pour six avions de surveillance GlobalEye, devant les propositions de Boeing et de L3Harris.
Le GlobalEye repose sur des avions d'affaires fabriqués par le canadien Bombardier Inc. Saab a proposé de réaliser une grande partie des travaux au Canada, en combinant capteurs et systèmes de mission européens avec des cellules canadiennes.
Les appareils utilisent des jets produits par Bombardier au Canada. Saab a proposé de mener une grande partie des opérations au Canada, en associant la technologie européenne au savoir-faire industriel canadien.
Le Canada est aussi devenu en juin le premier pays non européen admis aux marchés du programme de défense SAFE de l'UE.
Cela donne aux industriels canadiens accès aux achats conjoints européens et facilite, pour les groupes de défense européens, la constitution de chaînes d'approvisionnement intégrant des entreprises canadiennes.
Airbus et Siemens disposent déjà d'une solide présence
Les opportunités dépassent le seul matériel militaire. Air Canada a passé une commande ferme auprès d'Airbus pour huit A350-1000.
Le gouvernement a également confié à Airbus la fourniture de quatre nouveaux ravitailleurs A330, ainsi que la conversion de cinq appareils, dans le cadre d'un programme de 3,6 milliards de dollars canadiens (2,2 milliards d'euros) dont le premier avion neuf a effectué son vol en juillet.
Ottawa a engagé 1,5 milliard de dollars canadiens supplémentaires (930 millions d'euros) pour maintenir la flotte en opération.
L'allemand Siemens investit 150 millions de dollars canadiens (97 millions d'euros) sur cinq ans dans un centre de recherche au Canada dédié à la fabrication de batteries assistée par l'intelligence artificielle.
Les groupes français Keolis, Systra et SNCF Voyageurs participent aussi au consortium Cadence, retenu en 2025 pour développer Alto, le projet de ligne à grande vitesse entre Toronto et Québec. Le Canada a consacré environ 2,4 milliards d'euros à la phase de développement du projet.
Les minerais critiques pourraient être la prochaine opportunité
Les réserves canadiennes de nickel, de lithium, de cuivre et d'autres minerais critiques offrent un nouveau terrain potentiel de coopération.
L'Europe veut réduire sa dépendance à l'égard de fournisseurs concentrés et politiquement risqués.
Le Canada cherche davantage d'investissements, de capacités de transformation et de clients au-delà des États-Unis.
En mars, la Banque européenne d'investissement et le gouvernement canadien ont signé une lettre d'intention pour examiner des financements de projets canadiens liés aux minerais critiques.
L'accord ne comporte pas encore d'engagements financiers.
Mais il pourrait à terme soutenir des entreprises européennes actives dans les technologies minières, la transformation, le recyclage et la production de batteries.
Le prix d'un accès européen renforcé
Le CETA avait supprimé 99 % des lignes tarifaires en 2024. Une nouvelle alliance devrait donc offrir autre chose qu'une nouvelle baisse des droits de douane.
Les gains supplémentaires viendraient sans doute des marchés publics, de l'investissement, du commerce numérique, de la mobilité des professionnels et de la reconnaissance mutuelle des normes.
Un accès plus large pourrait aussi obliger le Canada à aligner certaines de ses règles sur celles de l'UE dans les secteurs couverts par tout futur accord.
Il est toutefois trop tôt pour présumer que le Canada adopterait les règles européennes dans tous les domaines, de l'agriculture à la protection des données. Tout dépendra de ce que recouvrira finalement le statut de "membre associé".
Angelo Katsoras, analyste géopolitique à la Banque Nationale du Canada, souligne dans une note publiée en août que Bruxelles "utilise de plus en plus les règles de marchés publics, les subventions, les droits de douane et les exigences de contenu local pour encourager davantage de production au sein de l'Europe".
Cela pourrait créer des difficultés pour les entreprises canadiennes qui cherchent à pénétrer le marché européen.
Selon Katsoras, "diversifier les échanges au-delà des États-Unis vers des régions comme l'UE sera probablement plus difficile que ce que beaucoup anticipent".
La même logique vaut dans l'autre sens. Les entreprises européennes ont davantage de chances de réussir au Canada lorsqu'elles investissent sur place plutôt que de compter uniquement sur leurs exportations.
L'Europe peut-elle remplacer les États-Unis ?
La réponse, en bref, est non.
Les États-Unis ont absorbé 71,7 % des exportations de marchandises canadiennes en 2025. L'UE, en comparaison, représentait 8,7 % du commerce total de biens du Canada.
Le Canada ne peut pas remplacer rapidement les oléoducs, les voies ferrées, les usines et les chaînes d'approvisionnement transfrontalières structurées autour de son voisin du sud.
Le scénario le plus réaliste est une redistribution progressive des investissements et des contrats publics.
La défense et le ferroviaire peuvent évoluer en premier, puisque les gouvernements choisissent les fournisseurs. Les minerais critiques, les technologies de batteries et les infrastructures énergétiques pourraient suivre à mesure que les financements et les chaînes d'approvisionnement se mettent en place.
Le pivot européen du Canada ressemble donc moins à un divorce économique avec les États-Unis qu'à la décision de ne plus dépendre d'un seul partenaire.
Pour les entreprises européennes, les grands gagnants ne seront pas forcément ceux qui exportent le plus.
Ce seront plutôt les groupes prêts à transformer les technologies européennes en production, en investissements et en emplois sur le sol canadien.