L'Union européenne mise sur les petits réacteurs nucléaires pour atteindre ses objectifs en matière de climat et stabiliser l'approvisionnement en électricité, mais certains pays et groupes de défense de l'environnement estiment que cette technologie est coûteuse et qu'elle n'a pas fait ses preuves.
La Commission européenne considère l'énergie nucléaire comme une option viable dans le cadre de l'ambition de l'Union européenne d'atteindre la neutralité climatique d'ici 2050, en assurant la stabilité du réseau lorsque l'énergie éolienne et l'énergie solaire ne parviennent pas à couvrir la demande, ont déclaré des fonctionnaires de l'UE mardi. L'Union ramène sur le devant de la scène un scénario pour dormant dans lequel les risques et les préoccupations environnementales pourraient hanter les pays européens.
Le plan de l'UE visant à déployer de petits réacteurs nucléaires (SMR) d'ici le début des années 2030 est conçu pour fournir de l'électricité et de la chaleur à faible teneur en carbone, tout en décarbonisant et en réduisant les coûts énergétiques pour les industries lourdes telles que l'acier et les produits chimiques.
Mais de nombreux écologistes estiment que cette technologie n'a pas fait ses preuves, qu'elle est coûteuse et risquée, surtout si on la compare aux sources d'énergie renouvelables, qui sont faciles à mettre en œuvre.
Plusieurs pays de l'UE, comme l'Autriche, l'Irlande et le Portugal, ont pris leurs distances par rapport aux ambitions nucléaires, mais beaucoup d'autres parient sur une renaissance de cette énergie décarbonée mais consommatrice en eau et créatrice de déchets à la durée de vie millénaire. Onze pays de l'UE ont soutenu une déclaration lors d'une conférence historique en 2024, saluant l'énergie nucléaire comme un facteur de sécurité et de souveraineté énergétiques et s'engageant à une "coopération renforcée" sur les réacteurs SMR.
La Belgique, la Bulgarie, la Croatie, la Finlande, la France, la Hongrie, l'Italie, les Pays-Bas, la Pologne, la Suède et la République tchèque figurent parmi les signataires de la déclaration, qui appelle les régulateurs à "libérer pleinement" le potentiel du nucléaire et à "permettre des conditions de financement" pour soutenir la prolongation de la durée de vie des réacteurs nucléaires existants.
Le chancelier allemand Friedrich Merz a récemment qualifié d'erreur majeure la décision de l'Allemagne d 'abandonner progressivement l'énergie nucléaire sous les anciens chanceliers Angela Merkel et Olaf Scholz, arguant qu'elle a conduit à des prix de l'énergie élevés et à une capacité de production d'électricité insuffisante.
Bien que Friedrich Merz ait reconnu que les centrales qui ont déjà été fermées et démantelées ne peuvent pas être redémarrées de manière réaliste, il plaide en faveur d'un retour à l'énergie nucléaire par le biais des réacteurs de type SMR.
"L'abandon de l'énergie nucléaire a été une grave erreur stratégique. Si cela devait être fait, ils auraient au moins dû laisser les dernières centrales nucléaires allemandes connectées au réseau il y a trois ans", a déclaré le chancelier aux médias allemands en janvier.
La présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, a présenté des arguments similaires lors du sommet sur l'énergie nucléaire qui s'est tenu à Paris mardi.
"Alors qu'en 1990, un tiers de l'électricité européenne provenait du nucléaire, ce chiffre n'est plus que de près de 15 % aujourd'hui", a-t-elle déclaré. "Cette réduction de la part du nucléaire a été un choix. Je pense que l'Europe a commis une erreur stratégique en tournant le dos à une source fiable et abordable d'énergie à faible taux d'émission".
Le même jour, Rafael Grossi, directeur général de l'Agence internationale de l'énergie atomique, a salué le sommet historique de 2024 à Bruxelles comme le moment où "ce chemin de réflexion a commencé", notant que "le nucléaire ne sera pas le facteur dominant" mais fera partie d'un "système intégré intelligent".
La France, qui a accueilli cette rencontre sur le nucléaire civil, se présente aujourd'hui comme le fer de lance du nucléaire civil en europe. "J'appelle chaque acteur, public et privé, à prendre sa part" dans le fiancement de nouveaux projet, a déclaré le président Emmanuel Macron à l'ouverture du sommet_. "Nous devrions nous reveiller pour que les banques et les assureurs aillent d'avantage vers le nucléaire."_
Un succès basé sur le marché
Les SMR diffèrent considérablement des centrales nucléaires traditionnelles en ce sens qu'ils sont construits en usine avec des composants suffisamment compacts pour être transportés par camion ou par barge en vue d'être assemblés sur le site. Les déchets nucléaires et les questions de sécurité restent une préoccupation générale, mais la Commission souhaite néanmoins accélérer le déploiement et conçoit le déploiement des SMR comme un projet industriel.
La nouvelle stratégie propose des procédures simplifiées pour l'approbation des SMR, y compris une coopération entre les pays de l'UE en matière de surveillance réglementaire.
"Le succès du déploiement des SMR dépendra en grande partie de la création d'une forte demande sur le marché et d'un environnement commercial favorable. La nécessité croissante, dans diverses industries, d'électrifier et de décarboniser leur production sera un moteur important", peut-on lire dans la stratégie de la Commission.
Lors de l'événement de mardi, Ursula Von der Leyen a dévoilé une garantie de 200 millions d'euros pour soutenir les investissements privés dans les technologies nucléaires innovantes, avec des ressources provenant du marché du carbone de l'UE, le système d'échange de quotas d'émission.
"Non seulement nous allons dérisquer les investissements dans ces technologies à faible teneur en carbone, mais nous voulons aussi donner un signal clair pour que d'autres investisseurs nous rejoignent", a déclaré Mme von der Leyen.
Le commissaire à l'énergie, Dan Jørgensen, a soutenu que les prix élevés de l'énergie sont liés à la dépendance de l'Union européenne à l'égard des importations de combustibles fossiles, ce qui expose la région à la volatilité mondiale, comme l'a montré la crise au Moyen-Orient.
"L'accélération des investissements dans les infrastructures énergétiques et le soutien aux technologies propres innovantes telles que les SMR constituent une nouvelle étape importante dans la réduction des factures d'énergie", a déclaré le commissaire danois.
Plus de 10 pays de l'UE ont exprimé leur intérêt pour le développement et le déploiement des SMR au cours de la prochaine décennie dans leurs plans nationaux sur l'énergie et le climat, a déclaré l'exécutif européen, certains pays ayant déjà conclu des partenariats commerciaux.
La compagnie d'électricité tchèque CEZ a signé un accord avec la société britannique Rolls-Royce SMR pour former un partenariat stratégique afin de développer et de déployer des SMR, tandis que le premier SMR polonaissera construit à Włocławek dans le cadre d'un accord entre la compagnie d'énergie du pays, Orlen, et Synthos Green Energy.
Se vantant de l'énorme capacité industrielle en cours de développement dans son propre pays, le premier ministre hongrois Viktor Orbán a déclaré qu'il y avait un débat légitime à Budapest sur l'origine de l'énorme demande d'énergie. Il a déclaré que des visites aux États-Unis et au Canada avaient ouvert les yeux de son gouvernement sur les possibilités offertes par les mini-nucléaires.
"Ils construisent déjà un (petit réacteur modulaire) dans l'Ontario, que nous suivons de près pour en tirer des enseignements", a déclaré Viktor Orbán aux médias locaux en novembre 2025. "L'objectif est d'obtenir la technologie des petites centrales nucléaires, ce qui nous permettra de fournir en permanence de l'énergie bon marché, qu'elle soit connectée au réseau ou non, aux énormes développements industriels actuellement en cours en Hongrie."
Contrairement à la Hongrie, l'Irlande ne considère pas la production d'énergie nucléaire comme une solution pour répondre aux besoins énergétiques futurs. La législation irlandaise interdit le développement de la production d'électricité à partir de la fission nucléaire, tandis que le pays est fier de ses performances en matière d'énergie éolienne en mer, qui assure actuellement 33 % de son approvisionnement en électricité.
"Au niveau mondial, on observe un regain d'intérêt et d'investissement dans les technologies nucléaires, y compris les réacteurs SMR, et ces questions font l'objet de discussions actives au niveau de l'UE. L'Irlande suit ces développements et s'engage de manière constructive dans l'UE, le Royaume-Uni et les forums internationaux en tant qu'Etat membre responsable qui s'engage à respecter des normes élevées de sécurité et de protection de l'environnement ", a déclaré à Euronews un porte-parole du ministère irlandais de l'Énergie, du Climat et de l'Environnement.
Cependant, Dublin reconnaît également que l'énergie nucléaire joue un rôle important dans le mix électrique de plusieurs de ses voisins les plus proches, puisque chaque pays de l'UE est libre de décider de son mix énergétique.
Un diplomate de l'UE a exprimé son incertitude quant à l'utilité de la stratégie sur les SMR.
"Le plan lui-même est un peu vague pour l'instant, nous devrons donc attendre de voir comment il sera réellement mis en œuvre", a déclaré le diplomate à Euronews.
Les organismes de surveillance de l'environnement sont plus pessimistes.
Nuclear Transparency Watch (NTW), une organisation dédiée à la transparence, à la participation du public et à la prise de décision démocratique dans les activités nucléaires, ainsi que le groupe vert Environmental Europe Bureau (EEB) ont souligné les risques, les inefficacités et les déficits démocratiques associés au développement des SMR.
"Nous encourageons l'UE à donner la priorité aux énergies renouvelables, à l'efficacité énergétique et aux solutions axées sur la demande, des technologies éprouvées, rentables et conformes aux objectifs climatiques, plutôt que d'investir dans des technologies nucléaires non éprouvées et à haut risque", peut-on lire dans une déclaration commune du NTW et de l'EEB.
Tom Lewis, coordinateur de la politique énergétique de l'organisation environnementale Climate Action Network Europe, a déclaré que la stratégie de l'UE sur les SMR risquait de détourner l'attention, les ressources et l'élan politique des solutions éprouvées, telles que l'éolien et le solaire.
Si l'énergie nucléaire est décarbonée, elle n'est en effet pas verte et extrêmement dépendante de bonnes relations diplomatiques entre les pays qui exploitent l'uranium, et ceux qui en produisent. En 2019, 80 % de la production mondiale venait de la Namibie, l'Australie, le Canada et le Kazakhstan. À lui seul, ce dernier mine et exporte la moitié de l'Uranium présent sur le marché mondial.
"L'annonce de nouveaux instruments de dé-risquage risque d'utiliser l'argent public pour détourner le financement privé de solutions plus réalistes et moins coûteuses telles que les énergies renouvelables, le stockage et les solutions axées sur la demande", a déclaré Tom Lewis.