Le ministre français de l’Europe veut que l’UE mobilise « tous ses outils » contre les pratiques agressives de la Chine et des États-Unis, qu’il accuse d’avoir tourné le dos aux règles du commerce mondial.
L'Europe doit utiliser « tous les instruments » dont elle dispose pour « défendre ses intérêts » et contrer les pratiques commerciales étrangères agressives qui menacent son industrie, a déclaré à Euronews le ministre français des Affaires européennes, Benjamin Haddad.
Ses propos interviennent alors que l'UE envisage de sévir face à l'afflux d'importations chinoises.
« Le respect du droit international du commerce, c'est important. Mais il faut être fort pour être respecté », a déclaré Haddad dans l'émission d'entretien d'Euronews, 12 Minutes With.
« Nous devons être capables de défendre nos intérêts et d'utiliser tous les instruments à notre disposition, notamment pour faire respecter les principes fondamentaux d'équité et de réciprocité. »
Interrogé pour savoir si l'Europe avait réagi trop lentement à l'érosion des règles du commerce international, Haddad a répondu : « Oui, je le pense, parce que nous, Européens, restons parfois les derniers évangélistes d'une religion que plus personne ne pratique. »
« Vous savez, cette religion du libre-échange sans entraves de l'OMC (Organisation mondiale du commerce), que la Chine et les États-Unis ont clairement abandonnée depuis longtemps. »
Vendredi, l'équipe de la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, se réunira pour débattre de mesures plus sévères en réponse à toute une série de pratiques commerciales chinoises qui risquent de cannibaliser l'industrie et le marché européens.
Le débat devrait se poursuivre lorsque les dirigeants de l'UE se retrouveront à Bruxelles pour un sommet à la mi-juin.
En amont de ces discussions, cinq pays de l'UE, dont la France, l'Italie et l'Espagne, ont exhorté l'exécutif européen à envisager le recours à des droits de douane et à d'autres mesures pour protéger le bloc des pratiques commerciales étrangères, sans nommer la Chine.
Les inquiétudes se multiplient face à la surcapacité industrielle de Pékin, au recours massif aux subventions publiques et à son emprise sur les matières premières critiques.
La Chine domine de plus en plus les secteurs stratégiques, des matières premières aux technologies, ce qui lui permet de renforcer son levier politique sur ses concurrents.
Mais l'UE peine à se rassembler autour d'une position commune, certains pays comme l'Allemagne se montrant réticents à durcir le ton vis-à-vis de Pékin, de peur de compromettre la relation commerciale.
Ne soyons pas naïfs
Interrogé pour savoir si l'Allemagne se rapprochait progressivement de la position française, le ministre Haddad a déclaré : « Une prise de conscience est en train de se faire partout en Europe : pendant longtemps, nous avons pensé qu'il était sans risque d'exporter vers la Chine. Et nous voyons maintenant, au contraire, que (...) le savoir-faire technologique progresse en Chine avec le soutien de l'État. »
« Nous disposons d'un marché unique européen puissant ; nous avons donc toutes les raisons d'être optimistes quant à la force qu'un tel marché peut représenter, mais seulement si nous savons en tirer parti. Et nous avons tous les outils nécessaires à notre disposition (...) Il est donc essentiel désormais de ne pas être naïfs, de regarder ce que font les autres et de nous protéger nous aussi. »
Selon une étude récente, l'industrie allemande aurait perdu jusqu'à 124 000 emplois en 2025, le secteur automobile étant le plus touché, sur fond non seulement de concurrence étrangère accrue, mais aussi de faible demande et d'explosion des coûts de l'énergie.
En février, le président français Emmanuel Macron a promis de revoir d'ici juin la doctrine économique de l'UE, en précisant qu'un recours accru à l'endettement commun au niveau européen devrait en être un volet essentiel.
Mais la guerre en Iran et la fermeture de facto du détroit d'Ormuz ont depuis provoqué des ondes de choc dans l'économie mondiale, menaçant de reléguer au second plan l'offensive européenne en faveur de la compétitivité.
Les pays de l'UE traditionnellement qualifiés de « frugaux » s'opposent également avec vigueur à une augmentation de la dette commune alors que la marge de manœuvre budgétaire est très limitée et que les gouvernements voient déjà leur dette et leurs déficits s'envoler.
Haddad défend pourtant l'endettement commun comme la seule solution pour que l'Europe retrouve son avantage compétitif.
« Les marchés ont en réalité un fort appétit pour les actifs émis par l'Union européenne, qui est un partenaire financier fiable et digne de confiance », a-t-il déclaré.
« Et je pense que dans des domaines comme la défense, l'espace ou l'intelligence artificielle, où nous investissons insuffisamment et où nous sommes sous-dotés par rapport aux États-Unis, il serait pertinent, là, de recourir de nouveau aux marchés pour emprunter et injecter massivement des investissements afin de soutenir nos propres innovateurs, nos propres entreprises. »
Il a également reconnu qu'un groupe de pays partageant les mêmes vues, prêts à s'endetter collectivement sur les marchés, pourrait avancer ensemble sans nécessairement obtenir l'aval des 27 États membres.
« Lorsque vous disposez d'un noyau dur d'États membres qui veulent aller de l'avant et approfondir leur intégration et leur coopération sur ces questions, je pense qu'à un moment donné nous devons être capables d'avancer et de créer une dynamique pour que les autres nous rejoignent. »
L'intégralité de l'entretien avec le ministre français des Affaires européennes, Benjamin Haddad, est à retrouver mercredi 27 mai à 17 h 45 (heure d'Europe centrale) sur Euronews.