Le groupe Nosoli, qui regroupe les librairies Furet du Nord et Decitre, a demandé son placement en redressement judiciaire. Une nouvelle illustration des difficultés actuellement traversées par le secteur de la librairie en France.
C'est un épisode particulièrement douloureux auquel fait face Nosoli. Le groupe de librairies, qui comprend les enseignes le Furet du Nord et Decitre, a annoncé mardi 26 mai avoir demandé son placement en redressement judiciaire.
Ce statut permet de bénéficier de mécanismes pour se restructurer, comme le gel des dettes ou la garantie des salaires. Cette procédure doit s'ouvrir le 1er juin auprès du tribunal de commerce de Lille Métropole.
Dans un communiqué, le groupe explique être confronté à la “dégradation plus rapide qu’anticipée du marché depuis le début de l’année 2026”, dans “un environnement économique particulièrement exigeant nécessitant d’accélérer sa transformation”.
Le groupe, qui a réalisé un chiffre d'affaires de 150 millions d'euros en 2025, assure que les activités du Furet du Nord et de Decitre vont se poursuivre normalement durant son redressement judiciaire.
Nosoli compte quelque 600 collaborateurs et 27 librairies, dont 18 sous l'enseigne Furet du Nord, principalement basées dans le Nord, le Pas-de-Calais et en région parisienne, ainsi que 9 Decitre, majoritairement en région Auvergne-Rhône-Alpes.
“Ce placement judiciaire est synonyme de fragilité pour une chaîne qui peut disparaître” déplore Franck Brunet, délégué CFDT du Furet du Nord. Celui qui travaille depuis plus de dix ans à la librairie de Lille, fondée en 1921, évoque ses collègues du groupe et lui-même un “traumatisme”, qui met en péril “leur avenir et leur passion.”
En 2024, 50 postes avaient déjà été supprimés au sein du groupe Nosoli: trois librairies Furet du Nord avaient fermé à Lille, Paris et Beauvais, ainsi que deux magasins Decitre, à Annemasse et Bezons.
“Crise profonde” du marché des biens culturels
"Le marché des biens culturels traverse une crise profonde, marquée par une forte pression sur les marges et un recul des volumes de près de 15% depuis 2021", rappelle Nosoli dans son communiqué. Ce contexte a été "encore fragilisé ces derniers mois par l'évolution du pouvoir d'achat et des modes de consommation".
Un plan de redressement détaillé, visant à assurer la pérennité des activités et à préserver l'emploi, doit être présenté "dans les prochaines semaines", pour continuer sa nécessaire transformation face à un environnement économique "particulièrement exigeant", ouvrant la voie à des licenciements.
Plusieurs axes de transformation ont été identifiés : rééquilibrer l'activité entre les ventes de livres et le hors livre (jeux, papeterie, loisirs créatifs), investir dans le digital, ou encore se renforcer davantage dans le numérique et développer l'activité auprès des professionnels (collectivités, universités, etc.).
Le premier libraire indépendant de France en souffrance
Autre illustration des difficultés du secteur, en avril dernier, le tribunal des affaires économiques de Paris a placé le premier libraire indépendant de France, Gibert, en redressement judiciaire.
L'enseigne aux 16 magasins implantés dans 12 villes, qui emploie 500 personnes, voit son modèle économique pris en étau entre déclin du marché des livres neufs et compression de ses marges.
Gibert souhaite désormais se relancer grâce à la vente de livres d’occasions, son segment historique, actuellement en croissance de 10% par an selon le groupe.
“L’année 2026 est particulièrement difficile”, explique Guillaume Husson, délégué général du Syndicat de la Librairie Française (SLF). “En 2025, le marché des librairies indépendantes était stable. Mais depuis le début de l’année, nous subissons une baisse marquée de l’ordre de 2,5 à 3% des ventes”, ajoute-t-il.
Une baisse particulièrement difficile à gérer pour les indépendants. Avec 1% en moyenne, leur taux de marge compte parmi les plus bas du commerce de détail, ce qui fait dire à Guillaume Husson que "l'économie des librairies est vraiment sur le fil du rasoir".
"Dès que le marché connaît une baisse marquée, les difficultés et les situations de cessations de paiement arrivent rapidement”. Résultat, “beaucoup de petites librairies connaissent des difficultés, jusqu’au redressement judiciaire”, souvent hors des radars médiatiques.
Baisse du temps de lecture
Si la concurrence des grands acteurs de la vente en ligne comme Amazon, la Fnac ou Cultura représente un défi pour les indépendants, la baisse globale du temps de lecture inquiète tout le secteur.
“On voit depuis quelques mois que cette baisse touche tout le monde, toutes les générations, toutes les catégories socio-professionnelles, que ce soit petits, moyens ou grands lecteurs, ce qui est nouveau”, explique Guillaume Husson
En avril dernier, une étude publiée par le Centre national du livre révélait que chez les 16-19 ans, le temps de lecture par goût personnel (hors école, étude ou travail) s'élevait en 2025 à 18 minutes par jour, soit une de moins que l'année précédente. En comparaison, le temps passé devant les écrans était dix fois supérieur, soit trois heures par jour.
Sur la même période, des baisses de temps de lectures sur des catégories inhabituelles (filles, 7-12 ans, CSP+) ont été observées. "Quand les pratiques de lecture et d’achat de livres baissent, cela se répercute tout de suite sur les librairies”, explique le délégué général du SFL.
Reste alors à convertir de nouveaux lecteurs, “notamment en désacralisant la librairie” pour les publics éloignés du livre, avance Guillaume Husson. “Quand une personne franchit pour la première fois les portes d'une librairie, elle réalise que les professionnels sont disponibles, à l'écoute, et que le lieu n'est finalement pas si intimidant, qu'elle s'y sent bien. Alors, on a gagné”.