Ne voulant pas dériver avec leur maison d’édition après l’éviction d’Olivier Nora, 170 auteurs ont annoncé quitter Grasset. L'écrivain Oscar Coop-Phane revient sur son expérience. Le libraire Gwilherm Perthuis dénonce une industrie éditoriale ultraconcentrée.
Jusqu'où peut aller cette hémorragie, et qui restera-t-il encore chez Grasset ? Déjà, 170 auteurs ont annoncé quitter la célèbre maison à la couverture jaune, en pleine tourmente depuis le départ forcé de son président-directeur général, Olivier Nora, en désaccord avec la ligne de Vincent Bolloré.
Dans une lettre ouverte, les auteurs "démissionnaires" expliquent refuser "que nos idées, notre travail" deviennent la propriété du milliardaire ultraconservateur, qui a pris le contrôle du groupe Hachette Livre, maison mère de Grasset, en 2023.
Privés brutalement de leur éditeur historique, qu'ils décrivent comme un "rempart" et un "ciment" de l'indépendance de Grasset, ces écrivains dénoncent une "guerre idéologique visant à imposer l'autoritarisme partout dans la culture et les médias".
"On s'y préparait", confie à Euronews l'écrivain Oscar Coop-Phane, qui fait partie des auto-purgés, tout en reconnaissant que "l'on croyait en la capacité d'Olivier Nora à résister à la pression" du groupe Bolloré.
"Je pensais qu'Olivier serait indéboulonnable", poursuit le lauréat du Prix de Flore 2012 pour "Zénith-Hôtel" (Finitude), auteur de six livres chez Grasset, dont "Rose nuit" et "Un Arabe".
Selon lui, l'éditeur avait "une ligne très claire" : ne pas quitter le navire tant qu'on ne lui imposait pas de choses inacceptables.
"Je savais que le jour où Olivier partirait, je partirais aussi", avoue-t-il.
Ce qui avait attiré Oscar Coop-Phane chez Grasset ? "L'indépendance et l'esprit familial", se souvient-il. Selon lui, dans les échanges avec les éditeurs, les attachés de presse ou dans les étapes de la fabrication, "on ne ressentait pas le groupe".
Il dit penser aux salariés, qu'il estime "pris en otage", et souligne sa "chance d'avoir cette liberté".
Un mouvement collectif
Oscar Coop-Phane nous raconte que la mobilisation des auteurs bientôt ex-Grasset est née dans un groupe WhatsApp créé par plusieurs autrices. Une réunion de crise a ensuite eu lieu dans un café parisien jeudi dernier – pas au Flore, précise l'écrivain, mais dans "un bistrot moins iconique".
"On a tous des situations différentes, on voulait se mettre d'accord sur un texte de tribune" et évoquer "un éventail de toutes les situations", explique-il à Euronews.
Lors de ce rendez-vous, en présence d’avocats, des actions juridiques ont été envisagées pour permettre aux auteurs de récupérer l'ensemble de leurs droits sur leurs œuvres passées. Une procédure de poursuite collective – une "class action" à l'américaine – a notamment été évoquée.
Oscar Coop-Phane, pour qui la vie d'écrivain est avant tout une "existence solitaire", note souligne néanmoins cet élan de solidarité collective : "tous les signataires étaient d'accord pour se retirer malgré des divergences de vie". Il décrit des profils très différentes – "des énormes vendeurs, des moyens et des petits" , ainsi que des auteurs travaillant ou non avec d'autres éditeurs.
"Il y a des auteurs dont le livre sort la semaine prochaine, ou à la rentrée de septembre", nuance-t-il, ajoutant que, dans son cas, aucune date n'était arrêtée pour une prochaine publication. "J'étais de toute façon très en retard", plaisante-t-il.
Concernant ses six romans sortis chez Grasset, l'écrivain se dit "partagé".
"Je serai ravi de les retirer du catalogue, mais en même temps cela fait partie de l'histoire de la maison, qui, à l'époque, me parlait, me plaisait", explique-t-il, disant redouter, comme ses confrères, l'orientation idéologique que pourrait prendre la maison après la chute du "bastion" Nora.
Il précise toutefois que la rentrée 2026 avait été "pensée et prévue avec Olivier". "Faut-il la boycotter?", se demande-t-il, évoquant un possible dernier hommage.
Depuis plusieurs jours, le débat s'installe sur l'introduction d'une "clause de conscience" dans les contrats d'édition, sur le modèle de celle existant pour les journalistes, en cas de changement de ligne éditoriale jugé incompatible avec leurs convictions.
Alors qu'il est difficile de faire passer des textes dans une Assemblée nationale fragmentée, la sénatrice socialiste Sylvie Robert a proposé une "loi d'urgence" en ce sens, destinée à "protéger les auteurs".
L'affaire qui secoue le monde de l'édition est remontée jusqu'au chef de l'État. Lors d'une visite au Festival du livre de Paris ce vendredi, Emmanuel Macron a jugé "très important d'exprimer" et de "défendre" le "pluralisme" éditorial en France, ajoutant avoir une pensée pour "tous ces auteurs et pour monsieur Nora".
S'engager en faveur de l'indépendance
En France – pays des lecteurs et du prix unique du livre – l'édition relève de l'exception culturelle. Les maisons sont identifiables par le grand public pour leur catalogue, leurs idées et le design de leurs livres – souvent épuré, inamovible, tranchant avec les méthodes marketing anglo-saxonnes.
Les libraires en sont un relais essentiel.
Pour Gwilherm Perthuis, responsable de L'œil cacodylate, librairie indépendante incontournable du IIe arrondissement de Lyon, la gestion "autoritaire" des grands groupes, dont l'empire Bolloré, met en péril "l'ensemble de l'écosystème" du livre.
"C'est une horreur que des milliardaires s'approprient des maisons d'édition anciennes, qui ont une histoire, des identités pluralistes, une ouverture d'esprit, pour en faire un outil de propagande totalement idéologique", réagit-il auprès d'Euronews à la fronde historique chez Grasset.
"Qu'ils montent leur propre maison d'édition pour éditer ce que bon leur semble, ils sont libres de leurs gestes, mais ce qui est terrible c'est de s'approprier brutalement des projets éditoriaux qu'ils contestent afin de les dénaturer et les faire disparaître", déplore-t-il.
Le libraire, qui propose plus de 27 000 titres, salue la mobilisation des auteurs pour défendre leurs droits : "C'est une très bonne chose qu'ils puissent agir et s'exprimer collectivement et on les encourage à tenir bon dans cette voie solidaire. Ils auront plus de force pour tirer leur épingle du jeu".
Alors que l'on ignore encore à quoi ressemblera la rentrée 2026 chez Grasset, Gwilherm Perthuis reconnaît que sa librairie "ne valorise pas beaucoup les éditeurs du groupe Hachette", et que la situation va les inciter à être "encore plus restrictifs".
Selon le directeur de L'œil cacodylate, la mainmise des grands groupes pousse les éditeurs à se replier sur "les valeurs sûres, les livres qui marchent tout seuls, les best-sellers", afin de rentabiliser leurs investissements à court terme – au détriment de nombreux auteurs "qui ne se vendent pas vite, mettent du temps à émerger".
"Les libraires et les lecteurs doivent plus que jamais être attentifs à la manière dont sont pensés, diffusés, distribués, promus, médiatisés les livres et que cet objet ne soit pas vendu comme un produit banal mais bien comme une œuvre unique, singulière, qui rencontre un lectorat spécifique", souligne-t-il.
"Ce travail de dentelle prend du temps", assure Gwilherm Perthuis, estimant qu'à long terme, il doit permettre de résister aux "quelques gigagroupes d'édition qui, par leur concentration, dévorent tout et fonctionnent de manière autoritaire, voire fascisante".
Il appelle enfin à des lois de régulation pour "remettre les petites maisons d'édition au centre du jeu" et limiter ces dérives.