L'ex-Premier ministre espagnol, reconverti en chroniqueur sportif, provoque un tollé après avoir affirmé que les Bleus étaient une équipe "d'un très haut niveau", mais qui ne compte aucun Français. Des propos dénoncés comme un dérapage raciste par une partie de la classe politique dans les deux pays
Mariano Rajoy écrit des chroniques après chaque match de la sélection espagnole dans le quotidien El Debate depuis le début du Mondial. Celle publiée ce vendredi, intitulée "Aujourd’hui, la revanche est arrivée", revenait sur la victoire de l’Espagne face à la Belgique et se projetait sur la suite pour la Roja : la demi-finale à venir contre la France, le 14 juillet.
Après avoir rappelé que la France "a été deux fois championne du monde et finaliste de la dernière édition", qu'elle "a remporté tous les matches qu’elle a disputés dans ce Mondial" et qu'elle occupe "la première place du classement FIFA", l'ancien Premier ministre espagnol a glissé une remarque qui a enflammé les réseaux sociaux.
Selon Mariano Rajoy, les Bleus ont "un effectif de tout premier plan. Mais, cela dit, sans aucun joueur français". "Ce sera un adversaire redoutable", a-t-il cru bon d’ajouter.
La réaction de l’exécutif espagnol de gauche ne s'est pas fait attendre. Le ministre des Transports, Óscar Puente, s'en est pris à l'ancien dirigeant conservateur sur X en citant sa chronique et en le qualifiant de "crétin postfranquiste corrompu qui a échappé à la prison par une porte dérobée grâce au pouvoir judiciaire de ce pays".
Le ministre socialiste a particulièrement insisté sur deux passages du texte : l'un faisant référence aux "rouges", une allusion qui, selon son interprétation, vise à la fois les Diables rouges belges et la gauche espagnole, et l'autre, déjà cité, concernant l'équipe de France.
Rajoy, qui a dirigé le gouvernement espagnol entre 2011 et 2018, n'en est pas à sa première sortie mêlant football et politique dans ses chroniques du Mondial. Ce qui est plus inhabituel, en revanche, c'est de voir l'une de ses prises de position sportives se transformer en affaire institutionnelle : un ministre en exercice répondant directement à un ancien chef du gouvernement au sujet de la nationalité des joueurs adverses.
Pour l'heure, le président du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, n’a pas fait de commentaire supplémentaire. Il a dû réorganiser son agenda après l’incendie de Los Gallardos, en reportant des événements officiels.
Un fléau qui perdure depuis près de 30 ans
Outre les relents racistes de cette affirmation, celle-ci ne résiste pas à l'épreuve des faits. Sur les 26 joueurs retenus par Didier Deschamps, seuls trois sont nés hors de France : Michael Olise, né à Londres d’un père britanno-nigérian et d'une mère franco-algérienne ; Marcus Thuram, né à Parme alors que son père, Lilian Thuram, évoluait en Italie ; et Brice Samba, né en République démocratique du Congo. Tous trois possèdent la nationalité française et ont grandi, pour l'essentiel, dans le système de formation footballistique du pays.
Le commentaire de Rajoy ne surgit pas de nulle part. Il s'inscrit dans un débat qui traverse le football français depuis le sacre mondial de 1998, lorsque Zinedine Zidane, Lilian Thuram, Marcel Desailly ou Patrick Vieira ont soulevé leur première Coupe du monde.
Cette équipe, composée, entre autres, de joueurs fils ou petits-fils d'immigrés issus de familles originaires d'anciennes colonies françaises, a été célébrée comme le symbole d'une France diverse, "black-blanc-beur", et comme un modèle d'intégration. Tout le monde ne l'a pas perçue ainsi. Jean-Marie Le Pen, fondateur du Front national, estimait alors que cette équipe ne représentait pas la France et jugeait "artificiel que l'on fasse venir des joueurs de l'étranger en les baptisant équipe de France".
Le dirigeant d'extrême droite réitérera ses attaques contre des Bleus "colorés" dans les années qui suivront.
Ce discours, qualifié à l’époque de raciste, a laissé une empreinte qui a ressurgi à différents moments de la vie politique française, dans le cadre du débat sur l’immigration et l’identité nationale. La phrase de Rajoy, bien que formulée près de trente ans plus tard, reprend une logique similaire : remettre en cause la nationalité de joueurs nés et majoritairement formés en France en raison de leurs origines familiales.
"Un racisme crasseux"
En France, la sortie de l’ancien Premier ministre conservateur a déjà suscité de nombreuses réactions sur les réseaux sociaux, tandis que les premières réactions politiques commencent à émerger.
La secrétaire national du Parti communiste français, Fabien Roussel, a appelé dans un message sur X à ce que Mariano Rajoy soit "condamné", comparant sa tribune dans El Debate aux propos racistes tenus par une sénatrice paraguayenne visant le capitaine des Bleus, Kylian Mbappé. Ces déclarations avaient conduit à l’ouverture d’une enquête du parquet de Paris pour "injure publique aggravée", après la réception d’une plainte déposée par la Fédération française de football (FFF) auprès du Pôle national de lutte contre la haine en ligne de Paris.
"Ils ne peuvent pas s’empêcher d’exprimer un racisme crasseux pour tenter d’énerver notre belle équipe de France !", a écrit Fabien Roussel.
Euronews a sollicité une réaction de l'Élysée, qui n'avait pas répondu au moment de la publication de cet article. Le Premier ministre espagnol, Pedro Sánchez, sera à Paris mardi à l'occasion du 14-Juillet, qui coïncide avec l'affiche France-Espagne.
Pour des raisons évidentes de calendrier, Emmanuel Macron ne se rendra pas aux États-Unis pour assister au match. Nos confrères du Parisien rapportent toutefois que le président français ferait bien le déplacement en cas de qualification pour la finale.
Il n'est pas encore précisé si Emmanuel Macron regardera malgré tout la rencontre, qui débutera à 21 heures, heure française, ni dans quelles conditions. Après le défilé militaire, le chef de l’État participera à la commémoration du dixième anniversaire de l’attentat de Nice, qui avait fait 86 victimes lors du feu d’artifice tiré sur la promenade des Anglais. Selon un communiqué de l'Élysée, l'agenda public du président s’achèvera à 19 h 10 avec les salutations aux familles des victimes et aux représentants des forces mobilisées lors de l’intervention.