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Pourquoi le traité d'amitié avec la France pose-t-il problème au Parlement espagnol ?

Emmanuel Macron et Pedro Sánchez sur les hauteurs de Barcelone où se tient le 27e Sommet franco-espagnol, le 19 janvier 2023.
Emmanuel Macron et Pedro Sánchez sur les hauteurs de Barcelone où se tient le 27e Sommet franco-espagnol, le 19 janvier 2023. Tous droits réservés  AP Photo/Emilio Morenatti
Tous droits réservés AP Photo/Emilio Morenatti
Par Alexander Kazakevich
Publié le
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Présenté par le Quai d'Orsay comme une "nouvelle étape" de l'amitié franco-espagnole, le traité de Barcelone n'a pas encore été ratifié par Madrid. Euronews fait le point sur les relations entre les deux pays, alors que Paris appelle à sa pleine mise en œuvre.

Quel bilan peut-on tirer de la politique européenne d'Emmanuel Macron depuis son entrée à l'Élysée ? Les relations avec les pays les plus proches de la France en ressortiront-elles renforcées ?

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À Paris, on dresse un tableau sans ambiguïté : dès 2017, la "priorité" du président de la République a été d'"approfondir" les relations bilatérales avec ses principaux partenaires.

Dans cette logique, plusieurs documents majeurs ont été signés et ratifiés : le traité d'Aix-la-Chapelle avec l'Allemagne, le traité du Quirinal avec l'Italie et le traité de Nancy avec la Pologne. Une exception toutefois : le traité de Barcelone, signé avec Pedro Sánchez le 19 janvier 2023 et ratifié par la France quelques mois plus tard, n'a toujours pas reçu le feu vert des parlementaires espagnols.

Alors que le tandem franco-allemand s'érode face aux désaccords récurrents et que les relations entre Paris et Rome ont souvent été tumultueuses ces dernières années, cette non-ratification côté espagnol peut surprendre. Le blocage tient notamment à la principale innovation du traité de Barcelone : la participation croisée de ministres au Conseil des ministres du pays partenaire, disposition rejetée par l'opposition espagnole.

Le traité torpillé par la droite espagnole

Le "Traité d'amitié et de coopération entre la République française et le Royaume d'Espagne" a été signé à l'occasion du 27e Sommet franco-espagnol, qui s'est tenu sur la colline de Montjuïc, dans la capitale catalane, le 19 janvier 2023.

La France s'en félicite toujours. Ce texte "consacre les liens exceptionnels qui unissent nos deux pays, à tous les niveaux", a déclaré une source diplomatique à Euronews.

"Notre dialogue politique se poursuit au plus haut niveau", a-t-elle ajouté. "Le président de la République a notamment échangé avec le roi Felipe VI à Paris le 13 janvier et il rencontre régulièrement le président du gouvernement Pedro Sánchez lors des sommets européens et internationaux".

Signature du traité de Barcelone entre la France et l'Espagne, Musée national d’Art de Catalogne, le 19 janvier 2023.
Signature du traité de Barcelone entre la France et l'Espagne, Musée national d’Art de Catalogne, le 19 janvier 2023. AP Photo/Emilio Morenatti

Le traité de Barcelone a été signé "alors que le gouvernement espagnol bénéficiait d'une majorité parlementaire plus solide", souligne Alejandro Román Antequera, maître de conférences en civilisation espagnole contemporaine à l'université Paris Est Créteil.

La ratification n'a toutefois été votée que le 14 mai 2025, après les élections du 23 juillet 2023, qui ont conduit à une majorité parlementaire plus fragmentée et plus fragile qu'au cours de la législature précédente, explique-t-il dans un entretien avec Euronews. Le gouvernement de Pedro Sánchez rencontre désormais davantage de difficultés pour faire adopter ses lois.

Examiné par Euronews, le texte du traité, à part les invitations croisées de ministres, ne révolutionne pas la relation franco-espagnole déjà étroite, mais il renforce les dispositifs existants et donne un cadre permanent de consultation, de coordination et de coopération dans plusieurs domaines clés. À titre d’exemple parmi d'autres, il engage les deux parties à partager les informations "entre leurs forces policières et leurs autorités judiciaires", ainsi qu'à mener des opérations et enquêtes conjointes pour lutter plus efficacement contre le terrorisme et la criminalité transnationale organisée, incluant la cybercriminalité et le trafic de stupéfiants. L'échange et la formation conjointe de personnels militaires sont également encouragés.

Au Congrès des députés, sur 345 votants, l'autorisation de ratification du traité a été rejetée par 171 voix contre 163, avec 11 abstentions.

Parmi les opposants, on compte le Parti populaire (PP), de droite, VOX, d'extrême droite, et l'Union du peuple de Navarre (UPN), alliée du PP. Selon Alejandro Román Antequera, VOX "s'oppose frontalement au gouvernement sur toutes les questions", et s'agissant du traité avec la France, le parti "considère comme un problème pour la souveraineté nationale la présence de ministres français au Conseil des ministres".

Une disposition jugée "extravagante", que VOX rejette "catégoriquement".

L'article 2 du traité prévoit en effet qu'"un membre du gouvernement d'une des Parties est invité au Conseil des ministres de l'autre Partie, au moins une fois tous les trois mois et par alternance". Concrètement, cela signifie qu'au minimum quatre Conseils des ministres par an – soit environ un sur douze – se tiennent en présence d'un membre du gouvernement de l'autre pays.

Commentant l'issue du vote, le parti de Santiago Abascal a qualifié le texte de "vide, purement symbolique et chargé de rhétorique idéologique". La formation politique d'extrême droite a notamment estimé que "le traité reprend des concepts tels que la "diplomatie féministe", l'"égalité de genre", la "lutte contre le changement climatique" [...], qui, selon le parti, n'ont rien à voir avec une politique étrangère orientée vers la défense de l'intérêt national".

La notion de genre n'apparaît qu'une seule fois dans le traité, à l'article 6 du titre III consacré à la politique étrangère, de sécurité et de défense : "[Les Parties] portent une attention particulière à l’égalité femmes-hommes et à la promotion d'une diplomatie féministe. Les Parties promeuvent l'égalité de genre dans les enceintes internationales".

"Le PP ne voulait pas donner une victoire à Sánchez"

Quant au Parti populaire, après s'être abstenu lors du vote en commission des Affaires étrangères, il a finalement voté contre en séance plénière, invoquant le même argument de souveraineté, souligne Alejandro Román Antequera, qui précise que le PP a même déposé un recours devant la Cour constitutionnelle.

Selon le chercheur, cette opposition s'explique par une "position de faiblesse" des socialistes due aux difficultés au Parlement et aux allégations de corruption, dont l'affaire Koldo.

La tempête politique a éclaté en Espagne en 2024 autour de contrats publics de masques attribués de manière irrégulière, impliquant Koldo García, conseiller de l'ancien ministre des Transports José Luis Ábalos. La justice a révélé un réseau présumé de corruption et de trafic d'influence, entraînant inculpations, détentions provisoires et lourdes peines requises pour Ábalos et García. Le scandale a ébranlé le PSOE et mis le Premier ministre Pedro Sánchez sous forte pression politique, sans qu'il soit inculpé.

"Des messages WhatsApp [de réconciliation, contredisant l'idée d'une rupture nette] entre Pedro Sánchez et José Luis Ábalos venaient d'être publiés", poursuit l'universitaire, ajoutant que le PP réclamait des élections législatives anticipées,"car les sondages étaient très favorables".

"Le PP ne voulait pas donner une victoire au gouvernement de Pedro Sánchez avec la ratification du traité au Parlement. Cette victoire aurait pu détourner l'attention des difficultés rencontrées par le PSOE et éloigner le PP de l'électorat plus conservateur, car VOX aurait pu l'accuser de complicité avec le PSOE, et renforcer son image en tant qu'opposition véritable et comme unique parti politique qui défend la souveraineté", analyse Alejandro Román Antequera.

Le chef des conservateurs espagnols, Alberto Núñez Feijóo, s’entretient avec le leader d’extrême droite, Santiago Abascal, après une séance d’investiture, le 27 septembre 2023
Le chef des conservateurs espagnols, Alberto Núñez Feijóo, s’entretient avec le leader d’extrême droite, Santiago Abascal, après une séance d’investiture, le 27 septembre 2023 AP Photo/Paul White

Le Parti populaire souhaitait démontrer "l'incapacité du gouvernement à faire approuver des politiques importantes", note le chercheur, rappelant que "la politique étrangère reste un point fort pour Pedro Sánchez, un élément de refuge".

L'issue du vote aurait pu être différente si deux partis – Junts (7 députés) et Podemos (4 députés), qui avaient pourtant soutenu l'investiture de Pedro Sánchez – ne s'étaient pas abstenus. Les indépendantistes catalans et le parti de gauche radicale ont préféré contribuer à l'échec du traité, en raison de divergences politiques avec le gouvernement et pour affirmer leur autonomie.

L'expert précise : les dynamiques restent les mêmes, concernant le PP ou VOX, alors qu'il y a une amélioration de la relation entre les socialistes et Podemos, grâce au décret de régularisation d'un demi-million de sans-papiers.

Six Français et Espagnols sur dix jugent la relation bilatérale importante

Trois ans après la signature, la question reste en suspens. Côté français, on se veut optimiste : la non-ratification "ne veut pas dire que les coopérations se sont arrêtées", souligne une source diplomatique française auprès d'Euronews. "Nos coopérations existaient avant et se poursuivent".

Alejandro Román Antequera de l'université de Créteil abonde dans ce sens : "La relation est bonne, même si le traité n'a pas été ratifié. Il existe une excellente coopération dans divers secteurs et les contacts sont très fréquents".

Le couple royal espagnol à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques d’été 2024, le 26 juillet.
Le couple royal espagnol à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques d’été 2024, le 26 juillet. Loic Venance/Pool Photo via AP

Selon une étude du Real Instituto Elcano, publiée en octobre 2022 et intitulée "Espagne et France, regards croisés et attitudes à l’égard de l’Union européenne et de la guerre en Ukraine", une large majorité des citoyens des deux côtés des Pyrénées considère la relation entre l'Espagne et la France comme "assez" ou "très" importante pour leur propre pays (environ 60 %).

Cependant, beaucoup d'interviewés ne citent spontanément aucun exemple concret de coopération bilatérale. Parmi ceux qui en mentionnent, les Espagnols évoquent surtout la lutte contre le terrorisme, la sécurité, l'énergie et l'économie, tandis que les Français mettent en avant les échanges économiques, le tourisme et l'agriculture.

Près de la moitié des Français ne se souviennent d'aucune marque espagnole, alors que seulement 12 % des Espagnols déclarent ne connaître aucune marque française, note le think tank espagnol, spécialisé dans les questions de politique étrangère.

Français et Espagnols entretiennent une image globalement positive l'un de l'autre, fondée en grande partie sur l'expérience personnelle : 75 % des Français ont déjà visité l'Espagne, dont plus de la moitié à plusieurs reprises, tandis que 69 % des Espagnols ont séjourné en France, mais moins fréquemment (42 % y sont retournés).

Guerre des prix entre la SNCF et la Renfe

Les désaccords perçus restent marginaux : 45 % des Espagnols et 59 % des Français ne voient aucun sujet de conflit entre les deux pays.

"Les questions les plus problématiques sont les connexions énergétiques et les transports, les priorités n'étant pas les mêmes pour les deux pays", observe Alejandro Román Antequera.

Après un black‑out électrique majeur en Espagne et au Portugal en avril 2025, le débat s'est ravivé sur le manque d'interconnexions électriques entre la péninsule ibérique et le reste de l'Europe, notamment via la France.

Quand au secteur ferroviaire, le ministre espagnol des Transports, Óscar Puente, a accusé à de nombreuses reprises Ouigo, l'offre low-cost de la SNCF, de concurrence déloyale, critiquant des prix très bas, voire des ventes à perte, destinés selon lui à accroître sa part de marché en Espagne.

Le ministre espagnol pointe du doigt les "énormes pertes" d'Ouigo, "prises en charge par l'État français". Des "pertes que nous, Espagnols, devons financer par nos impôts". "Ils cherchent à éliminer la concurrence à moyen terme", conclut Óscar Puente.

Dans un rapport intitulé "Bilan de la libéralisation du transport ferroviaire de voyageurs", publié en mai 2025, la Commission nationale des marchés et de la concurrence (CNMC) relève que l'ouverture du marché a fait croître le nombre de voyageurs, au prix de pertes financières importantes pour les trois opérateurs. Depuis 2020, la Renfe, Iryo et Ouigo ont cumulé plus de 1,2 milliard d'euros de pertes, dont environ 191 millions pour la marque de la SNCF.

"La part de marché de la Renfe a chuté de près de 30 points après la libéralisation, pour atteindre 72 %, tandis qu'en France, SNCF Voyageurs conserve une part supérieure à 99 %", indique le rapport.

Madrid dénonce les difficultés de la Renfe à se développer sur le marché ferroviaire français, pointant les retards dans l'autorisation d'exploiter la ligne Paris-Lyon, un projet qui, selon la presse espagnole, pourrait ne pas voir le jour avant 2029.

Un train à grande vitesse espagnol AVE à quai à la gare de Lyon‑Part‑Dieu.

Un rapport d'Eco-Union, think tank basé à Barcelone, spécialisé dans les politiques publiques liées à la transition écologique, appelle à la création d'une véritable task force ferroviaire franco-espagnole.

Les auteurs prennent notamment l’exemple de la ligne à grande vitesse envisagée entre Barcelone et Toulouse, aujourd'hui au point mort en raison de difficultés persistantes de coordination transfrontalière et du manque de soutien des autorités françaises.

"Relancer les services ferroviaires transfrontaliers de voyageurs entre la France et l’Espagne n'est pas seulement un impératif climatique, mais aussi une opportunité stratégique pour approfondir l’intégration régionale", conclut le rapport.

Paris souhaite voir le traité ratifié bientôt

Le traité pourra-t-il entrer pleinement en vigueur avant la fin du mandat d'Emmanuel Macron, dans 14 mois ?

La France espère une ratification prochaine, rappelant que les deux pays "partagent des ambitions communes : renforcement de notre autonomie stratégique, transition écologique et numérique, sécurité et cohésion de nos sociétés", selon une source diplomatique.

"Une fois ratifié, ce traité fixera un cadre politique global, structurant notre relation à long terme, notamment dans l'éducation, la santé, la jeunesse, la défense, la coopération transfrontalière", anticipe-t-elle.

Le compte à rebours est lancé.

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