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Attentat contre la Marche des fiertés de Berlin : pourquoi l'Allemagne est menacée par le terrorisme islamiste

Projet d'attentat contre la marche des fiertés de Berlin
Attentat contre la marche des fiertés à Berlin Tous droits réservés  AP Photo
Tous droits réservés AP Photo
Par Verena Schad
Publié le
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Plusieurs experts voient derrière cet attentat une stratégie islamiste et s'interrogent sur le risque de nouvelles attaques.

Après l'attentat présumé d'inspiration islamiste contre la Marche des fierté de Berlin, au cours duquel une femme a été tuée et de nombreuses personnes blessées, l'auteur présumé Abdul Ballout est désormais mort.

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Sa mort ne met toutefois pas fin à l'enquête. Au contraire : la question centrale est désormais de savoir si cet islamiste, déjà connu des autorités, a agi seul, s'il a bénéficié de complicités – et si l'attentat aurait pu être empêché.

Pour les spécialistes du terrorisme, une attaque de ce type n'a rien de surprenant. Depuis des années, les services de sécurité mettent en garde contre la menace persistante que représentent des individus radicalisés qui agissent au nom de l'organisation terroriste État islamique (EI) et s'en prennent délibérément à des cibles hautement symboliques.

Le pseudo-califat de l'EI en Irak et en Syrie a peut-être été militairement vaincu, mais son idéologie continue de se répandre et ses branches en Afrique et en Afghanistan gagnent en puissance.
Asiem El Difraoui
Spécialiste de l'islamisme

Depuis longtemps, la stratégie de l'EI consiste à encourager partout en Europe des auteurs isolés à commettre des attaques dans des lieux chargés de symboles, notamment via les réseaux sociaux comme Instagram et TikTok, explique Asiem El Difraoui à Euronews.

Le spécialiste franco-allemand de l'islamisme, qui étudie depuis de nombreuses années le djihadisme, la radicalisation et les réseaux terroristes et travaille notamment pour des organisations internationales ainsi que pour des gouvernements, considère cet attentat comme faisant partie d'une stratégie de long terme de l'État islamique.

Cette stratégie de l'EI occupera encore l'Europe pendant des décennies.
Asiem El Difraoui
Spécialiste de l'islamisme

L'attentat s'inscrit dans le schéma d'attaques précédentes à Paris, Londres ou Berlin. Il n'existe pas de mesures de protection simples contre ce que l'on appelle le "micro-terrorisme".

"Le pseudo-califat de l'EI en Irak et en Syrie a peut-être été physiquement écrasé, mais l'idéologie survit. Des attaques comme celle-ci sont un moyen de remettre l'EI au centre de l'attention. Cette stratégie de l'EI occupera encore l'Europe pendant des décennies. Le message principal est le suivant : ce n'est pas fini."

Dr. Asiem El Difraoui, spécialiste de l'islamisme
Dr. Asiem El Difraoui, spécialiste de l'islamisme Photo privée

D'autres chercheurs en terrorisme relèvent eux aussi les caractéristiques de la stratégie bien connue de l'EI. L'expert en terrorisme Peter Neumann a déclaré au journal Bild que l'attentat correspondait au schéma des attaques islamistes visant des "cibles molles". Les événements à forte charge symbolique constituent depuis des années des cibles privilégiées de la propagande djihadiste.

Les services de sécurité mettent en garde depuis des décennies contre le danger des attaques dites "low cost". Les auteurs n'ont alors besoin ni de réseaux complexes ni d'attentats à l'explosif sophistiqués. Des véhicules ou des couteaux suffisent pour attirer un maximum d'attention avec des moyens limités.

Cette attaque aurait-elle pu être empêchée ?

Ce qui rend l'affaire particulièrement explosive, c'est que l'auteur présumé, Abdul Ballout, 21 ans, était déjà connu des services de sécurité : coups et blessures graves, extorsion aggravée, un délinquant multirécidiviste en voie de radicalisation islamiste.

Asiem El Difraoui estime légitimes les questions critiques adressées aux services de sécurité. "On peut bien sûr se demander si les autorités ne sont pas devenues négligentes dans ce dossier. Abdul Ballout n'aurait-il pas au moins dû porter un bracelet électronique ?"

Savoir si les autorités ont commis des erreurs fera désormais partie de l'enquête. Des responsables politiques de plusieurs partis ont déjà réclamé que toute la lumière soit faite.

Certains passent entre les mailles du filet et échappent même aux experts les mieux formés. L'essentiel est de repérer ces cas et de placer ces personnes sous une surveillance renforcée.
Asiem El Difraoui
Spécialiste de l'islamisme

L'an dernier, Abdul Ballout avait tenté à plusieurs reprises de rejoindre l'État islamique. Selon le parquet général de Berlin, il avait essayé de passer par la Turquie, la Mauritanie et le Liban pour se rendre en Syrie et y rejoindre l'EI. Au Liban, il a pris contact avec des membres présumés de l'EI, a été arrêté puis condamné à trois mois de prison. À son retour en Allemagne, il a de nouveau été arrêté à l'aéroport de Berlin.

En mai, il a été condamné à 22 mois de prison pour avoir voulu rejoindre l'EI, peine assortie d'un sursis. Abdul Ballout devait suivre un programme de déradicalisation. Il avait déjà participé à deux séances, la troisième étant prévue lundi matin.

Les programmes de déradicalisation, une option sans alternative ?

C'est précisément un tel cours de déradicalisation pour des professionnels de l'administration pénitentiaire ou du travail de jeunesse qu'Asiem El Difraoui a contribué à concevoir en 2019 pour l'Office fédéral pour la migration et les réfugiés. À la question de savoir si ces programmes sont efficaces, Asiem El Difraoui répond : "il n'y a pas d'alternative. Abdul Ballout était citoyen allemand. Certains passent entre les mailles du filet et échappent même aux experts les mieux formés. L'essentiel est de repérer ces cas et de placer ces personnes sous une surveillance renforcée."

Cela ne remet toutefois pas en cause l'idée même de la déradicalisation, poursuit Asiem El Difraoui. Pour beaucoup, la réintégration dans la société fonctionne. "Et nous vivons dans un État de droit, dans lequel on ne peut pas simplement enfermer des personnes pendant des années."

L'attentat contre la Marche des fiertés devrait relancer le débat politique sur la manière de gérer les islamistes dangereux déjà identifiés. Sont discutés un renforcement des mesures de surveillance, une coopération plus étroite entre les services de sécurité européens ainsi que les conditions dans lesquelles des extrémistes connus peuvent faire l'objet d'un contrôle renforcé ou d'une surveillance électronique.

Le Office fédéral pour la protection de la Constitution a estimé en 2025 le "potentiel de personnes islamistes enclines à la violence" en Allemagne à 9 110 individus.

En janvier, le groupe parlementaire de l'AfD au Bundestag a déposé une question écrite sur "l'efficacité et l'évaluation des programmes fédéraux de déradicalisation" et a demandé quelles mesures avaient été prises depuis 2020 pour mesurer de manière systématique l'efficacité des dispositifs de déradicalisation destinés aux jeunes.

Dans sa réponse, le gouvernement fédéral écrit : "la mesure d'impact et l'évaluation dans le domaine de la déradicalisation comportent des défis intrinsèques dont le gouvernement fédéral a conscience." Et il ajoute que "les indicateurs d'impact sont recueillis et évalués dans le cadre d'une appréciation au cas par cas de la situation d'ensemble, ne sont que partiellement quantifiables et dépendent fortement des conditions individuelles des clients".

En ce qui concerne la sortie d'un individu d'un milieu radicalisé, l'évaluation finale de la personne et "de la réussite de sa 'sortie' par l'accompagnateur de sortie reste toujours une appréciation temporaire et, sur cette base, une projection de son comportement futur. Ne peuvent être évaluées de manière définitive, par exemple, les circonstances de vie individuelles de la personne souhaitant sortir à l'avenir, qui pourraient éventuellement entraîner une 'rechute' dans d'anciens schémas de comportement extrémistes."

Malgré cela, l'Allemagne investit depuis des années dans la prévention et la déradicalisation. Le service public de conseil en matière de radicalisation de l'Office fédéral pour la migration et les réfugiés (BAMF) traite depuis 2012 des demandes de conseil et oriente vers des programmes de déradicalisation. Mais il n'existe pas de taux de réussite clair : les experts peuvent documenter des sorties individuelles, sans pouvoir mesurer de manière fiable combien de radicalisations sont durablement empêchées.

Dominique Thomas, chercheur sur le terrorisme et spécialiste de l'islamisme
Dominique Thomas, chercheur sur le terrorisme et spécialiste de l'islamisme Photo privée

Les spécialistes du terrorisme mettent en garde contre de nouvelles attaques

La France est l'un des pays qui ont le plus d'expérience des attentats d'inspiration islamiste. Depuis les attaques contre la rédaction de Charlie Hebdo en 2015 et les attentats du 13 novembre 2015 à Paris, qui ont fait 130 morts, le pays est dans le viseur des groupes djihadistes. Ont suivi notamment l'attentat au camion à Nice en 2016, qui a fait 86 morts, l'assassinat de l'enseignant Samuel Paty en 2020, ainsi que d'autres attaques au couteau et attentats, souvent commis par des individus radicalisés agissant seuls.

Elle dispose de relais et de réseaux jusque sur le sol européen. Cela préoccupe fortement les services de renseignement européens.
Dominique Thomas
Chercheur sur le terrorisme, EHESS Paris

Les services de sécurité français sont aujourd'hui considérés comme particulièrement expérimentés dans la gestion de la menace terroriste islamiste. "L'EI tente toujours de maintenir l'apparence de structures centrales. On suppose qu'il existe toujours un émir ou un calife qui se trouverait au Puntland", explique le chercheur français sur le terrorisme et spécialiste de l'islamisme Dominique Thomas à Euronews. (Ndlr : le Puntland est une région du nord-est de la Somalie, dans la Corne de l'Afrique)

"La province de Khorassan, en Afghanistan, est la plus active sur le plan médiatique et de la communication. En raison du grand nombre de combattants ouzbeks et tadjiks, mais aussi tchétchènes, elle dispose de relais et de réseaux jusque sur le sol européen. Cela préoccupe fortement les services de renseignement européens. À cela s'ajoutent, bien sûr, des Syriens, des Irakiens et des Libanais", poursuit Dominique Thomas.

Il mène ses recherches sur les mouvements djihadistes à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS), une grande école de sciences sociales à Paris, et conseille depuis des années des institutions européennes et les autorités françaises sur le terrorisme islamiste. Parmi ses ouvrages les plus connus figure "Générations djihadistes – Al-Qaïda, État islamique : histoire d'une lutte fratricide".

La question décisive est de savoir si, à l'avenir, des partisans de l'EI dans la diaspora pourraient également planifier et mener des attentats de plus grande ampleur.<br>
Dominique Thomas
Chercheur sur le terrorisme, EHESS Paris

"La question décisive est de savoir si nous en resterons à de petites attaques menées par des pseudo-loups solitaires, ou si, à l'avenir, des partisans de l'EI dans la diaspora pourraient également planifier et mener des attentats de plus grande ampleur", estime Dominique Thomas.

En Afrique aussi, l'EI est en train d'étendre sa présence. Ses principales provinces se situent en Afrique de l'Ouest, au Sahel, ainsi qu'au Mozambique, en République démocratique du Congo et en République centrafricaine.

"Al-Qaïda, en revanche, ne semble pas actuellement accorder une importance particulière à des attentats de ses branches en Europe. L'organisation se concentre surtout sur les dynamiques locales – par exemple sur une possible prise de pouvoir au Mali, qui n'est nullement exclue. Dans certaines régions du Yémen, Al-Qaïda renforce en outre discrètement et en grande partie dans la clandestinité son contrôle sur certains territoires", explique le chercheur en terrorisme Dominique Thomas.

Les États-Unis pourraient, à l'avenir, réduire leur engagement mondial dans la lutte contre le djihadisme.
Anne-Clémentine Larroque
Historienne, CEDEJ et Sciences Po

"Il est très difficile d'empêcher ce type d'attentats", explique Anne-Clémentine Larroque à Euronews. Cette historienne française est l'une des expertes les plus reconnues en France sur l'islamisme et les mouvements djihadistes. Les actions les plus difficiles à contrer sont celles qui ne sont pas directement pilotées et ordonnées par l'EI, souligne Larroque.

Anne-Clémentine Larroque, historienne, CEDEJ et Sciences Po
Anne-Clémentine Larroque, historienne, CEDEJ et Sciences Po Photo privée

"Il est quasiment impossible de surveiller chaque individu – placer un homme et une femme des services de sécurité derrière chaque personne radicalisée n'est tout simplement pas réaliste."

Anne-Clémentine Larroque craint surtout que les États-Unis réduisent à l'avenir leur engagement mondial dans la lutte contre le djihadisme. Larroque enseigne notamment à l'université française d'élite Sciences Po et conseille les autorités ainsi que des organisations internationales sur les questions de lutte contre le terrorisme.

Asiem El Difraoui souligne que la situation extrêmement tendue au Proche-Orient, avec les conflits sanglants, en particulier entre Israël et les organisations terroristes Hamas et Hezbollah, contribue à ce que de jeunes Européens continuent d'être radicalisés par l'EI.

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