À l'heure où l'industrie de la fast fashion ne montre aucun signe de ralentissement, Paulo Battista est l'un des rares à faire vivre encore, avec succès, le métier et l'art du tailleur au Portugal.
Parmi les patrons, les ciseaux et les fils, on pénètre dans un métier centenaire mais de plus en plus rare. Dans l’atelier de Paulo Battista, situé dans une rue parallèle à l’avenida da Liberdade, à Lisbonne, un costume prend forme à partir de tissus bruts et du savoir-faire de quelqu’un qui a appris cet art il y a plus de 20 ans.
"J’ai l’habitude de dire que c’est la couture sur mesure qui m’a découvert", confie Paulo Battista à Euronews, en soulignant qu’il n’avait jamais eu de lien avec ce métier ni avec l’industrie de la mode ou de la confection avant de commencer sa formation.
Un costume trois pièces peut demander jusqu’à 60 heures de travail. Dans cet atelier, en plus du tailleur qui lui donne son nom, travaillent aussi des couturières qui contribuent à donner forme aux pièces réalisées ici.
Tout le processus est assuré sur place, depuis le concept de chaque pièce jusqu’à sa confection. À la table de travail, où il mesure, marque et coupe les tissus d’origine britannique qui donneront forme aux costumes qu’il réalise, Paulo Battista explique qu’à Lisbonne, ils ne sont plus que deux tailleurs à faire vivre ce métier.
"J’ai suivi mon cours de coupe à Madrid, avec 21 Espagnols, et aujourd’hui je suis l’un des rares à exercer encore la profession", explique-t-il.
"Tant qu’il y a un besoin, il y a une opportunité"
Paulo Battista fait donc partie des rares à s’acharner, avec succès, à maintenir vivant le métier de tailleur. Dans un monde de plus en plus immédiat et "jetable", il estime que "les métiers ne vont pas disparaître", d’autant que "tant qu’il y a un besoin, il y a une opportunité".
Face à la croissance d’une industrie qui produit à grande échelle, ce tailleur estime que la profession pourra être affectée et devra, à coup sûr, s’adapter.
"Tant qu’il y aura un besoin, les gens sauront se réinventer. Maintenant, je pense que, probablement, le tailleur dans 20 ans ne travaillera plus comme moi je travaille, c’est-à-dire comme on travaillait il y a 30 ou 40 ans, parce que je n’ai appris que de cette manière-là. Je pense qu’ils vont s’adapter."
Faire faire un costume sur mesure peut être, pour certains, un luxe hors de portée. Mais, dans un monde de plus en plus dominé par la fast-fashion, un vêtement qui dure toute une vie ne paraît cher qu’aux yeux de quelques-uns.
"Quand une personne se plaint que faire une pièce sur mesure est cher, je demande toujours combien de temps elle pense que le costume va durer. S’il ne sert qu’à le porter deux fois, c’est probablement cher. Mais si un costume dure vraiment 20 ou 30 ans, si l’on répartit le prix sur toutes ces années de durabilité, je suis sûr qu’il revient beaucoup moins cher que de la fast-fashion."
Paulo Battista est l’un des noms les plus connus de la couture sur mesure au Portugal.
On se souvient souvent de lui comme "le tailleur des célébrités" : il a habillé plusieurs personnalités, dont l’animateur Manuel Luís Goucha, des footballeurs comme Bruno Fernandes et même l’actuel sélectionneur national, Jorge Jesus.
La plupart des nouveaux clients arrivent dans cet atelier grâce aux recommandations et au fameux bouche-à-oreille. Plus qu’un costume sur mesure, ces clients vivent une expérience pour le moins différente de celle d’un magasin, même de luxe.
"C’est presque comme le barbier, comme notre grand-père, notre père, qui ont toujours fait couper leurs cheveux par le même barbier. Ça ne veut pas dire que ce barbier était le meilleur du monde, mais c’était la relation qu’il créait avec cette personne", explique-t-il. "Ce qui est certain, c’est que le client, chaque fois qu’il vient ici, finit par rester, en raison de la relation qui se crée, et je sais qu’ici, même en payant plus dans ces boutiques de l’avenida da Liberdade, on ne trouve pas cette proximité, cette relation, ces liens qui se tissent ici."
"Je dis souvent qu’ils viennent pour discuter un peu et qu’ils me font la faveur de me commander un costume", confie en riant le tailleur, qui explique que, parfois, le tailleur connaît mieux les goûts d’un client que le client lui-même. "Chaque fois que de nouveaux tissus et de nouvelles collections arrivent, je les regarde et je me dis : tiens, celui-ci serait pour A, celui-là pour B, celui-ci irait bien à C… et je me trompe très peu, voire pas du tout."
L’UE interdit la destruction des vêtements invendus
Ce tailleur perpétue un métier qui survit grâce à la minutie, au temps et au souci du détail, face à la rapidité et au jetable. L’industrie textile ne s’arrête pas, avec une production massive et une consommation en hausse chaque année.
Avec cela viennent les coûts environnementaux. L’Agence européenne pour l’environnement explique qu’en 2022, l’industrie se plaçait en moyenne au cinquième rang des douze catégories de consommation des ménages en ce qui concerne l’utilisation de matières premières, les émissions de gaz à effet de serre et l’utilisation de l’eau et des sols.
Selon les chiffres les plus récents, la consommation de textiles par personne dans l’Union européenne est passée de 17 kg en 2019 à 19 kg en 2022, soit de quoi remplir une grande valise de voyage.
Outre la production, ce secteur est miné par le gaspillage : chaque année, environ cinq millions de tonnes de vêtements sont jetées dans l’UE, soit quelque 12 kg par personne. Seul 1 % des vêtements utilisés est effectivement recyclé en nouveaux articles d’habillement.
"On pollue pour produire et on pollue pour détruire", rappelle Paulo Battista. "C’est de la folie. Et il n’y a pas que le textile, je pense que la société est de plus en plus jetable", confie le tailleur.
Cette année est entré en vigueur le règlement européen qui interdit aux grandes entreprises de détruire les vêtements, accessoires et chaussures invendus, afin de promouvoir la réutilisation, le recyclage et l’économie circulaire dans l’une des industries considérées comme les plus polluantes au monde.