Après quatre année de conflit, l'Ukraine a développé une vaste industrie de drones, que Volodymyr Zelensky présente comme la meilleure au monde.
Dans l’atelier aménagé dans son garage, l’ingénieur ukrainien Eduard Trotsenko zigzaguait entre robots, armes et ordinateurs, débordant d’enthousiasme tandis qu’il présentait ses derniers prototypes et rêvait à des idées futuristes inspirées de la science-fiction.
En tête de sa liste d’idées figurent des "oiseaux mécaniques" capables de se poser sur des lignes à haute tension pour se recharger, et des "chiens robots" que l’on pourrait envoyer au combat.
"Pour sauver des vies humaines, pour sauver des soldats, il faut des robots", a déclaré Trotsenko.
Les armes autonomes se sont imposées au cœur de la guerre contre la Russie.
Les drones aériens sont utilisés en première ligne pour la reconnaissance et pour larguer des explosifs, tandis qu’au sol des robots terrestres appuient les opérations logistiques.
L’Ukraine s’est dotée de toute pièce d’une vaste industrie des drones, saluée par le président Volodymyr Zelensky comme la meilleure au monde.
Mais le limogeage, le mois dernier, du populaire ministre de la Défense Mykhailo Fedorov, l’un des plus fervents partisans des drones, a suscité des interrogations quant à l’avenir du secteur.
"Je ne comprends pas pourquoi ils ont renvoyé Fedorov", déplore Trotsenko, fondateur et PDG du fabricant de robots Temerland.
Malgré son départ, les acteurs du secteur et les militaires interrogés par l’AFP assurent qu’il n’y aura pas de retour en arrière.
"Les jeunes qui sont là ne laisseront pas tomber. Il y aura forcément des drones", estime Trotsenko.
Dans la zone de mort
Lorsque la Russie a lancé son invasion à grande échelle de l’Ukraine en 2022, Trotsenko, alors âgé de 55 ans, est passé de la fabrication de bornes de recharge pour voitures à celle de robots militaires.
Sa spécialité, ce sont les drones terrestres : des véhicules autonomes qui rampent dans la "zone de mort", cette bande de territoire profonde de plusieurs kilomètres où les drones russes et ukrainiens rôdent dans le ciel, faisant peser un danger constant sur quiconque se trouve en dessous.
Pour l’heure, ils servent surtout à évacuer les soldats blessés du champ de bataille ou à acheminer des ravitaillements, ce qui réduit la nécessité d’envoyer davantage d’hommes dans la zone de mort.
Mais Trotsenko travaille déjà sur des prototypes de combat : l’un équipé d’un lance-roquettes RPG, l’autre d’une mitrailleuse lourde, tous deux pilotés par une intelligence artificielle embarquée (IA).
"Ils sont actuellement testés dans certaines brigades", explique Trotsenko, qui attend le feu vert de l’état-major pour un déploiement plus large.
Fedorov a joué un rôle déterminant dans la transformation technologique de l’armée ukrainienne.
Il a créé le centre d’intelligence artificielle de la Défense A1, une structure chargée d’intégrer l’IA dans l’appareil militaire et d’utiliser les retours du front en temps réel pour accélérer le déploiement des nouvelles technologies.
Fedorov a également œuvré pour intégrer les entreprises privées au système militaire, plaçant la concurrence au cœur de l’innovation au sein de l’armée.
"Dans une entreprise privée, on peut prendre des risques plus vite", explique Trotsenko, détaillant comment les petites sociétés sont incitées à modifier et adapter rapidement leurs produits pour décrocher des contrats.
Une dynamique "bottom-up"
À plusieurs centaines de kilomètres de là, un commandant militaire de 45 ans qui se fait appeler "Jason" rentrait tout juste de mission.
Il dirige une unité qui utilise le type de drones terrestres que Trotsenko met au point dans son garage.
"On peut se permettre de perdre un drone, pas une personne. La probabilité de pertes humaines y est réduite", confie-t-il.
Ce credo, consistant à utiliser des drones pour sauver des vies, était précisément celui que Fedorov défendait au ministère de la Défense.
Après son limogeage, des manifestants ont obtenu le départ du commandant en chef au style soviétique, Oleksandre Syrsky, qui s’était opposé à la volonté de réforme de Fedorov. Ce dernier lui reprochait de ne pas adopter les drones et de se montrer trop peu soucieux de la vie des soldats.
Interrogé sur l’impact possible du départ de Fedorov sur le développement des drones en Ukraine, Jason balaie la question.
"Ce n’est pas si simple... L’initiative technologique ne venait pas d’en haut. Ce n’était pas un ordre du gouvernement", dit-il.
Après l’invasion russe, "il y a eu une explosion d’initiatives venues de la base".
De jeunes ingénieurs ont commencé à créer de nouveaux produits, les ont présentés aux militaires, qui ont retenu ce qui les intéressait puis lancé leurs propres développements, raconte-t-il.
Aujourd’hui, des programmeurs, des spécialistes des télécommunications et des ingénieurs sont pleinement intégrés à l’armée.
Selon Jason, "le manque de personnel formé professionnellement" est le principal défi auquel il est confronté.
De retour dans l’atelier de Trotsenko, ses ingénieurs travaillent déjà à redéfinir les limites technologiques et géographiques de la guerre.
Sur un tableau blanc, il esquisse sa vision de l’avenir : des conflits menés par des "robots humanoïdes", pilotés par des opérateurs installés dans un autre pays, voire par des soldats blessés alités à l’hôpital.
"Les choses ont vraiment décollé", affirme-t-il avec assurance.