À une semaine des prestigieux prix du Grand Prix d'Horlogerie de Genève, Euronews Culture a rencontré l'une des figures les plus charismatiques de l'horlogerie, Wei Koh, fondateur du média Revolution et, pour la première fois, président du jury du GPHG, les "Oscars de l'horlogerie".
T-shirt blanc, tatouages apparents, grandes lunettes de soleil, Wei Koh fend la foule pour venir nous saluer dans la chaleur étouffante du pavillon des Geneva Watch Days, où des dizaines de maisons de haute horlogerie se sont réunies pour présenter leurs dernières nouveautés.
"Salut mec, ça va ?", demande-t-il. Derrière cette énergie infiniment décontractée, il s'apprête, pour la première fois, à présider le jury du concours le plus prestigieux de l'industrie du luxe, le Grand Prix d'Horlogerie de Genève (GPHG).
Cette année, 84 garde-temps nommés sont en lice pour 19 prix, dont la convoitée Aiguille d'Or, décernée chaque année depuis 2001 à l'unique montre la plus remarquable de l'année. La cérémonie 2026 aura lieu le 7 novembre à Genève.
"La créativité est extraordinaire cette année. Il y a des montres exécutées avec un tel niveau de finesse que, en tant qu'amateur de montres, cela vous donne envie de pleurer", promet le Singapourien de 54 ans.
Que cherche vraiment le jury ?
La liste finale des 84 pièces en compétition a été publiée début septembre. La plupart sont de véritables prouesses de virtuosité technique, souvent produites en très petites séries par des ateliers confidentiels dont la plupart des personnes extérieures à l'industrie n'ont jamais entendu parler.
Alors, qu'est-ce qui fait qu'une montre est meilleure qu'une autre ? "Je pense que c'est la singularité, non ? Comme une voix vraiment unique", explique Koh. "Souvenez-vous de la première fois où vous avez écouté John Coltrane, ou Miles Davis, ou Tupac. Même si cette personne était relativement jeune, elle apportait une contribution fondamentale à la musique. C'est la même chose avec les montres."
Il emprunte une formule à la légende de l'horlogerie François-Paul Journe, qui a un jour décrit ce métier comme un mur continu. "Si vous voulez entrer dans ce métier, votre mission est d'ajouter au moins une brique, une contribution essentielle", explique Koh. "C'est cela que nous recherchons."
Le savoir-faire de l'horlogerie mécanique, parfois présenté comme le douzième art, figure sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO depuis décembre 2020.
Parmi les prétendants de cette année, il cite la première grande sonnerie capable de jouer deux mélodies différentes pour les quarts, une montre qui ressuscite une technique de balancier vieille d'un siècle que l'on pensait perdue, et un chronographe qui réinvente complètement la manière dont nous interagissons physiquement avec cette complication.
À huis clos
Choisir quel garde-temps mérite les plus grands honneurs n'est pas une mince affaire. Le jury composé de 24 membres se réunira à huis clos début novembre à Genève, quelques jours avant la cérémonie, pour examiner physiquement chacune des 84 pièces nommées, débattre et voter à bulletin secret.
"Nous fonctionnons un peu sur la base de la confiance, donc nous ne parlons pas vraiment beaucoup de ce qui se passe à huis clos", dit Koh, qui se montre toutefois prompt à saluer son prédécesseur, Nick Foulkes, pour avoir donné le ton : échanges rigoureux, désaccords réels, dialogue ouvert.
"Nick a toujours cru au débat", se souvient Koh, qui a été membre du jury lors des précédentes éditions. "Il y a des moments extraordinaires où vous vous dites : wow, je viens d'avoir une révélation. Quelqu'un l'a expliqué tellement bien que cela a complètement changé mon opinion sur une pièce précise."
Wei Koh s'est forgé sa réputation à la dure. En 2005, il distribuait des magazines à Baselworld. Vingt et un ans et une entreprise médiatique florissante plus tard, il est l'un des noms les plus reconnus du secteur, et le producteur de Man of the Hour, l'une des premières séries de type documentaire consacrées à l'horlogerie.
"Ce que j'ai appris au fil de ces années, c'est que cette industrie est une méritocratie", dit-il. "Si vous visez l'excellence, si vous êtes constant et honnête dans vos efforts, vous réussirez. Mais ce que cette industrie récompense vraiment, c'est lorsque vous cherchez à contribuer de manière significative à sa survie, en protégeant ses principes."
Le marché des montres de luxe a atteint des sommets historiques au cours de la dernière décennie. C'est le résultat d'un équilibre délicat entre le respect de l'héritage et la poussée de l'innovation technique. Dans la salle d'exposition des Geneva Watch Days, des complications vieilles de plusieurs siècles côtoient des matériaux de rupture.
Une industrie en mouvement
Cette édition du GPHG s'accompagne de véritables changements : les anciennes catégories de montres "homme" et "femme" ont été supprimées au profit de nouvelles catégories construites autour de critères techniques. Le 7 octobre, adieu le français, la cérémonie se déroulera en anglais pour la première fois. Un virage qui fait écho à quelque chose que Koh défend depuis deux décennies.
"Toute l'idée avec Revolution était de mettre en avant les principes et l'éthique fondatrice de l'horlogerie tout en la reliant à un public beaucoup plus large", explique-t-il. "Pour que cet artisanat, pour que cette industrie survivent, nous devons continuer à élargir le public et faire venir la prochaine génération."
Le regain d'obsession pour les montres mécaniques peut sembler surprenant à l'ère de l'intelligence artificielle. Koh affirme qu'elles sont plus pertinentes que jamais et désigne ce qu'il appelle "les oligarques de la tech et de l'IA, les personnes qui ont construit le monde hyper-numérisé dans lequel nous vivons désormais, qui sont devenues de grands collectionneurs de montres".
L'exemple le plus célèbre est Mark Zuckerberg, directeur général de Meta, qui a été aperçu portant des créations de grandes maisons indépendantes comme Patek Philippe, F.P. Journe, H. Moser & Cie. et De Bethune.
"Je pense que c'est parce qu'une montre mécanique est l'opposé de tout ce qui est éphémère. Elle vous survit. Elle ne prend que l'énergie que vous lui donnez, en la remontant ou en la portant. Il y a quelque chose de magique là-dedans."
Wei Koh garde sa meilleure formule pour la fin : "L'horlogerie m'a tout donné : un travail, et mes amitiés, qui sont incroyablement internationales. Parce que l'horlogerie transcende votre origine, votre âge, votre religion, même votre langue. Je trouve que c'est cette force incroyable qui nous relie." Dans le monde dans lequel nous vivons aujourd'hui, suggère-t-il, cela pourrait compter plus que jamais.
Les lauréats du GPHG 2026 seront annoncés au Bâtiment des Forces Motrices à Genève le samedi 7 novembre et en direct sur Euronews Culture et gphg.org.