DERNIERE MINUTE

DERNIERE MINUTE

Antisémitisme en France : fuir ou ne pas fuir ?

Vous lisez:

Antisémitisme en France : fuir ou ne pas fuir ?

Antisémitisme en France : fuir ou ne pas fuir ?
Taille du texte Aa Aa

Dans le cadre d'une nouvelle édition d'Insiders consacrée à l'antisémitisme en Europe, notre reporter Valérie Gauriat a rencontré en France, des membres de la communauté juive qui expriment leurs craintes d'être pris pour cible du fait de leur confession.Si d'après les statistiques du ministère français de l'Intérieur, les faits antisémites ont baissé entre 2016 et 2017 dans le pays, les actions violentes visant les juifs ont en revanche augmenté à l'image entre autres de l'agression à la scie commise à Bondy en février 2017 et plus récemment, du meurtre de l'octogénaire Mireille Knoll à Paris en mars dernier.

Nichée dans une rue discrète, la synagogue de Bondy, banlieue de la région parisienne, est placée sous haute sécurité. Armand Azoulay, son président, nous y a donné rendez-vous à l'heure de l'office matinal.

C'est dimanche. Seule une quinzaine de fidèles se sont déplacés. Mais même le samedi, jour de shabbat et d'affluence, la synagogue n'attire qu'une trentaine de personnes.

"La synagogue est toute neuve, on a fait ça pour rester !"

Armand Azoulay a tout fait pour raviver la vie communautaire. Le lieu de culte est aussi au cœur de la vie sociale des familles juives de la ville. "On a fait beaucoup d'investissements sur l'aspect général de la synagogue : on l'a rafraîchie, on a fait beaucoup d'activités qui permettaient aux gens de revenir," indique Armand Azoulay.

Il fallait aussi rassurer les fidèles face à la montée en puissance des actes antisémites. Le rabbin Ilan Azagoury énumère ce qui a été installé pour renforcer la sécurité du lieu : "Des portes blindées, des vitres blindées, des murs blindés, des caméras... Pourquoi ? Parce qu'il y a une agression, il y a des opposants au judaïsme, on ne va pas les citer, il y a des opposants !" lance-t-il avant d'ajouter : "Ces opposants veulent quoi ? Nous faire peur ? Nous terroriser ? Pour qu'on ait peur et qu'on s'enfuie ? C'est ça qu'ils veulent ? Ce qu'on espère, c'est continuer, pouvoir vivre en France," assure-t-il. "La synagogue est toute neuve : on n'a pas fait ça pour partir, on a fait ça pour rester," insiste le rabbin.

"On vit en France, pas en Israël"

En une quinzaine d'années, le nombre de familles juives à Bondy est passé de près de 500 à moins de 200. Les motifs de départ sont multiples. Mais le dernier en date, c'est la peur.

"On vient le matin, on ne sait pas ce qu'il peut y avoir dans les nouvelles," confie Norbert Allouche, un fidèle. "En plus, ils ramènent le sujet des Palestiniens en France, ce n'est pas normal : nous, on vit en France, on ne vit pas en Israël, pour l'instant," souligne-t-il.

Un autre fidèle Raphaël Cohen renchérit : "Je suis obligé de me déguiser pour aller à la synagogue parce que je ne peux pas venir avec ma kippa sur la tête, je suis obligé de mettre ma casquette. Dans certains endroits où vous passez, il y a des personnes qui sont vraiment hostiles à la communauté juive," assure-t-il.

Une hostilité dont Nethaniel, le fils d'Armand Azoulay, a été victime l'an dernier avec son frère aîné. Le jeune homme dit devoir son salut au sport qu'il pratique depuis l'enfance, avec son père, professeur de Krav Contact, un art martial pratiqué par l'armée israélienne.

Agression à la scie

En février 2017, alors qu'ils rentraient chez eux en voiture, coiffés d'une kippa, Nethaniel et son frère avaient été interpellés violemment par un automobiliste. Après avoir proféré des insultes antisémites et des menaces de mort, l'homme armé d'une scie les avait roués de coups.

Nethaniel, en portant secours à son frère, aura l'épaule démise et de fortes entailles à la main.

"Si je n'avais pas su me défendre et que je ne savais pas maîtriser l'arme qu'il avait dans la main, je n'aurais pas pu aider mon frère," raconte Nathaniel aujourd'hui. "Grâce à ce sport, ça m'a évité de mourir avec mon frère," estime-t-il. Un enseignement que le jeune homme veut aujourd'hui transmettre à son frère cadet.

Depuis l'agression, Nethaniel évite de porter sa kippa ailleurs que dans les quartiers où il se sent en sécurité comme dans le 19ème arrondissement de Paris. Nombre de familles venues de la banlieue parisienne s'y sont réinstallées.

Armand Azoulay y tient une agence de voyage. Son fils lui prête parfois main forte. La famille se remet lentement d'une expérience traumatisante pour tous.

"[Après] ce qui s'est passé, franchement au début, on avait l'idée de partir, on voulait partir," reconnaît Nethaniel. "Mon père a dit non, on reste ici, ce n'est pas parce qu'il y a eu cette situation qu'on doit se laisser abattre," poursuit-il.

"Mon père est parti du Maroc après un pogrom de 47 juifs qui avaient été massacrés, juste après l'indépendance d'Israël," retrace Armand Azoulay. "Ma femme vient de Russie, son père a été au goulag... Alors, on se demande si on peut vraiment s'installer quelque part ou pas," fait-il remarquer. "Moi j'ai pris le pari de dire : je pense qu'on peut rester," souligne-t-il. "Si on veut faire en sorte que les Juifs puissent rester en France, nos autorités doivent comprendre qu'il y a un tournant à prendre maintenant et pas plus tard," réclame-t-il.

Exode intérieur

Les actes antisémites soulèvent la question de l'alya - le départ en Israël - de manière récurrente, chez les juifs de France. Mais ils ont surtout provoqué un exode intérieur.

Nathalie, un nom d'emprunt, a quitté précipitamment la banlieue où elle vivait avec son mari et ses trois enfants. La famille était locataire de ce pavillon depuis près de dix ans. Nous l'accompagnons sur les lieux.

"Je reviens presque un an après, c'est là qu'on s'est fait cambrioler," nous dit-t-elle, indiquant la facade de son ancien logement."On dormait, ils ont tout volé, cassé la moto de mon fils, volé la moto du premier," explique-t-elle. "Et même pas un mois après," dit-elle, "dans le parking qui est situé juste là, même pas à 10 mètres de la porte d'entrée, un matin, j'ai retrouvé ma voiture toute taguée : [il y avait gravé] 'juif' en grand sur toute ma portière conducteur."

Ainsi que deux autres inscriptions, grossièrement gravées sur la carrosserie: "Israël", et une étoile.

En prenant le volant de sa voiture ce jour-là, Nathalie échappe de peu à l'accident : deux de ses pneus avaient été lacérés. "C'est là que la police nous a conseillés carrément : 'Vous partez, il faut fuir !' Voilà, on fuit pour antisémitisme en 2017," déplore-t-elle.

Hébergée pendant plusieurs mois chez les parents de Nathalie, la famille a fini par retrouver un logement, dans un immeuble d'une banlieue voisine. La mère de famille nous fait visiter l'appartement où tout n'est pas encore en ordre. Cuisine, meubles encastrés, il a fallu abandonner la plupart des équipements installés dans l'ancienne maison. "Au fur et à mesure, on essaie de revivre normalement ; on range un peu, tous les jours," confie-t-elle.

"Un jour ou l'autre, on finira par partir"

Nathalie se remet peu à peu du choc qu'elle a subi. Dans son immeuble, elle se sent plus en sécurité. Pour rien au monde elle ne voudrait quitter la France. Mais le doute subsiste. "Bien sûr, nous sommes de confession juive, mais avant tout, on est français," déclare-t-elle, avant d'ajouter : "Au début quand on m'a dit : Vous voulez qu'on vous aide pour faire l'alya, partir en Israël ? J'ai dit : Mais non !" se souvient-elle.

"Cela veut dire que non seulement on fuit notre logement, mais en plus, il faut tout quitter ! Moi, j'ai 20 ans d'ancienneté là où je travaille [et puis, il y a] mon mari, les enfants, leur sport, il n'y a pas longtemps que les aînés sont dans la vie active... On ne connait pas la langue, on n'a pas de métier là-bas : on ne part pas comme ça !" s'exclame-t-elle avant d'admettre : "Plus le temps passe et avec les autres faits divers qu'on voit dans la presse, je me dis peut-être que si, en fait, ils ont raison. Je pense qu'un jour ou l'autre, on finira par partir."