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Militaire français tué en Irak : la France peut-elle être entraînée dans la guerre ?

Troupes françaises lors du défilé du Jour de la Bastille à Paris, 14 juillet 2024
Troupes françaises lors du défilé du Jour de la Bastille à Paris, 14 juillet 2024 Tous droits réservés  AP Photo
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Par Denis Loctier
Publié le Mis à jour
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L'attaque meurtrière d'un drone en Irak fait craindre une implication plus importante de la France dans le conflit iranien et des attaques potentielles sur le sol français.

La mort d'Arnaud Frion, un officier français de 42 ans, lors d'une frappe de drone sur la base kurde de Mala Qara, près d'Erbil, jeudi soir, a soulevé une question qui va au-delà de l'incident lui-même : qu'est-ce que cela signifie pour la stratégie de la France dans la région ? Pourrait-il pousser Paris vers une plus grande implication militaire en Irak et au Moyen-Orient, voire dans l'opération en cours contre l'Iran ?

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Euronews s'est entretenu avec deux experts français pour une analyse de la situation.

Frédéric Encel est un géopolitologue spécialisé dans les affaires du Moyen-Orient et les alliances de sécurité occidentales. Son dernier livre, La guerre mondiale n'aura pas lieu, remet en question les récits catastrophistes sur les conflits mondiaux.

Jean-Marc Vigilant est chercheur associé à l'IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques) et général de division de l'armée de l'air et de l'espace à la retraite. Il a commandé les forces françaises lors de l'opération Chammal en Irak et en Syrie.

L'Iran a-t-il ordonné la frappe ?

"Bien sûr, c'est lié", explique Frédéric Encel. "L'Iran reproche à la France une neutralité bienveillante vis-à-vis des coalisés israélo-américains. Et surtout, elle lui reproche d'être statutairement, militairement alliée aux Émirats Arabes Unis." Il ajoute que Téhéran tient également Paris pour responsable d'avoir "empêché dans le ciel jordanien en 2024 et 2025 des missiles iraniens s'acheminant vers Israël."

Jean-Marc Vigilant partage cette analyse : "Ce qu'ils cherchent à faire, c'est à frapper les intérêts américains dans la région, et Israël bien sûr, mais aussi les pays qui abritent des forces américaines - et puis ils étendent ça maintenant aux alliés de ces pays, dont la France."

Un panache de fumée s'élève après une attaque à Téhéran, le 2 mars 2026.
Un panache de fumée s'élève après un attentat à Téhéran, 2 mars 2026 AP Photo

Il explique que les milices chiites pro-iraniennes en Irak ont régulièrement pris pour cibles les forces de la coalition — y compris les forces françaises déployées dans le cadre de Chammal, l'opération militaire française lancée en 2014 en Irak et en Syrie pour aider à endiguer l'expansion de Daesh et soutenir l'armée irakienne.

La France est le deuxième contributeur à la coalition depuis 2014, avec des déploiements terrestres, aériens et maritimes.

"Toutes les forces Chammal qui ont été déployées dans la région, et en particulier en Irak, ont subi", rappelle Jean-Marc Vigilant, qui a personnellement commandé les troupes françaises là-bas en 2018-2019. "En particulier, c'était à Bagdad. Erbil, c'est quand même plus récent, mais en tout cas à Bagdad, on a tous subi des tirs de milices chiites pro-iraniennes sur le sol irakien. Donc ce n'est pas nouveau."

Des personnes passent devant un portrait du défunt guide suprême iranien, l'ayatollah Ali Khamenei, dans une station de métro de Téhéran, le 13 mars 2026.
Des personnes passent devant un portrait du défunt guide suprême iranien, l'ayatollah Ali Khamenei, dans une station de métro de Téhéran, le 13 mars 2026. AP Photo

La stratégie iranienne, selon lui, est celle d'une escalade délibérée sur tous les fronts en réponse aux frappes subies. L'objectif est de créer une scission entre les pays du Golfe et les pays européens comme la France d'un côté, et Israël et les États-Unis de l'autre - afin que les premiers fassent pression sur les seconds pour qu'ils cessent leurs attaques sur l'Iran.

Mais Jean-Marc Vigilant note que cette stratégie s'est retournée contre ses auteurs : "En menant ces actions tout azimut, ils ont fait le contraire : ils ont créé presque un front uni contre eux. Puisqu'en attaquant délibérément des pays qui ne savaient pas attaquer, comme les pays émyrens, comme les Français, comme les Qataris, ils ont un bloc uni devant eux."

La France est-elle désormais une cible ?

Vendredi, le groupe irakien pro-iranien Ashab al-Kahf, sans revendiquer directement l'attaque de la base française, a publié un communiqué avertissant que "tous les intérêts français en Irak et dans la région" seraient désormais visés - y compris les troupes au sol et le porte-avions Charles de Gaulle dans le Golfe.

Frédéric Encel prend la menace au sérieux et prévient qu'elle pourrait ne pas s'arrêter aux frontières irakiennes. "L'Iran et ses proxys, notamment le Hezbollah, ont déjà organisé dès les années 1980 des attentats anti-français, donc non seulement au Liban, mais sur le territoire de la République", rappelle-t-il. "Donc ça, bien sûr, ça peut tout à fait malheureusement être renouvelé. Des tentatives d'attentats peuvent être renouvelées, soit là-bas, en Irak, au Liban ou ailleurs, soit en France même."

Le porte-avions français Charles de Gaulle accoste dans la baie de Subic, le 23 février 2025.
Le porte-avions français Charles de Gaulle accoste à Subic Bay, 23 février 2025. AP Photo

Jean-Marc. Vigilant reconnaît un continuum évident entre les théâtres d'opérations extérieures et le territoire national. "Bien évidemment, le risque est là, la menace est là. Et elle a été anticipée d'ailleurs dès le début des frappes israélo-américaines, puisque le ministre de l'Intérieur a ordonné l'augmentation du niveau d'alerte dans notre pays, sur tous les sites sensibles", dit-il.

"Donc le risque est là, la menace est présente. Et si les Iraniens ont une opportunité, je suis certain qu'ils la prendront. Donc il faut que l'on soit tous collectivement vigilants et que l'on s'en mette dans une posture défensive forte."

La menace posée par Ashab al-Kahf

Fondé en 2019, Ashab al-Kahf ("Les Gens de la Caverne") est un groupe chiite irakien opaque qui soutient ouvertement l'Iran tout en ciblant les autorités irakiennes et les forces kurdes. Les analystes le considèrent comme appartenant à un réseau plus large de milices soutenues par l'Iran, que Téhéran peut activer dans toute la région, connues pour leurs tactiques de frappes rapides menées par de petits groupes mobiles.

Leurs attaques contre les troupes occidentales dans le Kurdistan irakien se sont nettement intensifiées : selon les autorités locales, la région a été frappée par des dizaines d'attaques de drones et de missiles en une seule journée - dont une frappe sur une base italienne jeudi, sans faire de victimes.

Des secouristes cherchent des survivants dans les décombres après une grève dans le sud de Téhéran, 13 mars 2026.
Des secouristes cherchent des survivants dans les décombres après une attaque dans le sud de Téhéran, 13 mars 2026. Copyright 2026 The Associated Press. All rights reserved

Jean-Marc Vigilant estime qu'ils ont clairement les moyens de menacer les forces françaises et américaines dans la région.

"Mon expérience personnelle, c'est qu'à l'époque ils tiraient des roquettes, plus exactement, à partir de pick-up - ils faisaient donc des tirs indirects sur les camps de la coalition. Et comme ils étaient dans des véhicules, dès qu'ils avaient tiré, ils partaient, ce qui rendait impossible le fait de les attraper. On a des radars de contrebatterie qui sont capables de détecter d'où est parti le coup en fonction de l'angle d'arrivée de la roquette. Mais très souvent, les forces irakiennes avec qui on coopérait pour aller les attraper avaient beaucoup de mal à retrouver les tireurs."

Plus récemment, ces groupes ont également déployé des drones, ajoutant une nouvelle dimension importante à leur capacité de frappe.

Les prochains pas de la France

Vendredi, le président français Emmanuel Macron a insisté sur le fait que la France n'est en guerre avec aucun pays, décrivant son rôle au Moyen-Orient comme purement défensif. Qualifiant d'"inacceptable" la frappe qui a tué l'adjudant-chef Arnaud Frion, il a souligné que les troupes françaises opéraient au sein d'une coalition internationale contre le terrorisme et en soutien à la souveraineté de l'Irak.

Emmanuel Macron a refusé d'esquisser une réponse possible ou des "scénarios de guerre", mais que peut faire la France à présent ?

Frédéric Encel décrit la France comme "le seul État européen" capable d'infliger des coûts sérieux aux groupes pro-iraniens. "Vous imaginez bien que la France, même flanquée de quelques alliés très précieux comme les Britanniques, ne peut pas détruire à elle seule l'intégralité des milices pro-iraniennes. Daesh d'ailleurs n'a pas été totalement détruite sur le plan militaire. Mais la France a les moyens - et là pour le coup, c'est le seul État occidental, avec bien sûr les États-Unis, et le seul État européen, c'est une certitude absolue, à pouvoir répliquer contre les manœuvres terroristes des groupes pro-iraniens."

Le président français Emmanuel Macron s'exprime à Paphos, le 9 mars 2026.
Le président français Emmanuel Macron s'exprime à Paphos, le 9 mars 2026. AP Photo

Il ne s'attend toutefois pas à ce que Paris rejoigne formellement l'opération américano-israélienne. C'est une milice - et non l'Iran lui-même - qui a frappé des forces françaises ; Paris est donc susceptible de cibler des groupes spécifiques plutôt que d'escalader vers une confrontation directe avec Téhéran.

"Je pense que la France va réagir contre cette milice en particulier", dit Frédéric Encel, "et pas nécessairement contre celle en faveur de qui elle prétend combattre".

En vertu d'un traité de défense mutuelle signé avec la France en 2009, les Émirats arabes unis pourraient invoquer une clause de défense collective s'ils s'estiment sous attaque - et des frappes iraniennes ont déjà tué des ressortissants émiriens. "Si les Émirats décidaient d'activer la clause de défense militaire signée avec la France dès 2009, la France statutairement devrait intervenir en défense des Émirats arabes", avertit Frédéric Encel.

Il tient néanmoins à relativiser. Face à l'ampleur de la campagne américano-israélienne, une frappe française directe contre l'Iran ne changerait pas grand-chose sur le terrain. "Je ne vois pas très bien en quoi une frappe française ajouterait quoi que ce soit - en tout cas, elle ne serait pas décisive."

Jean-Marc Vigilant note que la France a réaffirmé sa posture purement défensive dans la région, avec deux objectifs : protéger les ressortissants français (et les évacuer si nécessaire) et honorer ses accords de défense avec ses alliés attaqués.

"La France ne va pas se laisser entraîner dans une guerre qu'elle n'a pas choisie", dit-il. "C'est sûr que il suffit d'un seul pays pour déclarer la guerre - il en faut deux pour faire la paix, comme disait le général Burkhard. Mais dans ce cas précis, la France va continuer de protéger ses ressortissants, de défendre ses intérêts. Et il y a beaucoup de façons de répondre à l'agression injustifiée des Iraniens - on peut le faire de plusieurs façons différentes et pas uniquement de façon militaire directe."

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