DERNIERE MINUTE

DERNIERE MINUTE

Marche solidaire : la fraternité pas à pas à travers la France

Vous lisez:

Marche solidaire : la fraternité pas à pas à travers la France

 Marche solidaire : la fraternité pas à pas à travers la France
@ Copyright :
Bertrand Gaudillère / Item
Taille du texte Aa Aa

Ils marchent depuis le 30 avril et ont parcouru 1 476 km. Ils se dirigent aujourd'hui vers Gravelines après avoir passé la nuit à Grande-Synthe. Grande-Synthe, une étape naturelle et forte pour ces militants et citoyens marcheurs qui, à eux tous, ont traversé la frontière italienne puis la France en solidarité avec les migrants. Forte, car la ville de Grande-Synthe a été la première ville de France à ouvrir un camp humanitaire pour migrants répondant aux normes internationales en la matière en mars 2016 sous l'impulsion de son maire, Damien Carême. Très investi et préoccupé par le sort des migrants, il avait agi par "fraternité républicaine". Il est aussi l'un des rares élus à pratiquer une politique d'accueil, des migrants et de la Marche, ouvertement, quitte à se retrouver en porte-à-faux avec nombre d'autres élus du département, de la région ou de l'Etat. Hier, il a accueilli la Marche dans sa commune toujours dans le but "de faire vitre la fraternité de notre devise Républicaine et par souci d'humanité".

...

"La fraternité c'est notre sujet"

Liberté, égalité, fraternité. C'est ce dernier principe, porté aux frontons de la République française, que ces marcheurs défendent aussi. "Nous avons plusieurs fois scandé 'Liberté, égalité, fraternité' devant des mairies le long de notre parcours. On voit bien la tendance à la réduction des libertés actuellement avec les lois anti-terroristes, la surveillance électronique", témoigne François Guennoc, vice-président de l'Auberge des Migrants, organisation à l'initiative de la Marche. "On voit aussi comment les inégalités se creusent et comme cet état de fait est assumé par ceux qui gouvernent avec la théorie du ruissellement ou des premiers de cordée. Mais la fraternité c'est notre sujet", ajoute-t-il.

Il rappelle que chaque vague d'immigration a été mal accueillie avant que la situation ne s'apaise avec le temps et insiste que "la fraternité ne suffit pas ; il faut prendre aussi du recul sur le phénomène migratoire, être capable de le comprendre."

Les marcheurs marchent pour trois raisons : contre le blocage des frontières, pour l'accueil des migrants et contre le "délit de solidarité". François Guennoc explique que l'association s'appelle L'Auberge des migrants car elle a commencé par distribuer des repas. "Nous ne sommes pas une organisation politique mais nous devenons obligés d'avoir une position politique". En plus de ses actions humanitaires établies dans ses statuts, l'association s'est donc retrouvée aussi à faire "du plaidoyer", c'est-à-dire à "témoigner de la situation, à envoyer des rapports à l'ONU, à poursuivre l'Etat français devant la Cour européenne des droits de l'homme, qui a finalement condamné la France pour la situation humanitaire à Calais."

Délit de solidarité contre principe de fraternité

Du coup, le groupe suit de près la bataille qui s'est engagée autour du délit de solidarité et de la notion de fraternité. En effet, ce vendredi 6 juillet, le conseil constitutionnel français a donné sa réponse définitive à une QPC (question prioritaire de constitutionnalité) posée par l'avocat de deux militants de la vallée de la Roya proche de la frontière avec l'Italie. Sa décision consacre le principe de fraternité, censurant des dispositions du Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (Ceseda).

Cédric Herrou et Pierre-Alain Mannoni ont été poursuivis pour délit de solidarité, autrement accusés d'avoir aidé des migrants dans leur passage de la frontière franco-italienne. Me Patrice Spinosi, leur avocat, estime que la décision du conseil constitutionnel est une "immense victoire". "Le principe de fraternité est reconnu. La main tendue à l'étranger, si elle est désintéressée, ne doit pas être punissable", a déclaré Patrice Spinosi. "La décision ne concerne que le séjour et la circulation des étrangers, on peut regretter que cela n'ait pas été étendu à l'entrée", a-t-il ajouté.

L'article 622-1 du Ceseda prévoit déjà normalement une exemption pour "l'assistance à un étranger" "sans but lucratif". Mais celle-ci n'est pas toujours reconnue aux militants comme cela a été le cas pour Cédric Herrou et Pierre-Alain Mannoni. C'est pourquoi leur avocat avait décidé de faire appel à la Constitution de 1958 et de porter la bataille sur la valeur juridique de ce principe de la fraternité qui n'avait pour le moment aucune fonction normative. Il est désormais inconstitutionnel de condamner des personnes pour une aide désintéressée au séjour irrégulier.

Une marche qui ne dérange pas beaucoup

François Guennoc rapporte peu d'opposition sur leur parcours. Trois comités Rassemblement National dans le Vaucluse qui "se sont surtout servi de [leur] passage pour faire de la communication" tout en refusant de dialoguer avec les marcheurs qui l'avaient proposé. Quelques menaces sans suite de groupes identitaires, des insultes ou doigts d'honneur sur la route, mais moins que les manifestations de soutien.

Indifférence à la démarche ? Manifestation pas assez visible ni assez politique ? Les passants ou les élus opposés à leur revendications ne sont pas très prompts à réagir, comme nous avons aussi pu le constater dans l'absence de réponse à nos sollicitations d'élus Les Républicains ou Rassemblement national.

Marcher pour sortir de l'urgence et rencontrer la France solidaire

Il y avait beaucoup de monde hier soir à Grande-Synthe, selon les différents participants joints par Euronews. Damien Carême, le maire de cette commune, témoigne : "Je m'attendais effectivement à voir du monde mais il y avait aussi des personnes que je n'avais pas vues depuis longtemps." Il rapporte qu'il constate partout où il va un "engouement pour la cause des réfugiés. Chaque semaine, je fais des interventions partout en France et les salles sont pleines. Je vois aussi beaucoup d'élus qui agissent sans forcément le faire savoir. La France est extrêmement riche de sa générosité."

Il estime cette marche "extrêmement importante" : "C’est cette image-là que j’aimerais que l’on voit plus souvent dans les médias ; c’est cet accueil des Français, cette solidarité que veulent exprimer les Français envers ces exilés qui arrivent dans notre pays. [...] C’est la société civile qui montre des choses à nos gouvernants."

Pour François Guennoc, cette marche est aussi l'occasion de sortir de l'urgence de l'action humanitaire et de réfléchir, discuter, se rencontrer, de fédérer "la France solidaire qui travaille dans l'ombre", "de faire quelque chose de positif, de fraternel, de gai dans un contexte autrement difficile. C'est un peu une éclaircie dans un contexte sombre."

Un sentiment partagé par d'autres marcheurs qui témoignent pour Bertrand Gaudillère du collectif Item.

Cette parenthèse ne fait oublier à personne le contexte dans laquelle elle intervient, et que résume Yves Masset, qui héberge avec sa femme à Briançon trois migrants mineurs, et rencontré par notre journaliste Valérie Gauriat au début du mois. Il explique : "Ce côté accueil et tout, solidarité des montagnards : on en fait beaucoup dans les médias là-dessus. A l’heure actuelle, ça devient anecdotique par rapport à l’adversité que l’on ressent dans la manière dont les pouvoirs politiques prennent la chose. Donc on est un peu en colère quand même."

Le jeudi 5 juillet, ils sont plus de 100 à marcher entre Hazebrouk et Grande-Synthe. Bertrand Gaudillère nous décrit ce cheminement : "Nous sommes en Flandres, plat pays sans vraiment d’ombre que chacun traverse à sa manière. Il y a ceux qui marchent seuls, d’autres en petits groupes. Les conversations abordent aussi bien les problématiques liées aux politiques migratoires européennes que les parcours personnels ou les perspectives pour l’été. Il y a ceux qui sont là depuis le début, ceux qui marchent depuis quelques jours ou quelques semaines, d’autres qui sont arrivés ce matin. Tous avancent vers le même but, l’ouverture des frontières et l’accueil des migrants."

Le groupe a grossi, d'une cinquantaine de personnes en moyenne depuis le départ, il est passé à plus de 100 après son passage à Paris. Il ne lui reste désormais que quelques jours de marche jusqu'à Londres pour faire entendre une voix plus lente sur ce sujet très politique, polémique et très vif de l'immigration.