DERNIERE MINUTE

DERNIERE MINUTE

Daniel Cohn-Bendit interroge Michel Barnier sur le Brexit

Daniel Cohn-Bendit interroge Michel Barnier sur le Brexit
Taille du texte Aa Aa

Pour ce nouvel épisode d'Uncut, Daniel Cohn-Bendit s'est entretenu avec Michel Barnier, le négociateur en chef européen chargé du Brexit. Les deux hommes ont évoqué la sortie du Royaume-Uni de l'Union Européenne après cette semaine cruciale ainsi que le futur de l'UE, à quelques mois seulement des élections européennes. Le tout "uncut", sans filtre et sans coupures.

L'ancien eurodéputé a longuement interrogé Michel Barnier sur le Brexit, alors que les députés britanniques ont rejeté mardi l'accord négocié avec l'Union Européenne, et qu'ils se sont prononcés mercredi contre un divorce sans accord, un "no deal". Le négociateur européen chargé du Brexit a tout d'abord évoqué le sentiment général, du côté des Européens : "Tout le monde de notre côté regrette le Brexit, et parfois même, ne comprend pas pourquoi la majorité des Britanniques ont voté pour la sortie de l'Union Européenne. Nous regrettons ce vote, mais nous sommes prêts à le mettre en oeuvre, nous devons le respecter. Le Brexit crée d'énormes incertitudes, partout. C'est comme un divorce, comme toute séparation entre deux personnes. [...] L'accord sur le Brexit doit, comme dans tout divorce, toute séparation, intégrer des réponses juridiques."

"C'est le meilleur et le seul accord possible"

Michel Barnier est ensuite revenu sur la priorité du Parlement et des Etats membres, qui est de garantir les droits des citoyens, en cas de "no deal". "3,5 millions de citoyens vivent et travaillent au Royaume-Uni. De l'autre côté, il y a 1,5 million de citoyens britanniques qui vivent sur le continent. [...] Tous sont très préoccupés par ce qui se passera après le Brexit. Donc nous essayons de leur apporter des réponses, de mettre dans ce texte des garanties juridiques pour les droits acquis, jusqu'à la fin 2020" assure-t-il.

A la question "Pouvez-vous renégocier quelque chose?", Michel Barnier répond clairement "Non". L'UE ne peut pas négocier, car il s'agit d'un document commun avec le gouvernement britannique. "C'est le meilleur et le seul accord possible, affirme-t-il, si le Royaume-Uni veut quitter l'UE d'une façon ordonnée. L'autre option, c'est de partir sans accord. Et dans ce cas, ce document ne sera plus utile."

Les députés britanniques votent jeudi soir pour un éventuel report "limité" du Brexit. Selon Michel Barnier, cette prolongation pourrait être une "décision politique" de la part du Royaume-Uni. "Dans ce cas, je connais la réponse et la réaction de l’UE, des dirigeants et du Parlement: à quoi cela servira-t-il? Pourquoi avez-vous besoin d'une prolongation? Pour organiser un nouveau référendum? De nouvelles élections? Je ne peux pas répondre à cette question à la place du gouvernement britannique", affirme le négociateur européen.

Le Royaume-Uni pourrait participer aux élections européennes

Si la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne était repoussée après la fin du mois de mai, cela aurait des conséquences sur les élections européennes. " Si la prolongation va au-delà des élections européennes, alors à ce moment-là le Royaume-Uni sera un Etat membre, avec tous les droits et toutes les responsabilités d'un Etat membre. En particulier, et je veux le mentionner, celui de protéger les droits des citoyens européens vivant au Royaume-Uni. Et ces citoyens ont le droit de voter, de même que les citoyens britanniques. Donc, si le Royaume-Uni est toujours, à ce moment-là, membre de l'Union européenne, il devra organiser les élections européennes."

L'ancien ministre l'affirme toutefois : le plus important pour lui n'est pas d'organiser le divorce avec le Royaume-Uni, mais de préparer l'avenir des relations : "Dans tous les cas, le pays restera un partenaire proche, un ami, un allié . Nous devons organiser cette nouvelle relation, car le Royaume-Uni quitte l'UE sur des bases nouvelles."

Michel Barnier, négociateur européen chargé du Brexit

A la question : es-tu optimiste ? Michel Barnier cite l'un des pères de l'Europe, Jean Monnet : "Je ne suis pas pessimiste, je ne suis pas optimiste, je suis déterminé". Et de poursuivre : "Je suis déterminé à protéger les intérêts de l'UE, ce qui inclut les droits des citoyens, qui sont et qui resteront ma principale priorité. Je suis déterminé à respecter le Royaume-Uni et son peuple, et j'ai beaucoup de respect pour ce pays, depuis longtemps. Et je suis déterminé à protéger la paix en Irlande, les Accords du vendredi saint, et tout ce qu'ils impliquent. En Irlande, la priorité est de protéger la paix, et aussi de protéger l'intégrité du marché unique."

L'Union Européenne est tombée dans "le piège de l'ultralibéralisme"

Daniel Cohn-Bendit a ensuite interrogé le négociateur européen sur les conséquences du Brexit sur l'Union. Pour Michel Barnier toutefois, cette question appartient déjà au passé. "Ce qui me paraît important et ce que j’ai cherché à écouter dans le débat britannique, c’est : pourquoi le Brexit ? Il y a les conséquences du Brexit que nous gérons dans ce traité. Mais pourquoi 52% des Britanniques ont voté contre l’Europe ?" Pour l'homme politique français, les raisons qui ont poussé les Britanniques à voter pour le Brexit se retrouvent dans d'autres parties de l'Europe : en France, en Belgique ou en Italie. "C’est le sentiment d’abandon, le sentiment d’exclusion, le sentiment que l’Europe ne protège pas, que l’Europe serait dirigée par une bureaucratie qui n’écoute pas. Je pense qu’il faut tirer ces leçons du Brexit", affirme-t-il.

Pour Michel Barnier, l'Europe a fait preuve de naïveté ces trente dernières années, notamment dans ses échanges commerciaux. " Elle a fait une erreur fondamentale au moment de l’explosion de la globalisation, de la mondialisation, l’explosion du monde bipolaire qui était très structuré entre l’Union soviétique d’un côté, et les Etats-Unis de l’autre. [...] Il y a eu l'idée que désormais, tout était possible. C’était le laisser-faire, le laisser-aller, l’ultra-libéralisme. Voilà l’erreur de fond qui a été sans doute commise par beaucoup de pays dans le monde, qu’on a payée et qu’on n’a pas fini de payer depuis la crise financière." Pour le négociateur chargé du Brexit, il est temps que Bruxelles revienne aux fondements de l'économie sociale de marché. "Les trois mots sont importants : économie, social, marché. Et pas seulement deux."

L'ancien Commissaire européen en charge de la régulation est également revenu sur les progrès qui ont été apportés dans l'Union Européenne durant son mandat. "J’ai présenté ici à ce Parlement, au Conseil des ministres, 41 lois de régulation pour remettre de l’ordre, de la transparence, de la responsabilité, un peu de morale aussi et de l’éthique, là où elles avaient disparu : parmi des banquiers, des marchés financiers, qui se sont crus tout permis parce qu’on leur avait tout permis. Voilà une des leçons que nous avons commencé à tirer depuis quelques années."

Utiliser l'unité du Brexit pour un "agenda positif"

Sur les questions environnementales, Michel Barnier concède que l'Union Européenne doit aller beaucoup plus loin. L'Europe verte, avec toutes les implications citoyennes et industrielles que cela comporte doit être "la priorité dans les dix prochaines années", affirme-t-il.

"Je pense que c’est dans l’intérêt de l’industrie que de prendre ce virage [écologique]. D’ailleurs, beaucoup d’industries ont déjà pris ce virage. C’est le seul niveau où l’on peut imposer quelque chose, parce que toutes ces entreprises travaillent dans le même marché. Je parlais tout à l’heure de l’importance de ce marché, 500 millions de consommateurs et de citoyens, 22 millions d’entreprises, c’est le seul espace où l’on peut prendre ces décisions et les prendre ensemble. Et il faut de la concertation, il faut ouvrir des espaces de discussion." estime le négociateur.

En conclusion, Michel Barnier revient sur le Brexit, en affirmant que cet "agenda négatif" a permis au reste de l'Union Européenne de travailler ensemble. "Nous avons été unis dans cette négociation extraordinaire. Il faut que les dirigeants européens, et nous en faisons tous partie – les citoyens sont des dirigeants européens aussi – utilisent cette unité pour un agenda positif. Et au cœur de cet agenda positif, il y a, à mes yeux, l’Europe verte, qui est une Europe qui produit de l’emploi, qui produit de la recherche. Il y a l’éducation, la recherche, l’innovation, la culture."