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Les Espagnols de la "Nueve", héros effacés de Paris libéré

Les Espagnols de la "Nueve", héros effacés de Paris libéré
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Des Républicains espagnols ont été les premiers à entrer dans Paris occupée, le 23 août 1944. Occultée durant des décennies au profit de l’histoire officielle, cette vérité s’installe enfin dans les mémoires, notamment grâce au travail d’Evelyn Mesquida, auteure d’un livre sur les hommes de La Nueve, « trahis » avant d'être honorés.

La journaliste espagnole Evelyn Mesquida a appris l’existence de ces soldats en 1998, en travaillant sur l’exil des Républicains espagnols. Un homme lui montre une photo prise en Angleterre. On y voit des soldats en uniformes américains, membres d’une compagnie française. Ils seraient Espagnols et auraient libéré Paris.

Débute alors un long travail de recherche sur les soldats espagnols qui composaient en majorité la 9e compagnie de la 2e division blindée, absents des livres d’Histoire et dont elle-même ne connaissait pas l’existence. Rien de surprenant, « en Espagne, on ne prononçait même pas le mot de Républicain ».

A.H.C.C La nueve
La seule photo connue de la 9e compagnie (date inconnue)A.H.C.C La nueve

Pour écrire son livre, intitulé « La Nueve », Evelyn Mesquida a retrouvé et interrogé neuf survivants. « Ils avaient entre 17 et 20 ans pendant la guerre d’Espagne et ont pris les armes pour lutter contre le coup d’Etat franquiste. Ils ont perdu la guerre et se sont exilés en France », explique l’écrivaine espagnole à Euronews, en rappelant le tragique épisode de la Retirada : près de 500 000 espagnols traversaient alors les Pyrénées pour trouver refuge dans des camps de fortune dans le sud de la France.

Mais le combat n’est pas fini pour les futurs libérateurs de Paris, la plupart communistes ou anarchistes. Ils s’engagent dans la légion, sont envoyés en Algérie, en Tunisie puis au Maroc où ils s'entraînent avec la 9e compagnie du régiment de marche du Tchad. Début août, après un séjour un Angleterre, ils débarquent en Normandie et avancent sur Paris avec la certitude de prendre une revanche sur le fascisme qui a gagné leur pays.

Le 24 août au soir, cela fait quatre jours que Paris se soulève contre l’occupant allemand. L’ordre est donné aux hommes de la 9e compagnie d’avancer dans la capitale par la Porte d’Italie. Les 160 hommes de la Nueve, parmi lesquels 146 Espagnols, avancent dans des véhicules blindés portant le nom de villes espagnoles telles que Guadalajara, Brunete, Teruel ou encore Guernica.

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Un blindé de la 9e compagnie dans les rues de Paris (date inconnue)A.H.C.C La nueve

La section du lieutenant Amado Granell entre dans l’Hôtel de Ville vers 21 heures, où elle retrouve des Francs-tireurs parisiens et les représentants du Conseil national de la résistance. C’est à cet endroit que le capitaine Dronne, qui commande le détachement, assure dans ses mémoires s’être endormi vers deux heures du matin au son des chants de la guerre d’Espagne.

Les soldats de la Nueve ne seront rejoints que le lendemain par les chars du général Leclerc. Paris est officiellement libérée le 25 juillet. Triomphalement accueilli à Paris, le général de Gaulle se garde de remercier les soldats espagnols dans sa première allocution. Le 25 août, sur le parvis de l’Hôtel de Ville, il déclare :

« Paris outragé, Paris brisé, Paris martyrisé, mais Paris libéré ! Libéré par lui-même, libéré par son peuple avec le concours des armées de la France ».

Trahis quatre fois

Les combattants espagnols ont payé un lourd tribut dans cette campagne qui les a menés à Andelot, Nancy, Strasbourg et jusqu’au nid d'aigle d’Hitler à Berchtesgaden. Moins d’une vingtaine de ces soldats célébreront la victoire finale des alliés en Allemagne. Certains sont morts, d’autres ont été blessés.

Le 8 mai 1945, les Républicains ont déjà compris depuis longtemps que la guerre ne se poursuivra pas en Espagne. S’ils ont terrassé le fascisme d’Hitler, ils n’auront pas leur revanche sur celui de Franco. Une nouvelle humiliation, selon Evelyn Mesquida.

Le général De Gaulle arrive à Paris, le 26 août 1944

« Ils ont été trahis quatre fois : d’abord quand ils n’ont pas été aidés par les démocraties, pendant la guerre d’Espagne. Ensuite, au regard des conditions dans lesquelles ils ont été accueillis pendant la Retirada. Puis, après la victoire, quand on leur a fait comprendre que la guerre était finie. La quatrième fois, c’est l’oubli dans lequel on les a plongés », analyse la journaliste.

« La France a pu exister grâce au discours national du général de Gaulle, qui avait pour devoir d’unir les Français. Mais plusieurs années plus tard, le pays était suffisamment fort et pourtant l’histoire officielle n’a pas été modifiée », regrette Evelyn Mesquida.0

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Des soldats de La Nueve devant un blindé (date inconnue)A.H.C.C La nueve

La journaliste espagnole, qui a parcouru la France et l’Espagne pour présenter ses travaux réhabilitant la mémoire des anti-franquistes de La Nueve, a fait face à la surprise des gens. « Ils ne connaissaient pas cet épisode, même les plus cultivés », assure-t-elle.

Justice rendue

Il a en effet fallu attendre soixante ans pour que la réalité fasse surface. Des plaques qui retracent le parcours de la Nueve sont inaugurées à Paris en 2004. Six ans plus tard, la Ville de Paris a remis la Grande Médaille de Vermeil aux trois seuls survivants.

En 2014, une marche le long du même parcours réunit plus de 1 500 personnes, à l’appel de l’association du 24 août 1944, cofondée par Evelyn Mesquida. « Les premiers soldats de la France libre étaient des Espagnols », déclare ce jour-là le secrétaire d’Etat Kader Arif. Il ne reste alors plus qu’un survivant de « La Nueve ».

Anne Hidalgo et le Roi d'Espagne, le 3 juin 2015

Un an plus tard, le jardin de l’Hôtel de Ville de Paris est rebaptisé « Jardin des Combattants de La Nueve ». Ce samedi, 75 ans après leur percée héroïque, une fresque en l’honneur des combattants républicains sera inaugurée dans le 13e arrondissement parisien.

Un soulagement pour Evelyn Mesquida : « Je suis heureuse, ce sont des choses qui restent. Je suis heureuse pour ces hommes, que justice soit rendue ».

Revivez le parcours du lieutenant espagnol Amado Granell sur cette infographie de Sofia Sanchez Manzanaro pour Euronews :