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Démission de la direction des Césars : récit d'une chute en quatre actes

Alain Terzian à la 44e cérémonie des César, 03.02.2019
Alain Terzian à la 44e cérémonie des César, 03.02.2019   -   Tous droits réservés  Anne-Christine Poujoulat | AFP
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A seulement deux semaines de la grand-messe du cinéma français, l'Académie des Césars se retrouve sans direction. Le jeudi 13 février, par un communiqué succinct, le Conseil d'Administration de l'Association pour la Promotion du Cinéma (APC) a annoncé sa décision de démissionner en bloc. Déjà minée par la polémique autour de Roman Polanski, la direction est également accusée d'entre-soi et d'opacité.

"Cette démission collective permettra de procéder au renouvellement complet de la direction de l'Association", peut-on lire dans le communiqué. Au total, 21 personnes démissionnent, parmi lesquelles les cinéastes Costa Gravas, Claude Lelouch ou Tonie Marshall.

Acte 1, le dîner de la discorde

Le lundi 13 janvier, est organisé le traditionnel "Dîner des révélations" qui réunit les 32 jeunes acteurs et actrices choisis par le Comité "Révélations". Une soirée particulièrement appréciée, il s'agit d'un véritable coup de projecteur sur ces jeunes espoirs du cinéma français. Ils choisissent alors un parrain ou une marraine pour les accompagner tout au long de la soirée. Un choix fort : c'est l'occasion pour eux d'affirmer un désir de cinéma.

Jean-Christophe Folly, qui fait partie des 16 acteurs masculins sélectionnés pour son rôle dans "L'angle mort" de Pierre Trividic et Patrick-Mario Bernard, choisit la romancière Virginie Despentes. Deux jours avant la soirée, son agent, Sébastien Perrolat, et Patrick Sobelman, le producteur du film, envoient ce mail au Comité "Révélations" qu'ils font suivre à la Société des réalisateurs français (SRF), l'emblème de la nouvelle génération d'auteurs :

Nous nous permettons de vous écrire ce mail pour vous signaler que Monsieur Jean-Pierre Folly, que vous avez sélectionné parmi les révélations Césars 2020, ne sera pas là lundi 13 janvier prochain pour la soirée. En effet, après avoir proposé plusieurs noms de parrains et marraines qui n'étaient pas disponibles, Jean-Christophe a proposé à l'Académie des César la personne de Virginie Despentes. L'Académie ayant refusé qu'elle soit sa marraine, il a décidé de ne pas participer à la soirée. Il espère que vous comprendrez sa position et regrette de ne pas pouvoir être parmi vous.

Selon les organisateurs, Virginie Despentes ne serait pas assez légitime et médiatique. Un second cas similaire concerne la réalisatrice Claire Denis, également écartée; cette dernière n'était "pas disponible" selon l'Académie. La réalité est tout autre, elle était tout à fait prête pour être la marraine d'Amadou Mbow, qui joue dans "Atlantique", de Mati Diop.

Durant la soirée, plusieurs personnalités s'indignent de ce boycott. Michel Hazanavicius, Cédric Klapisch et Marina Foïs relayent les protestations de la SRF, refusant qu'il y ait des "artistes désirables et indésirables". Alain Terzian, président des Césars, reconnaît avoir fait une erreur et présente immédiatement ses excuses sans pour autant répondre sur le fond aux questions soulevées.

Acte 2, Roman Polanski

Le 29 janvier, au Fouquet's à Paris, Alain Terzian dévoile, en compagnie de Florence Foresti, présentatrice de cette édition, les nommés de la 45e cérémonie du 28 février. "J'accuse" de Roman Polanski mène les nominations pour douze prix. Accusé de viols par plusieurs femmes, cette annonce envenime un peu plus le climat tendu qui régnait à l'Académie. Pour Alain Terzian, ce "n'est pas une instance qui doit avoir des positions morales. __Sauf erreur de ma part, 1,5 million de Français sont allés voir le film. Interrogez-les".

Dans un communiqué publié le lendemain, Franck Riester, ministre de la Culture, rappelle que l'Académie "est une structure totalement indépendante. Elle est libre de ses choix et de son mode de fonctionnement". De son côté, Marlène Schiappa, secrétaire d'État chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations, s'interroge sur "le message qui est envoyé".

Des associations féministes ont depuis annoncé un rassemblement de protestation devant la salle Pleyel le jour de la cérémonie. Pour autant, le réalisateur franco-polonais sera "a priori" présent à la cérémonie. Selon le producteur de "J'Accuse", Alain Goldman, "il n'y a aucune raison qu'il ne vienne pas".

Acte 3, la tribune des 400

C'est une tribune publiée dans Le Monde le lundi 10 février qui précipite la chute de la direction des Césars. Signée par quelque 400 personnalités du cinéma français dont Omar Sy, Gilles Lellouche, Bérénice Bejo, Karin Viard, Marina Foïs ou Bertrand Tavernier, elle réclame une "réforme en profondeur" de l'Académie.

L'ensemble des signataires de ce texte sont membres de l'Académie. Pour autant, aucun d'entre eux n'a "voix au chapitre ni dans les fonctionnements de l'Académie et de l'association (qui la régit, ndlr), ni dans le déroulé de la cérémonie".

Ils dénoncent ensuite le flou de plus en plus conséquent sur les comptes annuels de l'association. Si, il y a quelques années, ces comptes étaient disponibles sur le site des Césars, dans la partie réservée aux membres, ce n'est plus le cas aujourd'hui. "Cette opacité des comptes est dommageable et participe d'une vision potentiellement fantasmatique de la façon dont l'argent est dépensé" écrit le collectif.

Enfin, la tribune s'attaque aux statuts qui "n'ont pas évolué depuis très longtemps" et au système de cooptation toujours en place. Les signataires souhaitent une refonte du système pour élire le conseil d'administration de l'association pour la Promotion du Cinéma. Pour le moment, c'est l'assemblée de 47 membres de l'APC qui élit en partie le CA.

Il est temps d’envisager une refonte en profondeur des modes de gouvernance de l’association afin qu’ils se rapprochent de celles des institutions étrangères et des fonctionnements démocratiques qui les encadrent.

Alain Terzian a tenté de sauver sa place. Il a annoncé des mesures en vue d'instaurer la parité au sein du collège des votants de l'Académie (35 % de femmes actuellement), du conseil d'administration (28,5 %) et de l'APC (17 %).

"Insuffisant" aux yeux des signataires de la tribune.

Acte 4, la démission

Acculé et critiqué, et ce même dans sa propre équipe, Alain Terzian n'avait plus d'autres choix que de démissionner. Un membre du conseil d'administration, qui préfère rester anonyme raconte au journal Le Monde : "Franchement, on n’en pouvait plus, ça devenait intenable. Avec plusieurs membres du CA, nous avons dit à Alain Terzian que nous étions déterminés à démissionner. Il n’avait plus le choix. On fait ça pour rendre service au cinéma".

Plusieurs collectifs féministes se sont réjouis de cette décision sur Twitter :

Une assemblée générale se tiendra après la cérémonie pour élire la nouvelle direction, préparer les modifications des statuts fondateurs et mettre en œuvre des mesures de modernisation d'une institution jugée dépassée. Dans un second communiqué, Franck Riester a estimé que la future direction devra "permettre de représenter le cinéma français dans toutes ses esthétiques et sa diversité afin de permettre à l'académie de continuer à incarner son rayonnement".

La cérémonie des Césars du 28 février prochain, présidée par Sandrine Kiberlain, risque encore de connaître quelques péripéties.