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Ion Sandu, habitant de Cotul Morii, Moldavie, devant sa maison qu’il refuse de quitter
Ion Sandu, habitant de Cotul Morii, Moldavie, devant sa maison qu’il refuse de quitter   -   Tous droits réservés  Victor Ciobanu

Moldavie : vivre dans un village fantôme ravagé par des inondations

A 86 ans, Ion Sandu est retraité. Il était enseignant. Il vit dans un petit village moldave abandonné. Après des inondations dévastatrices il y a près de dix ans, la plupart de ses voisins ont déménagé dans une nouvelle localité construite par le gouvernement à 15 kilomètres de là. Mais dans le pays européen le plus pauvre d’Europe, et l’un des plus sensibles au changement climatique, Ion refuse de quitter sa maison, quelles qu’en soient les conditions.

Des os. C'est tout ce que Ion a trouvé lorsqu'il est revenu dans sa maison après six mois. Lorsque lui et son épouse, qui est depuis décédée, ont été évacués par un camion militaire, ils avaient dû laisser derrière eux leurs lapins et leurs canards.

"Ils sont tous morts", se souvient-il avec des yeux plein de larmes.

En juillet 2010, Ion et tous ses voisins ont dû fuir et quitté leurs maisons de Cotul Morii alors que les eaux montaient inexorablement. Ils n’ont pu prendre que l'essentiel. Le village a été totalement submergé par cette inondation. Cette communauté rurale s’était établie il y a 200 ans sur les rives de la rivière Prout.

Lorsqu’il a posé les yeux pour la première fois sur sa maison, à son retour, tout n’était que désolation. Un cimetière d'animaux. Un marécage. Seule trace de vie autour, il s’en rappelle, un coucou blanc qui était en train de boire au milieu des décombres.

Mais ce jour-là, Ion a décidé de rester. Même si son village n'existait plus.

Le jour où le barrage a cédé

Galina Bunescu a 71 ans. Elle aussi a vécu les inondations. Elle habite toujours sa maison à Cotul Morii. Elle se remémore la funeste journée. “Nous avions de l’eau jusqu’au-dessus des genoux, pratiquement jusqu'à la taille”. Lorsqu’elle était jeune, elle a vécu de nombreuses crues du Prout, mais jamais de l’ampleur de celles de 2010.

Victor Clobanu
Galina Bunescu et son mari chez eux à Cotul Morii, en novembre 2019Victor Clobanu

Cette année-là, la Roumanie, la République tchèque, la Slovaquie et la Bosnie-Herzégovine ont été également frappés par de terribles inondations. En Moldavie, il est tombé, entre mai et juillet, pratiquement le double de pluie que la moyenne pour cette période.

Des pluies torrentielles qui se sont abattues sur l'ouest de l'Ukraine ont aussi contribué à faire sortir le Prout de son lit.

À Cotul Morii, la population a commencé à paniquer lorsqu'elle a appris que le barrage situé dans village voisin avait cédé.

Aliona Bunescu se souvient de tous les détails de cette journée qui a changé sa vie : "C'était magnifique. Il faisait chaud. Cette année-là, la récolte a été abondante". Sa fille avait alors quatre ans et son fils, lui, avait un an. Mais dans la soirée, un voisin lui a annoncé la nouvelle : le barrage ne tient plus et l'eau va arriver très vite.

"Nous devons évacuer", a-t-il prévenu. "Ne prenez que ce dont vous avez besoin."

"Au début, les gens n'y croyaient pas. Moi non plus", se souvient Aliona.

Aujourd’hui,les personnes âgées se souviennent de ce jour de 2010 où la rivière est littéralement "venue en ville". Dans un premier temps, les villageois sont restés sur place. Puis tous les habitants de Cotul Morii ont été évacués par l'armée.

Ion et sa femme Raia s'étaient préparés à passer la nuit dans leur grenier. Mais ils n'ont pas pu s'endormir. "Comment dormez-vous quand vous entendez la sirène d’alarme du village ?", dit-il.

Ils pouvaient aussi entendre l'eau qui arrivait. Puis soudain, quelqu'un a frappé à leur porte. C'était le maire du village.

"Ivan Trofimovici ?” a ainsi crié le maire, en pointant une torche électrique sur le visage d'Ion et en faisant référence au nom qu’il portait durant l'époque soviétique.

"Oui?", a répondu Ion, qui sentait ses membres se paralyser. "Qu'est-ce qui se passe ?"

"Va dans le camion, Ivan Trofimovici, dans le camion", lui a ordonné le maire.

Plus tard, cette nuit-là, ils ont dormi sur le sol de l'école dans village voisin.

Victor Ciobanu
Ion Sandu à-côté de sa maison, in November 2019.Victor Ciobanu

Toute une vie submergée

Quand Aliona et son mari se sont réveillés le matin suivant, ils se sont rendus en haut de la colline qui surplombe leur village.

"Là où nous sommes nés, où nous avons eu nos enfants et où nous avons travaillé, tout n'était qu’eau. Nous ne pouvions pas le croire", dit-elle.

En 2010, 13 000 personnes, vivant dans une soixantaine de villages moldaves ont été touchés par des inondations. Environ 4 000 ont dû être évacués par l'armée.

Selon l'étude "The Human Cost of Weather-Related Disasters 1995-2015", la Moldavie figure parmi les dix premiers pays au monde ayant la plus forte proportion de personnes touchées par des catastrophes liées aux conditions météorologiques.

"Quand allons-nous rentrer à la maison ?", ont demandé les enfants d'Aliona pendant des mois après les inondations. Durant leur exil, la famille a logé chez des proches à Chisinau, la capitale du pays.

Pour Aliona et ses enfants, la "maison" avait toujours été la maison de Cotul Morii, celle que le mari d'Aliona avait héritée de ses grands-parents, celle qu'ils avaient passé des années à rénover.

Mais ils ne sont jamais rentrés chez eux. Cotul Morii n'était plus un village. Le gouvernement moldave a décidé de le “déclasser” après les inondations et de construire un nouveau Cotul Morii à 15 kilomètres de là, à distance des zones inondables. Ce village porte le même nom. Des maison de deux ou trois pièces ont été attribuées à chaque famille.

"Ces maisons ressemblaient aux champignons qui poussent après la pluie." Aliona a été dégoûtée, lorsqu’elle a vu pour la première fois cette succession ordonnée de toits rouges et de murs blancs.

Dans “le village historique” vivait 440 familles. Seules une soixantaine de familles ont décidé de rester. Les autres sont parties avec leurs affaires pour aller vivre dans le néo Cotul Morii.

"Les personnes âgées, en particulier, ont beaucoup souffert", dit Lucia Guștiuc, une autre native des lieux. “On leur a demandé de tout quitter. De quitter l’endroit où ils avaient travaillé. Pour recommencer à zéro ailleurs”, explique-t-elle.

Depuis une décennie maintenant, ceux qui sont restés dans le vieux village se sont habitués à vivre sans infrastructures, sans eau potable, sans écoles, sans crèches, sans mairie, sans centres médicaux.

Des inondations à la sécheresse : un pays vulnérable au changement climatique

Chaque année, en moyenne, 70 000 personnes sont concernées par des inondations en Moldavie. Elles coûtent environ 90 millions d'euros au Pays, ce qui équivaut à près de 1 % de son PIB.

Les populations les plus touchées sont celles qui habitent le long du Prout, un affluent du Danube, et le long du fleuve Dniestr. Ces cours d’eau coulent respectivement à l'ouest et à l'est de la Moldavie. Ils forment les frontières naturelles avec la Roumanie et l'Ukraine.

Un des facteurs-clé du changement climatique est l'impact sur le cycle de l'eau. Avec l'augmentation des températures, les taux d'évaporation augmentent, envoyant plus d'eau dans l'atmosphère. Ce qui entraîne plus de pluie et cela sur une période plus courte.

Des températures plus chaudes provoquent également un assèchement des sols. L’eau de pluie est alors moins drainée et se déverse massivement dans les fleuves rivières au lieu d'être absorbées par les sols.

Ainsi, paradoxalement, l’augmentation des températures augmente à la fois la probabilité du risque d'inondation et celle du risque de sécheresse.

L'Organisation mondiale de la santé s’est saisie du problème et a averti que l'augmentation prévue des phénomènes météorologiques extrêmes entraînera des inondations plus fréquentes en Europe. Mais aucune population européenne n'est aussi vulnérable au changement climatique que celle de la Moldavie.

Bien qu’ils vivent sous la menace d’une nouvelle inondation, ce qui inquiète le plus les habitants du vieux Cotul Morii est le manque d'eau. En Moldavie, 60 % de la population n'a pas accès à l'eau potable. Les sécheresses sont de plus en plus fréquentes.

Selon l'ONU, la Moldavie a subi onze sécheresses entre 1990 et 2015, causant un impact important sur les récoltes. En 2012, les pertes se sont élevées à un milliard d'euros.

Dans le vieux Cotul Morii, la sécheresse signifie aussi plus d'incendies. Si l’antique église en bois de Cotul Morii a survécu aux inondations, elle n’a pas survécu aux flammes.

Reconnaître le droit de vivre dans une ville fantôme

"Comment peut-on quitter une si belle maison ?" confie Ion.

Il dit qu'il veut mourir ici, au vieux Cotul Morrii, à côté de sa maison en acacia où il est né, où il a grandi et où, plus tard, il s'est marié. Ces vieilles planches d'acacia ont d’ailleurs, vaille que vaille, résisté à l'inondation.

Quand il est revenu, il a dû utiliser une hache pour ouvrir les portes. Le bois, gorgé d’eau avait gonflé.

"J'ai réparé le sol et voilà où j'habite à présent", dit-il fièrement. Il vit seul aujourd’hui. Sa femme Raia est morte il y a quelques années.

Ion loue la maison qu'il a reçue dans le nouveau village pour 200 lei par mois, soit environ 10 euros, ce qui lui donne un petit revenu régulier.

Galina Bunescu a fait un compromis. Elle passe les étés dans le vieux village et les hivers dans le nouveau, où sa maison est plus chaude. Mais son "nid", comme elle l'appelle, est le Cotul Morii original.

"Le déracinement est très difficile dans toutes les formes de migration. Mais c’est encore plus difficile dans ce cas où tout un village a dû partir", explique Beatriz Felipe, une chercheuse espagnole spécialisée dans les migrations liées au changement climatique.

Il existe de nombreuses questions sensibles et complexes, selon Beatriz Felipe, lorsqu'il s'agit de relocaliser toute une population. Comme par exemple celle de savoir s'il faut impliquer les habitants dans la conception de leur nouveau village ou s'il faut maintenir la structure du village d'origine.

"Lorsqu’une relocalisation est planifiée, le droit des personnes qui ne veulent pas partir doit être pris en compte", ajoute-t-elle, se référant à la question souvent négligée du droit d'immobilité volontaire.

Ceux qui sont restés dans le vieux Cotul Morii l'ont fait à leurs propres risques. S'ils doivent faire face à une autre catastrophe, les autorités ne seront pas là pour les aider.

Une économie tournée vers l’agriculture particulièrement menacée

La moitié de la population de Moldavie vit dans des zones rurales comme Cotul Morii. Environ un Moldave sur trois possède des terres agricoles. Ce constat prend son origine dans la période soviétique, où les terres agricoles avaient été divisées en sovkhozes, des fermes d'État, et en kolkhozes, des fermes collectives. Lorsque la Moldavie est devenue un pays indépendant en 1991, ces terres ont été divisées en parts égales et attribuées aux citoyens.

L'agriculture, et en particulier les cultures pour lesquels l’eau apportée par les pluies est vitale, est le secteur économique le plus important du pays.

Mais cette dépendance à l’eau rend les activités agricoles totalement vulnérables au changement climatique, explique Vasile Scorpan, directeur du bureau gouvernemental spécialisé sur la question.

"Nous avons besoin de systèmes pour protéger l'agriculture contre les phénomènes climatiques extrêmes, tels que la grêle, les pluies torrentielles, les inondations".

Interrogé sur ses politiques d'adaptation au changement climatique, le président moldave Igor Dodon a déclaré à Euronews que "l'enjeu n'est pas celui d'un pays ou d'une nation, mais celui du monde entier". Igor Dodon a affirmé avoir plusieurs plans pour atténuer les effets sur son pays, mais il n'a pas donné de détails.

Le climat, levier de la migration

Chaque jour, une centaine de Moldaves quittent le pays à la recherche d'un emploi mieux rémunéré à l'étranger. Cet exode concerne essentiellement les jeunes du pays.

Le président Dodon nous a déclaré que la fuite des cerveaux est la plus grande menace pour le pays. "En 28 ans d'indépendance, nous avons perdu un tiers de la population", a-t-il expliqué.

Cependant, trouver des statistiques montrant que ces mouvements migratoires sont bien liés aux conditions climatiques est "très problématique", estime Vasile Scorpan. Mais ce dernier est certain que le climat a bien une influence sur l'émigration.

Victor Ciobanu
Galina Bunescu et son mari chez eux à Cotul Morii, en novembre 2019Victor Ciobanu

Le mari d'Aliona a lui aussi pris la route après les inondations. Il est parti travailler au Royaume-Uni. Il envoie de l'argent à la famille restée au pays. Grâce à cette aide, Aliona peaufine et arrange sa maison située dans le nouveau Cotul Morii. Elle ne croit pas que le départ de son mari soit liée au climat, mais plutôt à la pauvreté. En 2019, le salaire mensuel moyen en Moldavie était de 6975 lei, soit 360 euros. Mais pour les anciens de l'ancien Cotul Morii, c’est certain : le climat a déjà eu un impact sur leur vie.

L’enquête Europe's Climate Migrant a été réalisée grâce au soutien de :