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GNL : des pourparlers secrets UE–États-Unis pointent un manque de transparence

Accompagné de remorqueurs, le méthanier Hellas Diana transporte une cargaison de GNL
Escorté par des remorqueurs, le méthanier Hellas Diana transporte une cargaison de GNL Tous droits réservés  AP Photo
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Par Leticia Batista Cabanas & Jean-Philippe LIABOT
Publié le Mis à jour
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La Commission européenne veut revoir ses normes sur les émissions de méthane après des pressions du secteur du gaz américain : des réunions non déclarées suscitent des questions sur la transparence de l’UE.

En 2020, l’UE a lancé sa stratégie sur le méthane, premier plan global visant à limiter ses émissions dans les secteurs de l’énergie, de l’agriculture et des déchets. Cette stratégie a conduit à l’adoption, en 2024, du règlement européen sur le méthane (EUMR).

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Ce texte oblige les compagnies d’énergies fossiles actives dans l’UE, ainsi que les importateurs de gaz, à surveiller, déclarer et détecter les fuites de méthane sur l’ensemble de leurs activités et chaînes d’approvisionnement. Cela permet de réduire le gaspillage d’énergie et de faire parvenir davantage de gaz aux consommateurs plutôt que de le laisser s’échapper dans l’atmosphère.

Mais des notes internes et des comptes rendus de réunions obtenus en exclusivité par Euronews laissent entendre que ces normes essentielles pourraient bientôt être revues. La possibilité d’une révision est apparue à la suite d’une série de réunions peu transparentes entre les États-Unis et l’UE, susceptibles d’influer sur les objectifs européens de durabilité et d’indépendance énergétique.

En 2025, des responsables européens ont multiplié les réunions avec les principaux producteurs de gaz naturel liquéfié (GNL), des représentants de l’industrie et de l’administration américaine.

Une note interne préparatoire datée de mars 2025 pour l’une de ces réunions montre que la DG ENER, la direction générale de la Commission chargée de la politique énergétique, se dit prête à modifier l’EUMR après le premier rapport sur l’intensité des émissions de méthane, attendu en 2028. Elle y envisage également de travailler directement avec les producteurs de GNL pour discuter de la mise en œuvre des règles et réglementations.

Une demande d’accès à l’information déposée par l’ONG climatique d’investigation ARIA, et partagée avec Euronews, a permis d’obtenir des notes préparatoires contenant des éléments de langage pour au moins deux responsables de la DG ENER avant des réunions avec des géants américains du gaz, dont la Chambre de commerce des États-Unis. Cette rencontre n’a jamais été rendue publique.

Cette note laissait entrevoir une certaine souplesse de la part de la Commission. On peut y lire notamment : « Sur la base de ces données, la Commission est chargée d’élaborer un rapport. Ce sera un rapport très important. La Commission examinera de nombreux aspects essentiels de l’intensité des émissions de méthane : impact sur la sécurité d’approvisionnement énergétique, compétitivité de l’économie de l’Union et éventuelles distorsions des marchés mondiaux et régionaux. » La DG ENER ajoute : « Si la Commission estime que l’un de ces aspects suscite de vives préoccupations, elle pourra également présenter une proposition de modification du règlement. »

Un courriel de suivi de la haute responsable de la Commission Cristiana Lobillo Borrero à la commissaire à l’Énergie, Ditte Juul-Joergensen, comprend un « résumé de la réunion » la qualifiant de « première réunion réussie avec des entreprises américaines au sujet du règlement sur le méthane ».

Les entreprises américaines ont jugé la réglementation sur le méthane complexe et affirmé qu’elle entravait le respect des règles, en particulier la traçabilité des molécules dans le système gazier américain. Elles ont interrogé la Commission sur la possibilité d’une équivalence au niveau des pays.

Pression des États-Unis

Le méthane est un puissant gaz à effet de serre responsable d’environ un tiers du réchauffement climatique actuel. La stratégie européenne de 2020 vise à réduire fortement les émissions du secteur des énergies fossiles, en imposant un contrôle plus strict, la détection des fuites et un meilleur reporting. Le règlement s’applique aussi au gaz importé. Il impose aux entreprises qui introduisent des combustibles fossiles sur le marché européen de fournir des données détaillées sur les émissions de méthane tout au long de leurs chaînes d’approvisionnement.

Ces exigences compliquent les exportations de GNL américain, qui ont explosé depuis que l’UE a remplacé le gaz russe après l’invasion de l’Ukraine. Des responsables américains estiment que ces règles pourraient bloquer les exportations tant que la réglementation américaine n’aura pas été jugée équivalente.

En octobre 2024, le département américain de l’Énergie et l’Agence de protection de l’environnement (EPA) ont demandé à l’UE d’engager une « procédure de détermination d’équivalence » afin de permettre au gaz américain de se conformer aux règles européennes sur le méthane. Parallèlement, l’administration Trump a retardé ou affaibli plusieurs réglementations américaines liées au méthane.

Manque de transparence

Le processus s’est déroulé dans une grande opacité. La Commission n’a pas respecté ses propres exigences de transparence vis-à-vis des lobbys du GNL, alors même que les règles imposent d’enregistrer toutes les réunions des hauts responsables avec des groupes d’intérêt, avec la date, la liste des participants et un bref résumé.

Des responsables de la Commission et des groupes de lobbying du GNL américain se sont rencontrés début 2025. La réunion a été qualifiée de « réussie », mais n’apparaît pas au registre de transparence. Les services ont par ailleurs rejeté une autre demande de documents, au motif que leur divulgation nuirait aux négociations.

Des documents internes révèlent qu’un « appel de lancement » sur la réglementation méthane a eu lieu en mars 2025 entre la DG ENER, des producteurs de GNL, ExxonMobil, Venture Global, Excelerate Energy, la Chambre de commerce des États-Unis ainsi que les hauts responsables de la Commission Cristina Lobillo Borrero et Lukasz Kolinski.

En dépit de la présence de lobbyistes dûment enregistrés, cette réunion de mars n’a pas été inscrite au registre de transparence de l’UE. Interrogée par Euronews, la Commission européenne n’a pas souhaité faire de commentaire.

Les notes préparatoires suggèrent que la Commission a rassuré le secteur en indiquant que la réglementation sur le méthane pourrait être adaptée par voie d’actes secondaires. Les responsables se sont dits prêts à engager un dialogue avec les acteurs américains pour s’assurer que les nouvelles règles soient compatibles avec les fournisseurs des États-Unis.

Une torche servant à brûler le méthane excédentaire, ou gaz naturel, issu de la production de pétrole brut,
Une torche servant à brûler le méthane excédentaire, ou gaz naturel, issu de la production de pétrole brut, AP Photo

L’état d’avancement des discussions reste inconnu. Les demandes d’accès d’ARIA aux documents liés à ces échanges ont été rejetées au motif qu’une divulgation pourrait compromettre les pourparlers en cours.

D’autres documents montrent qu’en septembre 2025, la Commission a présenté l’Europe comme un marché de long terme pour le GNL américain lors d’un événement à Washington. Selon ces notes, la responsable de l’énergie à la Commission européenne, Ditte Juul-Jørgensen, a décrit l’Europe comme un « marché premium » et mis en avant ses infrastructures, ses voies d’importation et la stabilité de son cadre réglementaire.

Des discussions constantes

Malgré les appels de plus en plus pressants en faveur de l’indépendance énergétique, alors que la guerre entre les États-Unis et l’Iran menace l’approvisionnement mondial en gaz, l’UE reste largement dépendante du gaz américain. En août 2025, Bruxelles et Washington sont convenus d’augmenter les exportations d’énergie des États-Unis vers l’Europe, avec des importations annuelles estimées à quelque 250 milliards de dollars, GNL compris. L’accord doit encore être ratifié par le Parlement européen.

Cet accord pourrait accroître la dépendance de l’Europe à l’égard d’un seul fournisseur. Une analyse publiée en janvier 2026 estime que les États-Unis pourraient fournir environ 40 % du gaz et du GNL consommés dans l’UE d’ici 2030, au risque de contredire la stratégie REPowerEU de diversification des sources et de réduction de la demande en combustibles fossiles.

« Affaiblir l’EUMR serait très problématique. C’est un texte important, qui limite les fuites de méthane, un gaz 80 fois plus puissant que le CO2 », a déclaré à Euronews Esther Bollendorff, coordinatrice principale des politiques gazières de l’UE au sein du Climate Action Network.

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