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Ces leçons à tirer de la grippe espagnole pour lutter contre le coronavirus

Des infirmières bénévoles de la Croix-Rouge américaine s'occupent des patients atteints de la grippe dans un hôpital temporaire.
Des infirmières bénévoles de la Croix-Rouge américaine s'occupent des patients atteints de la grippe dans un hôpital temporaire.   -   Tous droits réservés  Edward A. "Doc" Rogers/AP
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La grippe dite espagnole est une pandémie qui a balayé les États-Unis et l'Europe en 1918, tuant selon certaines estimations plus de 50 millions de personnes.

Elle a débuté entre janvier et février aux États-Unis, où une vague de personnes sont mortes après avoir présenté des symptômes tels que des maux de tête, des difficultés respiratoires, des toux et une forte fièvre.

Archives nationales des Etats-Unis/Domaine public
Des équipes de la Croix Rouge américaine sur le point de prendre en charges des malades atteints par la "grippe espagnole" à Saint Louis, dans le Missouri, en octobre 1918.Archives nationales des Etats-Unis/Domaine public

Quelques mois plus tard, des patients en France, en Belgique et en Allemagne présentaient à leur tour des symptômes similaires et en mai, une fête religieuse en Espagne a été le premier foyer contagieux de cette même maladie dans ce pays.

Cette grippe, l'une des plus dévastatrices pandémies de l'histoire, est considérée aujourd'hui comme une référence importante par les historiens qui cherchent à tirer les leçons des épidémies passées face à la pandémie actuelle de coronavirus.

L'histoire se répète

"Cela donne l'impression d'une machine à remonter le temps, tout ce sur quoi nous avions enquêté devient une réalité de jour en jour", explique les historiennes espagnoles Laura et María Lara Martínez à Euronews.

Ces sœurs étudient la grippe de 1918 depuis deux ans et les parallèles entre l'épidémie actuelle de coronavirus et celle de la grippe espagnole leur sont apparus clairement dès le début.

En 1918, les gens disaient que ce serait un "petit rhume" et pourtant cela s'est passé comme en 2020 avec des systèmes de santé rapidement débordés, racontent les deux historiennes, co-auteures d'un livre sur l'histoire de l'Espagne.

Les mesures de confinement mises en place il y a plus d'un siècle semblent aussi familières aujourd'hui : les théâtres, les écoles et les frontières avaient tous été fermés.

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Policier équipé d'un masque en train de faire la circulation à New York, le 16 octobre 1918Archives nationales des Etats-Unis/Domaine public

Les espaces publics, y compris les téléphones, ont été désinfectés. Aux États-Unis, les gens pouvaient être condamnés à une amende allant jusqu'à 100 dollars en cas de non port d'un masque.

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Hôpital de campagne dressé à Lawrence, dans le Massachusetts en 1918Archives nationales des Etats-Unis/Domaine public
AP Photo / Manu Fernandez
Hôpital de campagne situé dans le centre d'exposition Ifema à Madrid, Espagne, le jeudi 23 avril 2020.AP Photo / Manu Fernandez

En 1918, on a vite compris que les foules pouvaient entraîner d'autres contaminations. "Des dispositifs de confinement ont été mis en place et des progrès ont été réalisés dans l'application des mesures préventives qui s'étaient historiquement avérées efficaces", explique un autre historien, Jaume Claret Miranda, à Euronews. Parmi elles, des mesures d'hygiène et la mise en quarantaine des personnes soupçonnées d'être contaminées.

Quarantaine et superstitions

Les gens ont dû "lutter contre les superstitions", ajoute l'historien. "Par exemple, à Zamora, l'évêque a appelé à une messe, qui a contribué à la propagation de la pandémie. A Madrid, les autorités n'ont pas annulé les festivités de San Isidro".

En effet, la première vague de l'épidémie en Espagne a eu lieu juste après les célébrations du saint patron de la capitale espagnole. Une semaine après les célébrations, vers le 22 mai, les journaux écrivaient que tout le monde tombait malade de la grippe.

L'incident a alimenté la désignation de la nouvelle grippe comme "espagnole", même si le patient zéro aurait été identifié dans un centre d'entraînement militaire américain au Kansas.

Les historiennes Laura et María Lara Martínez affirment que la grippe de 1918 pourrait avoir pris naissance encore plus tôt en Chine ou en France en 1917.

Cependant, la neutralité de l'Espagne pendant la Première Guerre mondiale a permis une couverture journalistique plus étendue de cette nouvelle maladie. Les autres pays, en guerre, contrôlaient en effet drastiquement les informations publiées et biffaient toutes mauvaises nouvelles, ce qui rend difficile le travail des historiens pour tracer la progression de la pandémie.

Uncredited/U.S. Naval History and Heritage Command
Un panneau avertissant les Marines américains du danger de la grippe espagnole et leur demandant de ne pas cracher : "Cracher propage la grippe espagnole. Ne crachez pas".Uncredited/U.S. Naval History and Heritage Command

Des vagues successives

Sans espoir d'un vaccin ou d'un test, ceux qui ont lutté contre la pandémie de 1918 ont dû faire face à de différents défis qu'aujourd'hui. Certains espéraient même que les températures estivales ralentissent la transmission du virus.

La deuxième vague de l'épidémie a cependant été plus meurtrière que la première. En Espagne, elle a coïncidé avec les récoltes et les célébrations de septembre ainsi qu'avec l'assouplissement des mesures de confinement, rappellent les sœurs historiennes.

Des flambées contagieuses ont eu lieu l'hiver suivant, souligne aussi M.Claret, qui ajoute que dans certaines régions, une troisième vague a même eu lieu au début des années 20.

"La fin de la pandémie dépendait de chaque pays : de l'information et de la formation de ses spécialistes et des intérêts de sa classe politique", selon l'historien.

Mais, ajoute-t-il, les connaissances des historiens "sont limitées" au "monde occidental" et nous ne savons pas comment cette épidémie s'est déroulée "dans de nombreuses autres régions du monde".

Archives nationales des Etats-Unis/Domaine public
Des malades de la grippe, pris en charge par l’hôpital d'une base militaire américaine installée à Aix-les-Bains en France, le 20 janvier 1920.Archives nationales des Etats-Unis/Domaine public

Les universitaires s'accordent à dire que la fin de la pandémie est survenue en 1920, lorsque la société a fini par développer une immunité collective contre cette grippe dite espagnole, bien que le virus n'ait jamais complètement disparu.

"Des traces du même virus ont été trouvées dans d'autres virus de la grippe", explique le Dr Benito Almirante, responsable des maladies infectieuses à l'hôpital Vall d'Hebron de Barcelone. "La grippe espagnole a continué à apparaître, mutant et acquérant du matériel génétique d'autres virus".

C'est un phénomène courant. Par exemple, la grippe de 2009 avait des éléments génétiques provenant de virus antérieurs, de sorte que les personnes âgées étaient mieux protégées que les jeunes, explique le docteur Almirante.

Cela s'est également produit avec la grippe espagnole : les personnes de plus de 30 ans ont eu un meilleur taux de survie en 1918 rappelle Laura Lara Martínez. On suppose que cela est dû au fait que la génération plus âgée à l'époque avait déjà vécu avec la grippe dite russe en 1889 et 1890.

Quand une pandémie prend-elle fin ?

Une pandémie prend fin lorsqu'il n'y a plus de propagation communautaire incontrôlée et que le nombre de cas est très faible, explique le Dr Almirante.

"En Europe, cette situation se présente [avec le coronavirus] parce que les cas sont facilement identifiables et peuvent être suivis. Si la situation se poursuit dans les semaines à venir, on peut considérer que la pandémie est maîtrisée".

Quand les gens demandent "Quand cela va-t-il finir ?", ils s'interrogent sur la fin sociale", a déclaré le Dr Jeremy Greene, historien médical à l'université Johns Hopkins, au New York Times.

Pendant la pandémie de grippe espagnole, la peur sociale a varié selon le degré d'information disponible et la façon dont les pays ont été touchés par la guerre, explique M.Claret. Par exemple, les hôpitaux de campagne anglais sont restés ouverts après la fin de la guerre en raison de l'épidémie.

Mais, en fin de compte, "comme c'est souvent le cas, lorsque les effets ont diminué, les gens ont cessé de s'inquiéter", raconte l'historien.

Mark Lennihan/AP
Un couple masqué se promène dans le Times Square de New York, le jeudi 9 avril 2020, pendant la pandémie de coronavirus.Mark Lennihan/AP

L'euphorie post-pandémique

Les Années folles ont suivi la pandémie de grippe espagnole et la Première Guerre mondiale.

"La population qui a réussi à survivre est entrée dans une phase d'euphorie", y compris sur le plan économique, expliquent les sœurs Lara Martinez.

Cela fait partie de la nature humaine, expliquent-elles, en la comparant aux "danses macabres" du XIVe siècle avec la peste noire. "Vivre avec la mort, car elle peut surgir à tout moment".

Bibliothèque nationale de France/Domaine public
Illustrations de "Danse macabre", gravure sur bois, France, 1486Bibliothèque nationale de France/Domaine public

Mais c'est aussi dans cette phase d'optimisme post-pandémie que les régimes totalitaires ont commencé à apparaître en Europe.

"La mémoire des gens est courte", déclare M. Claret. "Cependant, elle a laissé un certain héritage au niveau scientifique et parmi les spécialistes, qui a confirmé et complété les connaissances sur la façon dont ces épidémies devraient être traitées".

La principale leçon du passé pour M.Claret, est que "toute mesure" avant la pandémie qui était décrite comme "exagérée [est] ensuite considérée comme insuffisante".